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Liban

La politique officielle du retour des réfugiés syriens se veut rassurante, mais la polémique enfle...

Déplacés

Le timing, les conditions du retour et la politique d’ouverture à l’égard du régime de Damas divisent la classe politique

26/02/2019

Le dossier du retour des réfugiés syriens n’en finit pas de diviser la classe politique locale. Non pas sur le principe du retour en Syrie des réfugiés syriens qui fait l’unanimité, car la présence au Liban d’un million et demi de réfugiés est un poids particulièrement lourd pour une économie en berne. Ni même sur le contenu de la déclaration ministérielle adoptée le 7 février par le nouveau gouvernement de Saad Hariri, qui, en définitive, a mis toutes les parties plus ou moins d’accord. Et pour cause, le document a repris la version de la précédente déclaration ministérielle qui prévoyait un retour « sécurisé et digne des déplacés syriens », « le refus de leur intégration dans les sociétés d’accueil », « le respect par le Liban de toutes les conventions internationales » sur la question, tout en ajoutant l’attachement à « l’initiative russe pour le retour des déplacés ». L’actuelle déclaration a bien sûr pris la peine d’éviter soigneusement de mentionner les termes de « réfugiés » et de « retour volontaire », pourtant prônés par les Nations unies, le Liban n’étant pas signataire de la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés et n’étant donc pas un pays refuge.

La classe politique scindée en deux

Ce sont le timing et les conditions du retour, de même que la politique d’ouverture à l’égard du régime syrien dans l’objectif déclaré de faciliter le retour des réfugiés, qui font grincer des dents les proches du Premier ministre Saad Hariri et de leurs alliés. Une politique « menée unilatéralement » par le nouveau ministre d’État pour les Affaires des réfugiés, Saleh Gharib (un druze prosyrien relevant du président Michel Aoun et proche du chef du Parti démocrate Talal Arslane), avec ses alliés du Courant patriotique libre, accusent-ils. « Cette politique s’est traduite par une visite de M. Gharib en Syrie, le 18 février, sans l’aval du chef de l’exécutif » et avant même que le gouvernement ne tienne sa première réunion.

Face à cette polémique, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) maintient sa position apaisante par le biais de son bureau de presse contacté par L’Orient-Le Jour : « Le Liban respecte bien les conventions internationales et le principe du non-refoulement. Il s’est prononcé pour un retour sécurisé des réfugiés dans leur pays, ce qui veut dire qu’il ne les forcera pas à rentrer chez eux. » D’un côté, donc, le Courant patriotique libre, mené par le ministre des Affaires étrangères Gebran Bassil et ses alliés, le nouveau ministre d’État pour les Affaires des réfugiés, Saleh Gharib, le Hezbollah et les partis proches du régime syrien. Un bloc soutenu ferme par le chef de l’État Michel Aoun, auquel le chef de l’Église maronite, le patriarche Béchara Raï, a exprimé sa solidarité mi-février. Ces parties affirment qu’« il n’est nul besoin d’une solution politique en Syrie pour lancer le processus de retour ». Elles appellent donc « à organiser ce retour » vers la Syrie, « en phase avec l’initiative russe », estimant que « le pays reconquis par les forces du régime syrien est désormais sûr ». Et considèrent que « le dialogue avec le régime de Bachar el-Assad est nécessaire pour ce faire ». De l’autre côté, on retrouve le chef du gouvernement Saad Hariri, soutenu par le courant du Futur, les Forces libanaises de Samir Geagea et le Parti socialiste progressiste de Walid Joumblatt. Refusant ferme tout dialogue avec le président syrien Bachar el-Assad, qu’ils accusent notamment « d’avoir massacré près d’un demi-million de Syriens et d’avoir commandité plusieurs attentats au Liban », ils soutiennent que « les conditions d’un retour sécurisé en Syrie ne sont pas encore réunies » et que, de toute façon, « le président syrien ne veut pas de ces réfugiés qui constituent pour leur grande majorité des opposants à son régime ».


