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Liban

Geagea à L’OLJ : Il n’y a pas de come-back de l’influence syrienne au Liban

Grand entretien

La petite politique politicienne et les querelles de clocher ne manquent pas d’agacer le citoyen lambda qui est souvent beaucoup plus préoccupé par les incidences que les développements régionaux peuvent avoir sur la scène libanaise. Dans le but de cerner un tel impact, « L’Orient-Le Jour » lance à partir d’aujourd’hui une série de grands entretiens avec les principaux acteurs et pôles d’influence du pays dans le but de prendre de la hauteur dans la perception de l’actualité locale et de jeter un regard lucide sur les grandes orientations stratégiques, régionales et internationales qui se font ressentir au Liban. Nous entamons aujourd’hui notre série par un grand entretien avec le leader des Forces libanaises Samir Geagea.

26/02/2019

En pleine forme et affable comme à son accoutumée, Samir Geagea s’est livré à une évaluation de la situation présente de l’Iran, du régime Assad, de l’Arabie saoudite et du Hezbollah dans la région et au plan local. M. Geagea conteste fermement, en avançant une argumentation détaillée, les analyses affirmant que Téhéran, le Hezbollah ou même le pouvoir syrien sont désormais en position de force, ou que le parti chiite « contrôle le Liban ». Affirmant que la confrontation avec l’Iran atteint son paroxysme et qu’elle se poursuivra jusqu’au bout, le leader des FL exclut totalement tout « come-back » de l’influence syrienne au Liban, soulignant en outre que le Hezbollah ne peut pas mettre la main sur le pays en raison des spécificités libanaises.

D’emblée, la première question qui vient à l’esprit est la suivante : dans quelle mesure est-il exact que les choix faits par les Forces libanaises, notamment l’appui à l’élection de Michel Aoun à la présidence de la République, ont eu pour conséquence de placer le pays sous la coupe au Hezbollah, le parti chiite devenant ainsi, selon certains observateurs, maître du jeu sur l’échiquier local, comme cela a été perçu par des analystes lors de la formation du gouvernement, d’autant que l’axe iranien, à en croire les observateurs précités, semble être victorieux dans la région ? « Il est d’abord totalement erroné de penser que Téhéran est victorieux dans la région, affirme d’entrée de jeu Samir Geagea. Les faits le prouvent quotidiennement. La dernière preuve en date sur ce plan est la déclaration du président de l’Agence nucléaire iranienne qui a indiqué qu’ils ont été contraints de fermer la centrale de Bouchehr en raison des sanctions économiques. Sans compter la conférence de Varsovie qui est un précédent en la matière et qui s’est tenue en présence de plus d’une quarantaine de pays dans le but d’accroître la pression sur l’Iran. De plus, l’Égypte, qui adoptait une attitude souple à l’égard de Téhéran, a durci sa position au cours des derniers mois. »

« Au niveau syrien, poursuit le leader des FL, en dépit de tous les développements sur le terrain depuis un an, Bachar el-Assad (principal allié stratégique de l’Iran) reste en équilibre instable. Même la visite d’un ministre (libanais) en Syrie pour rencontrer officiellement Bachar el-Assad reste problématique. De plus, la Syrie n’a pas encore été réintégrée à la Ligue arabe. Tous ces indices tendent à prouver qu’il n’est pas vrai que l’axe iranien est victorieux dans la région. Cet axe fait face à de très fortes pressions, comme le montrent d’ailleurs les raids aériens israéliens répétés contre l’Iran et ses alliés en Syrie sans qu’il y ait une réaction iranienne. »

« En ce qui concerne le cas spécifique du Liban et le fait de savoir si l’axe iranien est victorieux sur la scène libanaise, certains faits démentent l’assertion selon laquelle Téhéran est en position de force sur la scène locale, ajoute M. Geagea. Le secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah a souligné récemment que l’Iran est disposé à fournir une aide militaire à l’armée libanaise et à exporter, entre autres, des produits pharmaceutiques au Liban. Quelques jours après ces déclarations, le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Jawad Zarif, a effectué une visite à Beyrouth et a réitéré cette offre. Toutefois, il n’a pu conclure aucun protocole d’accord au cours de cette visite. Comment le gouvernement actuel serait-il ainsi le gouvernement du Hezbollah et comment pourrait-on dire que Téhéran est victorieux au Liban? »

