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Liban

Mariage civil au Liban : le « niet » du clergé sunnite à Raya el-Hassan

Société

Le projet de loi qui a fait le plus de bruit est le projet de mariage civil facultatif parrainé par le président de la République Élias Hraoui en 1998, mais rejeté par feu Rafic Hariri sous la pression des religieux.

19/02/2019

Pour avoir fait part de son intention « d’ouvrir la porte au dialogue pour faire reconnaître le mariage civil facultatif au Liban », vendredi dernier sur la chaîne télévisée Euronews, la ministre de l’Intérieur, Raya el-Hassan, a créé le buzz. La polémique ne cesse d’enfler depuis. « Personnellement, je suis pour qu’il y ait un cadre régulant le mariage civil, a-t-elle affirmé. Je vais essayer d’ouvrir une porte pour un dialogue sérieux et profond. » La première ministre de l’Intérieur du monde arabe, une sunnite du Liban-Nord, a ajouté qu’elle prendrait en compte toutes les dimensions politiques et confessionnelles. « Je voudrais lancer le dialogue avec toutes les instances religieuses et autres, en commençant par la présidence du cabinet, pour que le mariage civil soit reconnu », a poursuivi la ministre du courant du Futur, dont les propos ont particulièrement séduit les associations de la société civile qui militent pour les libertés publiques et suscité de vifs débats sur les réseaux sociaux et dans les médias.


(Lire aussi : Divorce au Liban : ce qu'il faut savoir sur ces lois discriminatoires à l'égard des femmes)


Les pour et les contre

Le « niet » des autorités religieuses sunnites n’a pas tardé. « Nous refusons le mariage civil parce qu’il va à l’encontre de la charia », a rétorqué hier dans un communiqué le bureau de presse de Dar el-Fatwa, la plus haute instance sunnite du pays, qui regrette par la même occasion que le débat soit lancé « sur les réseaux sociaux et dans la presse, et pas au Parlement ». « La position contre le mariage civil du mufti de la République Abdelatif Deriane, de Dar el-Fatwa, du Conseil chérié et du Conseil des muftis au Liban est connue depuis des années, car elle va à l’encontre de la charia de A à Z », a précisé le texte. Et d’ajouter que « le mariage civil est également contraire aux dispositions de la Constitution libanaise, sachant que l’article 9 de la Constitution a accordé aux communautés religieuses le droit de légiférer sur le statut personnel. Le mariage civil ne peut donc être adopté au Parlement sans prendre l’avis de Dar el-Fatwa et des autres représentants des communautés religieuses du Liban ».

Une position aussitôt suivie par celle du mufti de Tripoli et du Liban-Nord, Malek Chaar : « La ministre Hassan ne mesure pas ce que signifie le mariage civil, dans sa dimension islamique. Elle n’a pas réfléchi avant de s’exprimer à ce sujet », a-t-il dit, martelant que « le mariage civil est une violation de la charia ». Solidaire des instances religieuses sunnites, le député sunnite prosyrien Adnane Traboulsi a souligné à son tour que le mariage civil est une « ligne rouge ». « Nous ne permettrons pas que soit manipulée l’organisation du statut personnel chez les musulmans », a-t-il assené.

Pour rappel, dix-huit communautés religieuses coexistent au Liban, ayant chacune sa propre loi liée au statut personnel, qui régit mariage, divorce, héritage et garde des enfants. Le pays n’a donc pas de code civil de statut personnel. Il reconnaît en revanche les mariages civils contractés à l’étranger, mais uniquement lorsqu’il s’agit de mariages mixtes et interchrétiens. Les mariages intermusulmans, même contractés à l’étranger, répondent toujours aux lois communautaires régies par la charia.

La classe politique a tôt fait de s’inviter dans le débat. Le leader druze Walid Joumblatt, qui s’est prononcé sur Twitter « en faveur du mariage civil et pour un code civil unifié de statut personnel », a demandé s’il lui était « possible de donner son avis sans être taxé d’hérétique ». « Il faut cesser d’utiliser la religion pour créer la discrimination entre les citoyens », a martelé le chef du PSP.