(Lire aussi : Pourquoi il faut séparer le dossier des réfugiés de celui de la normalisation avec Assad)


Bassil et Gharib mènent la danse

Pour mieux comprendre la nouvelle politique de l’État relative aux réfugiés, officiellement chapeautée par le ministère d’État pour les Affaires des réfugiés, mais effectivement façonnée par le ministre des Affaires étrangères Gebran Bassil, L’Orient-Le Jour donne la parole à Ola Boutros, conseillère de M. Bassil, également chargée du dossier des réfugiés syriens au sein du Courant patriotique libre.

D’emblée, l’experte explique que le Liban n’est pas signataire de la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés. Officiellement, il s’en tient donc au terme de « déplacés » « afin de ne pas se voir contraint de respecter de facto la convention et de devoir ainsi faire face à l’implantation ». C’est aussi la raison pour laquelle les autorités ont refusé de faire figurer dans la déclaration ministérielle le terme de « retour volontaire » prôné par le HCR. « Nous préférons parler d’un retour sûr ou sécurisé des déplacés », dit-elle, précisant que « ces derniers doivent rentrer chez eux, dès lors que les régions syriennes sont sécurisées et que ce retour ne présente aucun risque pour leur vie ».

Elle ajoute à ce propos que « le Liban s’en tient de toute façon au respect du principe du non-refoulement, qui est un engagement international ». Un principe qui interdit l’expulsion d’une personne dans un pays où elle risque la torture. Et fait remarquer que le Liban ne peut se permettre de prendre de risque sur la question. « Le moindre cas de refoulement problématique porterait non seulement atteinte à la réputation du Liban, mais mettrait aussi fin au processus du retour », martèle l’experte, tout en soulignant que la classe politique est d’accord sur la question.Partant de ces principes, Mme Boutros reconnaît que le retour des déplacés se heurte à certaines « contraintes » en Syrie. Des contraintes qui font l’objet de discussions entre le ministre d’État Saleh Gharib et la partie syrienne, et impliquent le comité libanais chargé du retour des réfugiés, dirigé par le chef de la Sûreté générale (SG), le général Abbas Ibrahim, mais aussi la Russie. « C’est par le biais de la Russie que nous entendons réclamer des garanties de sécurité à la partie syrienne », précise-t-elle à ce propos, faisant part de la volonté libanaise « de dialoguer avec toutes les parties ». Ces contraintes sont liées au « service militaire », à « la loi n° 10 sur la propriété foncière », aux risques encourus par « les opposants au régime syrien ». Sur ce dernier point, l’experte estime « que seulement 30 000 déplacés syriens présents au Liban sont opposants au régime ». « De toute évidence, ils ne pourront pas rentrer chez eux, mais devront être réinstallés par le HCR dans des pays tiers », note-t-elle. « Nous estimons aussi que parmi le million et demi de déplacés syriens présents au Liban (un million environ sont enregistrés auprès du HCR), une bonne partie sont des déplacés économiques, selon les chiffres de la Banque mondiale, et 384 000 d’entre eux ont intégré le marché du travail ».

D’où « la nécessité de répartir en catégories ces déplacés, comme le fait déjà le HCR ». « Lorsqu’on opère cette catégorisation, il devient possible de créer des mécanismes pour le rapatriement », explique Ola Boutros, précisant que « le ministre des AE a signé un pacte dans ce sens avec la SG et le HCR ». Elle regrette toutefois que l’agence onusienne, qui coopère déjà avec la SG dans le cadre des opérations de retour ayant permis au 9 janvier 2019 à 140 000 déplacés syriens de rentrer chez eux, « ne partage pas ses données avec les autorités libanaises par souci de protéger les données personnelles des déplacés ». « Nous réclamons pourtant ces données depuis 2015 », fait remarquer la conseillère, insistant sur la nécessité d’une bonne « coopération » entre le HCR et l’État. C’est parce que « le Liban supporte un fardeau bien trop lourd que les autorités ont décidé de mener à bien cette politique qui privilégie l’intérêt national », note Mme Boutros. La responsable assure au passage que « les déplacés ne seront pas poussés au retour, ni ne subiront des pressions dans ce sens ». Sans compter que « le processus du retour ne sera pas entamé sans que soient levées les contraintes qui empêchent les déplacés de rentrer chez eux en toute sécurité », promet-elle, observant que pour l’instant, « les autorités libanaises mettent les bases de ce processus qui pourrait être très long ». Et la conseillère d’inviter la communauté internationale « à partager le lourd fardeau du Liban dans le respect du Pacte mondial pour les réfugiés », à mettre donc en place un programme de retour, assorti d’aides à ces personnes dans leur pays d’origine. Quant aux détracteurs de la politique du ministre Bassil, elle les appelle à « ne pas avoir peur, car le Liban est attaché au respect des droits de l’homme ».

