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Liban

Message personnel

La carte du tendre
16/02/2019

Des pins parasols à perte de vue, peut-être le « Bois de Boulogne » dans la montagne libanaise. Une maison en pierre de taille. Des tables, des chaises, un restaurant. Une Patzenhofer blonde, des amuse-bouche, deux verres. Un couple, une déclaration.

Toute la magie de la photographie se trouve concentrée dans cette plaque de verre d’à peine un millimètre d’épaisseur sur une surface de quinze centimètres par dix enduite d’une émulsion prodigieuse ; l’objet est d’une fragilité absurde, il eût suffi d’un rien, une humidité trop forte ou trop faible, une température capricieuse, des mains irrespectueuses, une chute, que sais-je, pour le réduire en poussière. Qu’il soit entre nos mains aujourd’hui, conservé, nettoyé, numérisé et finalement diffusé résume tout le bonheur du collectionneur.

Il y a la magie de l’objet presque centenaire, il y a celle de l’image qu’il porte : avant les couleurs, le noir et blanc et ses dégradés de gris laissaient place au rêve, alors rêvons. Un couple déjeune dans un restaurant de montagne, il est entouré d’une brume romanesque, le ciel est surexposé mais c’est voulu : il y a juste assez de lumière pour couvrir les personnages d’une pénombre apaisante sans les faire disparaître. Un peu plus loin, il y a même une espèce de brouillard qui amplifie l’aspect onirique de la scène ; ce n’est pas une collation, c’est un songe.

Ils sont seuls, exception faite d’un maçon sur la bâtisse inachevée, c’est curieux qu’ils soient seuls à ce point, curieux mais indispensable; bien sûr, on pourrait croire qu’un photographe-chaperon est présent, mais non, c’est un autoportrait, le boîtier gris du retardateur est posé sur la table et le photographe n’est autre que cet homme assis là devant nous, regard d’aigle, cheveux gominés, complet cravate sombre, sérieux comme un pape.

En face de lui, il y a sa femme ; c’est elle qu’il regarde avec cette intensité et il a raison, elle est belle de cette beauté naturelle dont les dieux ont gratifié nos Méditerranéennes avant qu’elles ne décident de ressembler à des Slaves, son visage renvoie une douce lumière, elle a posé sac et gants sur la table et ombrelle sur la chaise, il semble la dominer mais elle le fascine, il fait le mâle maître à bord mais ses jambes sont écartées, c’est le seul défaut de sa posture, il a dû déclencher le retardateur et courir s’asseoir et ça se voit, à une milliseconde près c’était artificiel donc raté.

Elle en revanche, se laisse aller avec une grâce tranquille, à l’aise comme face à son miroir, totalement détendue devant la caméra et son trépied, c’est si rare à l’époque mais elle a l’habitude et de son mari et de son obsession et de son matériel lourd et de ces plaques si fragiles dont il ne se sépare jamais ; elle aurait pu être actrice mais il lui suffit d’être sa muse, elle s’est habillée comme un cœur et se permet de savourer quoi, une pistache ou une graine de courge salée, bref elle est elle-même, et le personnage principal de cette prise de vue c’est elle et personne d’autre, c’est comme un couple de patineurs, la femme et ses courbes tendues monopolisent les regards, l’homme n’est qu’un support accessoire.

Venons-en à l’essentiel sans plus tarder, car la mise en scène est d’une composition maniaque et les regards qui se croisent expriment bien plus qu’ils ne semblent exprimer. C’est un fil d’acier, tendu à se rompre, qui relie ces deux êtres et organise toute la scène. Entre le terrain sableux et le ciel barré de pins noyés de lumière, le plan est divisé en deux parties égales. La caméra a été fixée avec un soin millimétrique, la femme à droite, l’homme à gauche, elle dans la clarté, lui dans l’ombre, le rendu est d’autant plus remarquable qu’il s’agit ici d’un négatif d’amateur, non d’un tirage où un professionnel eût pu jouer avec la luminosité et les contrastes. En couple fusionnel, ils sont légèrement tournés vers la caméra et exécutent la même gestuelle avec juste le sérieux nécessaire pour que l’image ne tombe pas dans le sirupeux à la Hallmark.

Un simple souvenir d’apéritif sous des pins centenaires, dans un cadre intemporel ? En réalité, cette photo est une lettre d’amour dans sa puissance la plus épurée, une déclaration du photographe passionné à sa femme dans les yeux de laquelle il noie un désir difficilement contenu; aucun mot ne saurait décrire l’érotisme qui émane de ce croisement de regards à peine patients, ils sont face à face mais en réalité dans les bras l’un de l’autre, il est sérieux mais intimidé comme un gamin, ils picorent mais semblent pressés de s’entre-dévorer.

Cette photo, le soin avec lequel il l’a composée dans les moindres détails, la danse des clairs obscurs, l’exploitation de la brume et même le symbolisme de la maison en construction, tout trahit une volonté artistique revendiquée dans un but bien précis : cet homme nous laisse le plus achevé, le plus concis, le plus doux des messages à sa femme, il lui dit simplement qu’il l’aime pour toujours et cet article, un siècle plus tard, en est l’ultime témoignage.


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Stes David

Peut-être c'est un couple libanais-américain de 1920 ? Je trouve que la mode des vêtements surtout de la femme fait penser à Boston ou New York en 1920. Aussi le fait qu'ils sont en train de boire de l'alcool, les deux prennent une bière il semble.

Irene Said

Monsieur Georges Boustany,
chacun de vos récits est un enchantement,
merci !
Irène Saïd

Sarkis Serge Tateossian

C'est extraordinairement agréable de piquniquer sous ces pins.
Que des souvenirs remontent à la surface....commençant par ma mère...qu'elle adorait la forêt des pins mais aujourd'hui, elle n'est plus là.
Trop de nostalgie...

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