Et de poursuivre : « Au-delà de ces facteurs conjoncturels, réfléchissons à ce que désire le Hezbollah au Liban au niveau de la présidence ou du gouvernement. Je prends l’exemple de la milice chiite dite de “la mobilisation populaire” en Irak (“al-Hachd ach-chaabi”). Un an seulement après sa formation, cette milice a été légalisée et elle est devenue l’un des bataillons de l’armée irakienne. Le Hezbollah, par contre, est présent au Liban depuis trente ans. Non seulement sa milice n’a pas été légalisée, mais la question ne se pose même pas. C’est le contraire qui est au centre du débat, à savoir la dissolution de son appareil militaire. Comment peut-on donc dire que le Hezbollah est maître du jeu sur la scène libanaise ? »


(Lire aussi : Pourquoi il faut séparer le dossier des réfugiés de celui de la normalisation avec Assad)


L’objectif politique du Hezbollah

Mais dans le contexte présent, la dissolution de l’appareil militaire du Hezbollah est-elle réellement soulevée par les parties locales ? « Dans la plupart des milieux politiques, il en est question, répond M. Geagea. Les milieux qui ne soulèvent pas la question publiquement l’envisagent de manière informelle. Même le Courant patriotique libre fait allusion de temps à autre à la prépondérance de l’armée et n’évoque jamais le contraire (la légalisation de la milice du Hezbollah). » « Le deuxième objectif que cherche à réaliser le Hezbollah, comme l’illustrent certains médias proches de lui, est le partage du pouvoir suivant le principe des trois tiers (entre sunnites, chiites et chrétiens) et non pas sur base de la parité (islamo-chrétienne), relève M. Geagea. Or, le Hezbollah n’a même pas encore réussi à soulever cette question publiquement. Donc, contrairement à ce que tout le monde pense, il n’est pas vrai que le rapport de force est en faveur du Hezbollah. Non moins de 70 ou 80 pour cent des parties politiques au Liban sont contre le projet du Hezbollah. »

« Ceux qui estiment que le parti chiite est devenu maître du jeu s’appuient sur les résultats des élections législatives, indique le leader des FL. Ces résultats auraient pu être plus favorables si la faction opposée au parti chiite avait su conclure les alliances de manière plus opportune. Si ces alliances avaient été mieux mises en place, nous aurions pu remporter une dizaine de sièges parlementaires supplémentaires entre le courant du Futur et les Forces libanaises. Donc, la perception qu’ont eue les gens au sujet du renforcement de la présence du Hezbollah est due beaucoup plus au manque de cohésion au niveau de la faction opposée au parti chiite qu’au renforcement en tant que tel du parti. Le Hezbollah n’a pas et ne peut pas mettre la main sur le Liban, en raison de la spécificité même du pays. »


Les perspectives régionales et la stratégie saoudienne

En ce qui concerne la conjoncture à l’échelle régionale, M. Geagea souligne que « la confrontation dans la région est à son paroxysme ». « Cette confrontation est très sérieuse et elle se poursuit, précise-t-il. Sur quoi peut-elle déboucher, c’est difficile de le savoir. Mais ce qui est sûr, c’est que sur les plans politique, économique et diplomatique, la confrontation contre l’Iran se poursuit jusqu’au bout. Le président Trump va jusqu’au bout dans cette confrontation, appuyé en cela par la plupart des pays arabes, dont l’Égypte, Israël et même les Européens qui, en apparence, ne suivent pas, mais qui dans les faits s’y associent. »

Interrogé sur les récentes démarches du prince héritier saoudien Mohammad ben Salmane en direction des grands pays d’Asie et sur d’éventuelles conséquences négatives quant à l’engagement de l’Arabie saoudite dans sa lutte contre l’influence iranienne dans la région, M. Geagea a écarté de telles retombées négatives, soulignant au contraire que cette ouverture envers les pays d’Asie a pour but de servir et d’accompagner la politique visant à contrer l’expansionnisme iranien dans la région. « L’ouverture en direction du Pakistan a pour objectif d’aboutir à un équilibre stratégique avec l’Iran, a souligné M. Geagea. Avec l’Inde, il s’agit de lui fournir du pétrole afin que ce pays n’en importe pas d’Iran. Avec la Chine, il y a ces différents aspects qui entrent en jeu. »