Après avoir apporté son « soutien » à la ministre de l’Intérieur Raya el-Hassan et « salué son courage », le Bloc national a rappelé dans un communiqué avoir été le premier parti politique libanais à présenter une proposition de loi sur le mariage civil en 1952. « Nous soutiendrons toutes les initiatives en faveur du mariage civil », a conclu le parti. Même son de cloche de la part du député des Forces libanaises Georges Okaïss, qui s’est dit non seulement « partisan du mariage civil facultatif au Liban », mais également « en faveur de la levée de toutes les restrictions aux libertés publiques ».


(Pour mémoire : Droits de la femme au Liban : une année marquée par une grande dynamique et peu de réalisations)


Un débat lancé pour la première fois en 1951

Le débat sur le mariage civil au Liban n’est pas récent. Il fait partie de la scène locale depuis 1951. Avec plus ou moins de sérieux et de longues années d’interruption. Le quotidien L’Orient du 22 mai 1951 se demandait alors « à quoi pensent les groupes parlementaires ». « Ceux d’entre eux qui sont réputés les plus dynamiques publient à grand tapage des manifestes et des programmes… pour réclamer quoi ? L’institution du mariage civil… », écrivait le quotidien francophone, avec un brin d’ironie. Le débat n’a pas cessé pour autant. Un mois plus tard, le barreau de Beyrouth, présidé par le bâtonnier Nagib Debs, dénonçait « l’archaïsme du statut personnel au Liban » et estimait que « le seul moyen de mettre fin aux discriminations confessionnelles est d’instituer le mariage civil facultatif ».

En 1952, la première proposition de loi sur le mariage civil facultatif est présentée au Parlement par le Bloc national dirigé par Raymond Eddé. Suivront plusieurs propositions entre 1972 et 1997, du Parti démocratique, du Parti laïc démocratique et du Parti syrien national social. Mais celui qui a fait le plus de bruit est assurément le projet de mariage civil facultatif parrainé par le président de la République Élias Hraoui, en 1998. Mis à l’ordre du jour du Conseil des ministres le 18 mars 1998, il est adopté par 21 voix (6 contre et une abstention). Mais il est rejeté par feu le Premier ministre Rafic Hariri qui a refusé de le signer et de le transmettre au Parlement, sous la pression des autorités religieuses sunnites, soutenues par l’ensemble des communautés religieuses, chrétiennes et musulmanes.

L’Église maronite assouplira sa position en 2010. Le patriarche maronite, Nasrallah Sfeir, souligne alors, lors d’une interview à l’hebdomadaire al-Massira, qu’ « au cas où un projet d’établissement du mariage civil était sérieusement mis sur le tapis, l’Église n’y fera pas obstruction ».

La société civile reprend du poil de la bête. Une proposition de loi libanaise sur le statut personnel est présentée au Parlement en mai 2011 par une soixantaine d’associations dans le cadre d’une campagne citoyenne menée par L’Association libanaise pour les droits civils. C’est la septième présentée depuis 1971. Elle est soutenue notamment par le député Ghassan Moukheiber. Mais rien ne se passe. « Le pouvoir des communautés religieuses est trop fort », dénonce à l’époque l’avocat et chercheur Carlos Daoud.

C’est alors que le Centre civil pour l’initiative nationale, présidé par le chercheur Talal Husseini, encourage un jeune couple à se marier civilement au Liban. Khouloud et Nidal deviendront en 2012 le premier couple à se marier civilement au Liban. Ils devront, pour ce faire, rayer la mention de leur religion sur les registres d’état-civil. Après maintes polémiques et nombre d’interprétations de la part de la justice et de la classe politique, leur mariage civil contracté au Liban sera considéré comme non valide.Alors que la polémique battait toujours son plein en février 2013, Saad Hariri, en exil à Paris, s’était cependant démarqué par sa position, rejetant des propos tenus à l’époque par le mufti Mohammad Rachid Kabbani. « Jeter l’anathème sur les gens est inacceptable. En Indonésie, en Turquie et ailleurs, il y a 700 millions de musulmans qui vivent avec le mariage civil. Le mufti voudrait-il en faire des apostats ? » avait lancé M. Hariri dans le cadre d’un émission télévisée. « Moi je représente tous les Libanais, pas seulement ceux qui pensent comme moi. C’est pourquoi je suis d’accord avec l’adoption du mariage civil, mais après un vrai dialogue entre ses défenseurs et les hiérarchies religieuses musulmanes et chrétiennes qui le rejettent », avait-il ajouté.

