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Liban

Un avocat accusé d’avoir diffamé deux officiers et l’armée entendu aujourd’hui

Justice

337 hommes de loi se sont portés volontaires pour la défense de leur confrère.

Claude ASSAF | OLJ
31/01/2019

Un avocat, Fadi Kahil, qui a affronté l’été dernier deux officiers militaires dans une altercation lors de laquelle ces derniers l’auraient battu, devrait comparaître aujourd’hui à 9h30 au Palais de justice de Beyrouth devant le juge pénal unique, Bassem Takieddine, dans le cadre d’un procès intenté contre lui pour diffamation envers les deux officiers et l’institution militaire.

L’affaire remonte au 10 juillet dernier, lorsque M. Kahil s’est trouvé nez à nez avec la voiture de l’un des officiers, dans une rue secondaire reliant la rue de l’Hôpital militaire à l’avenue Sami Solh. L’avocat ayant refusé de reculer pour faire passer le véhicule de l’officier, celui-ci serait descendu et l’aurait giflé. Il aurait été rejoint ensuite par son frère qui l’aurait également agressé. Le lendemain, M. Kahil publiait une photo sur Facebook, montrant les traces des coups reçus sur sa figure. Il avait accompagné la photo d’un commentaire déplorant notamment « la corruption, le chaos et l’insécurité qui sévissent dans le pays », et critiquant avec violence les deux militaires sans les nommer, ainsi que l’institution militaire.

M. Kahil a raconté à L’Orient-Le Jour sa version de l’incident causé par un conflit sur une priorité de passage. « Je me suis retrouvé nez à nez avec une voiture de marque Nissan conduite par un chauffeur, à l’intérieur de laquelle se trouvait un militaire. Le conducteur a mis pied à terre et m’a demandé de reculer pour lui permettre de poursuivre sa route, m’affirmant que l’officier qu’il accompagnait venait de subir un deuil familial. M’apprêtant à obtempérer, j’ai constaté que s’il serrait à droite et si moi-même j’entrais dans le parking d’un immeuble plutôt que de reculer des dizaines de mètres, le problème serait réglé. J’ai donc fait une demande en ce sens, mais l’officier est aussitôt sorti de sa voiture, s’est approché de moi et m’a giflé. Je n’ai pas riposté, par respect pour l’habit militaire. » « Nous nous retrouverons devant le parquet militaire », a néanmoins lancé l’avocat à l’officier, lequel se serait alors rué sur lui, tandis qu’un garde de l’hôpital militaire lui demandait de se garer et de lui remettre les clés de sa voiture. Entre-temps, un deuxième officier, qui s’est avéré être le frère du premier, aurait ouvert la portière et l’aurait roué de coups, avant de lui retirer sa carte d’avocat.

Après avoir été entendu par un responsable de la sécurité de l’Hôpital militaire, M. Kahil a joint un membre du conseil de l’ordre des avocats, qui est lui-même entré en contact avec le commissaire du gouvernement auprès du Tribunal militaire, Peter Germanos. Celui-ci a alors chargé l’un de ses adjoints de recevoir la plainte que voulait déposer l’avocat contre les deux frères officiers. Le lendemain (11 juillet 2018), l’avocat poste son commentaire sur Facebook, et près d’un mois plus tard, il fait l’objet d’une plainte pour diffamation présentée par l’un des deux frères devant le parquet d’appel de Beyrouth. Le recours a été admis parce que, affirme à L’OLJ le bâtonnier André Chidiac, « le conseil de l’ordre des avocats, après étude du dossier transféré par le parquet, a décidé, en vertu de l’article 79 du code de déontologie, que l’acte reproché ne s’inscrit pas dans le cadre de la pratique de la profession d’avocat, ni même à son occasion ».


(Lire aussi : Droits de l’homme et liberté d’expression : réaffirmer l’exception libanaise)


D’autres sources rapportent à L’OLJ une version différente de l’incident du 10 juillet. Elles affirment que M. Kahil, qui circulait en sens interdit, a voulu empêcher le passage du convoi funèbre de la mère des officiers. Cette source ajoute qu’il aurait également lancé des insultes à l’encontre de la troupe.

L’OLJ a tenté sans succès de joindre le bureau d’orientation de l’armée pour obtenir son interprétation des faits.

Concernant la plainte déposée par M. Kahil, le Tribunal militaire y a fait suite, condamnant pour coups et blessures les deux officiers, dans un jugement daté du 5 novembre dernier. Les deux officiers ont été condamnés chacun à verser à l’avocat 300 000 livres de dommages et intérêts.


Solidarité
Fait marquant : 337 avocats, notamment deux anciens bâtonniers, Issam Karam et Nohad Jabre, et cinq membres du conseil de l’ordre, se sont portés volontaires pour défendre leur confrère devant le juge pénal unique. On devrait s’attendre donc aujourd’hui à une affluence massive d’hommes de loi dans la salle d’audience du Palais de justice de Beyrouth.

Selon un membre de l’ordre des avocats, cet emballement sans précédent serait motivé par la solidarité face aux « atteintes à la dignité et au prestige des avocats ». Il rappelle que « d’autres incidents s’étaient produits simultanément, l’été dernier, notamment à Tripoli où une juge avait renvoyé de son bureau un avocat, Gilbert Abi Abboud, et à Beyrouth, où une autre magistrate avait ordonné à un avocat, Hussein Hamdane, de sortir de la salle d’audience ». « Le cas présent revêt une grave importance, d’autant qu’un avocat a été battu », ajoute le membre du barreau.

Il semble que l’ancien bâtonnier Issam Karam se prépare à prononcer aujourd’hui une plaidoirie éloquente, selon les dires d’un avocat de la défense. Toujours selon ce dernier, l’officier plaignant, qui avait exercé son recours sans l’aide d’un avocat, en aurait désigné un hier. Pour que ce dernier accepte la procuration, il faudrait qu’il obtienne l’accord du conseil de l’ordre, ce qui conduirait le juge à reporter l’audience dans l’attente de l’autorisation.


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gaby sioufi

je n'ai de cesse de le repeter :
l'etat libanais se doit publier - gratuitement - un livre groupant tous les mots, tous les termes a ne jamais utiliser comme critiques justifiees ou pas ,
ainsi que nommer -par titres- toutes les personnes morales et physiques auxquelles ne jamais les adresser.
ainsi plus besoin de tribunaux spéciaux, beaucoup moins de travail a accomplir par les juges deja noyes dans leurs dossiers,
d'autant plus que media ou pas devront suivre le pas.

Zerbé Zeina

Avocat ou pas, aucun citoyen ne peut être "battu". Les menaces et les abus de pouvoir nous touchent à tous. Toute personne, politique, militaire ou civile, est justiciable et devrait répondre de ses actes devant la loi.

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