Évoquant l’évolution du rôle saoudien sur la scène locale, M. Geagea souligne que le Liban ne figure plus en tête des priorités de l’Arabie saoudite. « Il est évident que pour l’Arabie saoudite, le Yémen et l’Irak sont plus importants que le Liban, c’est une question d’échelle de priorités, mais le royaume saoudien a toujours les yeux braqués sur la région et donc sur le Liban. »

Le leader des FL exclut catégoriquement, d’autre part, un retour à l’influence syrienne dans le pays. « Il n’y a pas de come-back syrien au Liban, a souligné M. Geagea. En fait, il n’y a même pas de come-back syrien (du régime Assad) en Syrie même. Le Hezbollah, entre autres, n’acceptera pas que le régime syrien partage avec lui une partie de la décision politique au Liban. »


(Lire aussi : La politique officielle du retour des réfugiés syriens se veut rassurante, mais la polémique enfle...)


Les fondamentaux du 14 Mars

Dans ce cadre, la question qui se pose naturellement est de savoir si les composantes du 14 Mars sont toujours attachées aux fondamentaux du 14 Mars, sachant que le 14 Mars représente en quelque sorte un « état d’esprit », un projet politique qui constitue l’antithèse du Hezbollah. Se montrant lucide sur ce plan, M. Geagea répond : « Chacune des composantes du 14 Mars reste attachée à ces fondamentaux, mais chacune à des degrés différents et à son propre rythme. À titre d’exemple, au sein de la commission sur la déclaration ministérielle, nous avons effectué un forcing pour introduire une phrase soulignant “le droit de chaque citoyen à lutter contre l’occupation israélienne dans le cadre des institutions étatiques”. Il y a eu un débat à ce propos entre May Chidiac et Camille Abousleiman, d’une part, et Ali Hassan Khalil, Saleh Gharib et Mohammad Fneiche, d’autre part, et le débat s’est limité à ceux-là, les autres parties ne se sont pas prononcées, leur but étant de faire approuver la déclaration ministérielle sans entraves. Par contre, lors de la dernière réunion du Conseil des ministres et lors du débat sur les relations avec le régime syrien, les autres composantes du 14 Mars ont pris position. Le ministre Jamal Jarrah a fait une intervention détaillée à ce sujet pour souligner qu’il était opposé à la normalisation avec le régime syrien. Les ministres du PSP ont voulu intervenir à ce propos, mais le président ne leur a pas donné la parole. Donc, chaque composante du 14 Mars reste attachée aux fondamentaux du 14 Mars, mais chacune a sa propre approche en fonction des circonstances ».

Et d’ajouter : « Pour améliorer la situation sur ce plan, nous devons tenir bon au niveau de notre position de principe. En ce qui nous concerne, nous sommes conscients du fait que nous avons un rôle fondamental à jouer pour réaffirmer les positions de principe dans la mesure du possible. »


Le bilan de la réconciliation avec le CPL

Commentant en outre les polémiques qui surgissent de temps à autre entre les Forces libanaises et le Courant patriotique libre, M. Geagea affirme que les FL sont opposées à de telles polémiques « car elles n’aboutissent à rien et constituent un facteur négatif, mais que peut-on faire lorsque nous sommes la cible d’attaques ? » « À titre d’exemple, précise-t-il, lorsque, au cours du dernier Conseil des ministres, nous avons protesté contre la visite qu’a effectuée Saleh Gharib en Syrie alors que le gouvernement ne s’était pas encore réuni, ils nous ont accusés d’être contre le retour des déplacés syriens. Pouvait-on à ce sujet garder le silence lorsqu’on nous a accusés d’être contre le retour des déplacés ? Nous sommes contre la normalisation avec le régime Assad, mais pas contre la normalisation avec la Syrie. » Quid de la réconciliation avec le CPL ? S’est-elle faite au détriment des fondamentaux ? M. Geagea répond sans hésitation par un non catégorique. « Cette réconciliation avec le CPL avait pour but de tourner la page d’une phase d’hostilité pour la remplacer par un climat de coopération dans les limites que permet le positionnement politique de chaque partie, relève le leader des FL. Il en est de même de la réconciliation avec les Marada. Nul d’entre nous n’a menti à l’autre. Cette réconciliation avec le CPL a abouti à la présence d’un président de la République en bonne et due forme ; elle a abouti à une nouvelle loi électorale dont le résultat est que, pour la première fois en 40 ans, il y a un équilibre au sein du Parlement, un équilibre très représentatif, d’autant qu’avec cette loi, nul ne peut fausser le jeu en termes de représentativité. La réconciliation a abouti aussi à la mise sur pied d’un gouvernement au sein duquel il y a un équilibre sur le plan de la représentation communautaire, les quinze ministres chrétiens représentant réellement les chrétiens. Donc, de ce point de vue, cette réconciliation a abouti à des résultats. » Avec un bémol, cependant : la réconciliation a montré ses limites, à diverses échéances, sur le plan des engagements politiques contractés avec le CPL, « mais ce n’est pas en raison du parti lui-même, qui compte beaucoup de bons éléments qu’il faut dissocier de son chef »...