Le dossier du mariage civil est, depuis, tombé dans les oubliettes, malgré les tentatives vaines du président Michel Sleiman de le faire bouger. Aujourd’hui, en 2019, rien n’a changé, et les Libanais de toutes les confessions continuent d’aller se marier civilement à l’étranger.


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DINTILHAC bernard

Le mariage relève du droit naturel, le mariage gay contredit ce droit naturel comme les coutumes de la charia contredisent le droit naturel au mariage. Le principe primordial du mariage est le respect du droit naturel pour tous au mariage. le mariage gay et le mariage selon la charia contredisent le droit naturel. Le mariage civil non dénaturé en mariage gay est compatible aux principes naturels de toutes les communautés. La France a donné un très mauvais exemple avec sa nouvelle loi.

DINTILHAC bernard

Le mariage civil précède obligatoirement le mariage religieux. Il y a interdiction du mariage selon la charia. Le mariage civil ne peut être un simple acte facultatif et coexister avec les coutumes matrimoniales de la charia pour les musulmans. Par contre le mariage religieux ajoute un plus au mariage simplement civil, c'est un sacrement. La charia est incompatible à un mariage civil. C'est une évidence.

Citoyen

Et bravo au courage de notre ministre.

Citoyen

Quelle hypocrisie de nos religieux. Que dire des non croyants qui se marient religieusement uniquement par défaut.Laissons le choix à chaque individu. Mais ils savent bien qu'on leur coupe l'herbe sous les pieds et que logiquement ils perdront de leur pouvoir, de leur influence et ........ de leur richesse

Irene Said

Félicitations et un grand MERCI
Madame Raya el-Hassan !

Enfin quelqu'un qui travaille, agit et fait vraiment bouger les choses dans ce ministère de l'intérieur.
De tout coeur: bonne chance !
Irène Saïd

LIBAN D'ABORD

Il est grand temps de s'affranchir de ces regles religieuses
Les Libanais qui le voudront doivent pouvoir se marier civilement et suivre des lois civiles pour leur vie ( heritage garde des enfants divorce nationalite aux enfants de femme Libanaise etc.. )
Ceux qui le veulent pourront aussi se marier religieusement dans le rite de leur choix et pourront choisir de vivre sous le regime religieux ou civil
A QUAND UN LIBAN VRAIMENT LIBRE DES ENTRAVES MOYENAGEUSE
DE VIE CIVILE SOUS LA COUPOLE RELIGIEUSE INTOLERANTE
MILLE BRAVO Mm AL-HASSAN

lila

Les instances religieuses auraient beaucoup de manque à gagner, voila pourquoi elles refusent le mariage civil. Les gens sont libres d'aller convoler civilement à l'étranger mais pas ici ? c'est quoi cette logique ?

EL KHALIL ABDALLAH

la liberte de choix est l'un des droits de base de chaque etre humain.DE quel droit les religieux s'arrogent pour nous le refuser ?

Chucri Abboud

Mais que restera-t-il pour défendre la seule chose qui puisse encore sauvegarder le visage partiellement chrétien du Liban ? Il tomberait en désuétude peu à peu !

AIGLEPERçANT

Erreur de frappe , il faut lire cela ENLÈVERAIT DU POUVOIR AUX MACHISTES ETC...

AIGLEPERçANT

S'il faut attendre le consentement des religieux on n'en sortira jamais .