Des craintes à la pelle

Face à cette politique, l’ancien député Moustapha Allouche, contacté par L’Orient-Le Jour, retient à grand-peine sa colère, outré par la visite en Syrie du ministre d’État pour les Affaires des réfugiés. « Le gouvernement n’est pas responsable de cette visite, gronde ce proche du courant haririen. Tout dialogue avec le régime de Bachar el-Assad est un crime, car il a assassiné un demi-million de Syriens et commis des actes terroristes sur le territoire libanais ».

Commentant l’initiative de Gebran Bassil, qui affirme respecter la déclaration ministérielle et favoriser le retour dans des zones syriennes sécurisées, M. Allouche demande : « De quelles zones sécurisées s’agit-il et qui va les déterminer ? » Et d’ajouter que « le Liban ne peut forcer le réfugié syrien à retourner chez lui si ce dernier n’en est pas convaincu ». Quant aux appels du Liban à la communauté internationale visant à accorder des aides aux réfugiés pour leur retour, l’ancien député du courant du Futur note qu’il s’agit « d’encourager un retour volontaire, comme l’avait recommandé M. Hariri ». « Pour l’instant, il est important de respecter la déclaration ministérielle », souligne-t-il. Mais pour ce faire, « le retour des réfugiés doit nécessairement répondre à des conditions politiques, sécuritaires et liées à la vie quotidienne ». « Or, le Liban n’a ni la mission ni les prérogatives d’assurer ces conditions », martèle-t-il, observant que c’est au président syrien et aux Nations unies d’œuvrer à la mise en place des conditions pour le retour des réfugiés. « Et si ces conditions étaient réellement réunies, pourquoi seulement 10 % des réfugiés syriens du Liban sont rentrés chez eux jusque-là en dépit de leurs conditions de vie difficiles dans les camps de réfugiés ? » s’interroge-t-il, assurant que « le régime syrien ne veut pas des réfugiés syriens qui lui sont opposés et ne leur ouvrira donc pas les portes ».

Prochain article : L’avis de deux experts sur la politique de retour des réfugiés syriens



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Chucri Abboud

On ne saurait trop insister sur l'urgence de se débarasser le plus vite possible de cette population qui consitue non seulement un poids économique et social, mais aussi dans le futur proche un ummense danger sécuritaire .
Les discussions byzantines à propos de leur protection dans leur propre pays sont en train de prolonger dangereusement leur rapatriement . Nous en subirons les conséquences et c'est nous qui l'aurions voulu!
Rapatriement d'urgence !
Ne répétons pas l¡erreur fatidique d'avoir reçu chez nous des réfugiés palestiniens : C'est à cause d'eux que la guerre civile éclata un sombre 13 Avril !

AIGLEPERçANT

Le vrai bonheur c'est qu'on a l'impression que le Liban s'est affranchi des décisions extra-étatique du passé, qui voulait qu'on fasse plaisir à des pays qui n'en avait que foutre de nos intérêts propres. Mais plutôt des intérêts d'un état/entité en particulier .

Les impasses dans lesquelles se sont retrouvés les libanais nous ont conduit à considérer de se prendre en main par nous mêmes et pourquoi pas avec l'assistance de nouveaux alliés en dehors des affiliations aux usa et consorts , arabes et européens et autres encore plus mal intentionnés .

Homsy Christian

"Les partis proches du régime syrien".... Dans quel pays ou un petit peu d'honneur national subsiste pourrait-il y a voir ce genre de phrase... En toute honneteté, nous (libanais pas palestiniens) avons autant souffert des israéliens que des syriens. Des dizaines d'années sous une occupation qui n'avait rien à envier à l'occupation nazie de la france, avec des prisons, des tortures, des assasinats, de la censure etc... Et des partis officiels qui pronent le rapprochement avec le régime frère...

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LE MALHEUR C,EST QUE LES DECISIONS ET LES EXECUTIONS NE SONT PAS EN NOS MAINS... QUOI QU,ON DISE !

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