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gaby sioufi

L'ENTRETIEN AVEC MR. GEAGEA PECHE GRAVEMENT D'UNE OMISSION :
CELLE DE FAIRE LA SYNTHÈSE DE L'ACCORD DU 6 FEVRIER 2006 ET SES RETOMBÉES PASSEES, PRESENTES,FUTURES SUR LE LIBAN .
la faute a Mssrs.Touma 7 Hajji Georgiou de n'avoir pas aborde ce sujet ?
consciemment ?

LIBAN D'ABORD

SOUHAIT MAIS MALHEUREUSEMENT LE LIBAN EST DEJA SOUS INFLUENCE IRANIENNE QUI ELLE DOMINE AUJOURDH UI LA SYRIE
DONC....PAS LA SYRIE MAIS L'IRAN
C'EST A SE DEMANDER LEQUEL EST PIRE QUE L'AUTRE

Tina Chamoun

Fondamentaux ou fondamenteurs?

AIGLEPERçANT

Donc il n'y a pas lieu de s'inquiéter les amis, la Syrie est hors jeu , l'Iran est out , et le hezb libanais de la résistance est kaputt.

Je ne comprends pas celles et ceux qui nous arrachent les oreilles à longueur d'articles que cet axe de la résistance, vainqueur du complot des occidentaux prédateurs usurpateurs, puisse être aux commandes !

Geagix vient d expliquer ( remarquez bien qu'il s'est appuyé sur des argumentaires exclusivement basés sur l'étranger, Varsovie attaques sur lira n en Syrie etc... ) que tout va bien pour ce nouveau Liban fort et indépendant.

La caractéristique d'un serpent , c'est qu'il vous pique et il reste sur place .

Devinez qui vient il de piquer ? Hahahaha
Non , pas la résistance !

Yves Prevost

J'aimerais pouvoir être aussi optimiste que lui sur ce point.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

PAS DE COME BACK... OUI CERTES ! MAIS DES RELATIONS D,EGALITE ENTRE VOISINS JE CROIS QU,ELLES SONT NECESSAIRES SURTOUT AVEC LA PRESENCE DES REFUGIES QUI ONT FUI LE REGIME SUR NOTRE SOL !

TROLL & PSEUDONYMES

...""En pleine forme et affable comme à son accoutumée, il s’est livré à une évaluation de la situation présente de l’Iran, du régime Assad, de l’Arabie saoudite et du Hezbollah dans la région et au plan local.""

Longue vie au Docteur Geagea, visionnaire, avec ce tour d’horizon. ""Affable"" le Docteur, selon sa bonne conscience professionnelle, quand il reçoit …

TROLL & PSEUDONYMES

Je vous cite : ""Le leader des FL exclut catégoriquement, d’autre part, un retour à l’influence syrienne dans le pays. « Il n’y a pas de come-back syrien au Liban, a souligné M. Geagea. En fait, il n’y a même pas de come-back syrien (du régime Assad) en Syrie même. Le Hezbollah, entre autres, n’acceptera pas que le régime syrien partage avec lui une partie de la décision politique au Liban. »""

Il ne faut pas être devin pour faire ce genre de pronostic. Mais si par impossible, le régime syrien est appelé à revenir sur la scène libanaise, c’est au profit de qui ? Assad de Damas survit sous contrôle de qui ?...

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