Prendre le taureau par les cornes tout en associant les religieux dans un 1er temps en prélevant une petite taxe pour chaque mariage civil, ensuite à l'ombre de cette manoeuvre , commencer à introduire des lois plus appropriées à la société civile , comme par exemple la 1ere des lois devraient être le partage équitable de l'héritage entre enfants mâles et femelles . Cela élèverait un peu de pouvoir aux machistes des moyens orientaux musulmans .

Ceci est encore plus important que naturaliser les enfants nés d'une mère libanaise , dans la mesure où Mme Raya al Hassan à une intention bien noble de gonfler le pouvoir des dames .

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LE MARIAGE CIVIL C,EST LA PORTE D,ACCES A LA LAICITE TANT CHANTEE PAR CERTAINS QUI DEMANDENT DE S,AFFRANCHIR DU SYSTEME RELIGIEUX QUI SUFFOQUE LE PAYS ET A LEUR TETE LES COMMUNAUTES QUI REFUSENT LE MARIAGE CIVIL...

Gebran Eid

PERSONNE VOUS OBLIGE MESSIEURS LES RELIGIEUX DE TOUT BORD À OBTER POUR LE MARIAGE CIVIL. NI À CHANGER LES LOIS DE LA CHARIA. OCCUPEZ VOUS DE VOS COMMERCES ENTRE VOUS. MAIS LAISSEZ SVP LES GENS SE MARIER ENTRE EUX LIBREMENT. ASSEZ C'EST ASSEZ.

Antoine Sabbagha

Entre associations de la société civile qui militent pour les libertés publiques et les instances religieuses en 2019 il est clair que si on a de forts politiciens le mariage civil gagnera .

Yves Prevost

Que l'on conserve les lois religieuses en ce qui concerne uniquement mariage et divorce (avec un âge minimum pour le mariage), mais il faut une loi unique concernant les problèmes d'héritage et de garde des enfanta.

NAUFAL SORAYA

Il est grand temps que politiciens et responsables religieux de tous bords perdent un peu de leur capacité à bloquer le développement de ce pays et nous laissent vivre...

yves kerlidou

Ce matin j'ai cru lire un Lorientlejour de 1920, mais non ont est dans la vraie vie !!

Zovighian Michel

Les FL, le CPL, et les autres partis Chrétiens doivent exprimer publiquement leur consentement au mariage civil... comme l'a déjà fait le PSP.

Il ne faut pas laisser seul le Mustaqbal, à travers Raya Al Hassan, face aux instances religieuses. Ce serait de la couardise.

Il faut aussi mettre sur le tapis en une fois: les droits de la femme, nationalité aux enfants d'une Libanaise mariée à un étranger, et autres.

Il est temps d'appliquer toutes les composantes de Taef.

Saliba Nouhad

Mais, avouons-le, l’une des plaies sociales du Liban, c’est en effet l’absence de définition du statut personnel, donc absence de liberté de choix ni égalité des citoyens, le tout étant pris en otage par des institutions religieuses aux coutumes moyenâgeuses à qui on a donné un pouvoir de décision scandaleux que peu de gens osent critiquer...
Nous parlons d’un pays démocratique, avec libertés de parole, de choix...
Arrêtons de nous gargariser de ces appellations qui nous donnent l’impression que nous sommes assez modernes, évolués et responsables de notre statut social et celui de nos enfants...
En réalité, nous vivons encore dans des mini-théocraties communautaires assez rigides et autoritaires, imposant leurs diktats éhontés et qui, en fait font de la ségrégation entre les citoyens qu’ils prennent en otage et empêchent tout dialogue national constructif!
On l’a toujours répété: on ne pourra sauver la réalité Libanaise qu’en laïcisant nos lois et institutions avec séparation des lois sociales du religieux qui doit demeurer dans le domaine du privé...
On peut rêver, mais ça arrivera un jour et le processus est enclenché.
Bravo Mme Raya el-Hassan!

Sarkis Serge Tateossian

On sait parfaitement que les religions au Liban sont contre le mariage civil donc républicain.

La république doit elle restée ad vitam l'esclave et sous tutelle des religieux ?

Pour moderniser le pays il faut emprunter les voies légitimes de la république...Les voies du seigneur étant restées impénétrables.

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