L'impression de Fifi ABOU DIB

Charité désordonnée

IMPRESSION
14/02/2019

À défaut de l’entendre, on l’aura vu, même de très loin, même sans y être, même sans le voir vraiment, ce feu qui est un cri. L’auto-immolation n’est pas un suicide ordinaire, c’est un suicide sacrificiel, un effacement de soi pour tous, devant les yeux de tous, qui ne voyaient pas et qui tout à coup se décillent à sa douloureuse lumière, juste au moment où il n’y a plus rien à voir. Spectaculaire, cette mort-là n’est pas une affaire entre soi et soi-même, c’est une destruction violente de la petite cellule qu’on représente dans le grand corps constitué par nos congénères inconscients de son existence. Aussi, ne se met-on à feu que sur la place publique pour que nul n’en ignore. Il s’appelait Georges Zreik. Retenons ce nom, ne l’appelons pas « l’homme qui s’est immolé devant l’école de ses filles ». Retenons ce lieu, l’école, ou ce qu’il est convenu d’appeler une école. Et que la mort la plus douloureuse, la plus épouvantable qu’il a choisi de s’infliger prenne sens.

Qu’elle nous invite d’abord à une réflexion sur notre société que nous savons malade, non seulement à cause de ses vieilles fractures mal réduites, mais parce que, devenue bifide, elle ne sait plus fonctionner que divisée. Ne nous leurrons pas, ce ne sont ni la politique ni la religion qui nous séparent, mais l’argent. Dans un pays grevé par le chômage d’une part et la thésaurisation de l’autre, c’est le capital qui mène la ronde, laissant sur le bord du chemin une ample cohorte de citoyens rongés par les dettes, frustrés, amers et malheureux. Avec des priorités telles que le montant des commissions à rafler pour le moindre projet public et les échanges de provocations pour exciter la claque, le mal-être des administrés n’a jamais donné d’insomnies aux gens du pouvoir. Qu’ils le sachent pourtant, dans un avenir proche, sur cette terre qui s’épuise, hors du partage et de l’équité, aucun de nous ne connaîtra de salut.

Certes, l’exemple qui nous vient de haut est la pire inspiration, mais il rejaillit, hélas, et c’est le cœur du sujet, sur nos écoles et notre système éducatif. Au lendemain de la guerre, écoles et universités ont fleuri au point de dépasser par moments la demande. L’enseignement public et gratuit n’ayant jamais été convenablement développé, il restait rebutant, avec ses bâtiments insalubres, construits par des promoteurs véreux, et ses professeurs démotivés par des salaires de misère, mais des initiatives privées ont réussi, pour certains établissements, à changer radicalement la donne. Pourtant, certaines nouvelles officines, payantes mais pas trop, juteuses pourtant si l’on rogne bien sur la qualification du personnel administratif et enseignant, réussissent malgré leurs programmes archaïques à trouver grâce aux yeux de parents aux fins de mois difficiles. Et sans doute la principale matière qu’on y enseigne, mis à part les mauvaises langues et les ânonnements stériles, est-elle le mépris des plus fragiles. Georges Zreik a cru bien faire en confiant ses filles à cette école prétendument chrétienne. Il s’en est retrouvé l’otage. Et qu’on ne vienne pas le traiter de désaxé, cet homme qui n’avait rien d’autre à donner que lui-même et qui a voulu faire de sa mort un moment d’éveil. Mais souvent les morts ne sont pas ceux que l’on croit. Notre clergé prospère en multipliant les églises, et l’aide providentielle à la famille de Georges Zreik est venue d’un particulier koweïtien. Qu’en conclure ?

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LIBAN D'ABORD

Moi j'aimerai savoir vraiment ce qui est devenu de ce directeur d'ecole . A t il ete demis de ses fonctions?
surement pas car au Liban et dans plusieurs pays si vous ne payez les ecolages vous ne pouvez pas avoir meme les resultats de vos examens et encore moins aller a une autre Ecole
Le directeur a juste agit par la loi qui le lui permettait sans se soucier d'etre un etre humain mais plutot comme un robot
Peut on le blamer a lui seul quand la vraie faute est a notre gouvernement qui a fait une hausse de salaire sans se rendre compte qu'il n a pas les moyens de la payer et a mis les ecoles privee dans l'obligation de hausser les ecolages alors que les gens allaient vers la pauvrete absolue et les dirigeants se mettaient plein les poches avec des contrats douteux ou meme fictifs

Tina Chamoun

Un geste désespéré certes. Mais combien de pères et de mères dans le même cas n'en sont pas arrivés là? Il avait sûrement une dépressioin profonde qu'il aurait fallu traiter d'urgence. Je n'ose pas penser à ses enfants qui seront rongés par la culpabilité. allah yerhamo. Au moins son geste n'aura pas été totalement vain.

Hitti arlette

Cest grand et noble de se sacrifier pour ses enfants . Mais pas de la façon dont Georges Zreik l'a fait pour ses filles . Ces dernières seront-elles fières de l'auto-immolation de leur père pour une affaire qui touche des milliers de pères libanais ? Et ces malheureuses filles qui porteront les stigmates psychologiques jusqu'à la fin de leur vie . Et ce sentiment de culpabilité qui les rongera cruellement ? on en fait quoi ? Les conséquences du traumatisme de l'acte sur les gamines sont de loin plus douloureuses à supporter que l'acte en lui même .

Chucri Abboud

Le mal est planétaire , il n'existe plus de pays heureux

AIGLEPERçANT

Un bel hommage à Georges et une révolte interne qui finit par un acte terriblement et horriblement inhumain .

Georges n'avait besoin que d'une oreille attentive.

Pas plus.

TROLL & PSEUDONYMES

...""Notre clergé prospère en multipliant les églises, et l’aide providentielle à la famille de Georges Zreik est venue d’un particulier koweïtien. Qu’en conclure ?""

Qu’en conclure ? Rien ! du silence … la générosité vient également du Qatar, quand il finance la construction d’une église dans le pays chrétien, et quand ""le clergé en multipliant les églises"", délaisse quelques paroisses qui peinent à en reconstruire celles détruites par la guerre. Mais d’où vient la bonne nouvelle ? Des projets de tourisme religieux, ""un potentiel encore inexploité"". Business, pour business, l’avenir sera florissant !

TROLL & PSEUDONYMES

...""Et qu’on ne vienne pas le traiter de désaxé, cet homme qui n’avait rien d’autre à donner que lui-même et qui a voulu faire de sa mort un moment d’éveil. Mais souvent les morts ne sont pas ceux que l’on croit.""..

Non, il n’y a rien à dire sur la mort de Georges, quand il voulait le meilleur pour ses enfants, blessé dans son orgueil, sa dignité, et quand les méchantes langues le condamnent au pire. ""Il n’a qu'a""… répètent les langues de vipères, comme s’il avait encore le choix. Paix sur ses cendres…

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