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La Dernière

Le Liban sépare ceux qui s’aiment

Un peu plus
19/01/2019

Tout doucement, sans faire de bruit. Il y a toujours eu les différends politiques. Les conflits familiaux. Depuis de longues années, il y a la situation. Pas les événements de 75 seulement, ni les différents exodes vers l’Amérique latine. Non, la situation économique, sociale et politique depuis quelques (longues) années a poussé les jeunes et parfois les moins jeunes à s’en aller. En France, en Australie, au Canada, en Grande-Bretagne, à Dubaï, aux États-Unis… partout où l’herbe est plus verte.

Le Liban sépare ceux qui s’aiment. Des parents et leur fils (souvent les fils), un frère et une sœur, un mari et sa femme. Des cousins, des neveux. Chaque famille a au moins un membre qui vit dehors. Un(e) expat que l’on ne voit qu’une à deux fois par an, si tout va bien. Parce que trop loin, parce que trop cher. Il y a ceux qui sont partis faire leurs études, un master et ne sont jamais revenus. On ne les aurait pas laissés d’ailleurs. À quoi bon. Ces départs-là ne sont généralement pas choisis. Ils sont imposés. Parce que ici, plus rien ne va. Rentrer au pays n’est quasiment plus une option.

Et nos vies ne sont plus les mêmes. On grandit séparément. On vieillit loin l’un de l’autre. On parle une autre langue. Et on remercie la technologie, Facetime, de nous permettre de voir les rides de sa mère, la première dent de son neveu. Ce petit neveu presque virtuel à qui l’on consacre quelques heures quand on (re)vient à Beyrouth. Qu’on vient y passer les fêtes. Un déjeuner à l’Entrecôte entre deux soirées et des allers-retours entre ses tantes et ses cousins. Une fois par an. On ne se voit plus qu’une fois par an.

Le Liban sépare ceux qui s’aiment et il s’en fout. Il s’en fout qu’on crève de douleur quand ils reprennent le chemin de l’aéroport. Qu’on ne supporte plus les au revoir. Qu’on ne sait jamais quand les années sont passées, si ce sera un adieu. Il s’en fout de l’avenir de nos enfants. Déjà qu’il s’en fout de leur présent. Il se fout du passé de leurs parents qui passaient des heures à attendre que la ligne arrive pour pouvoir parler à ceux qui avaient eu la chance de connaître l’exil pendant ces putains d’événements. Ces parents et grands-parents avec qui on n’a pas pu passer les Noëls qu’on aurait voulus. Pas pu fêter la fin du Eid. Ces proches qui ont vécu une autre vie que la nôtre. Certains d’entre nous sont rentrés par culpabilité. Par envie aussi. L’envie de partager un avenir à l’horizon plus clair. Horizon qui une fois de plus s’est assombri. Et ceux-là qui avaient fait le pari de la reconstruction de l’après-guerre sont soit repartis, soit restés. Et à leur tour, ils se séparent de ceux qu’ils aiment. Parce qu’ils ont (re)fait leur vie au Liban et que leur progéniture l’a faite ailleurs.

On se marie, on fonde une famille. On fait des enfants, on les élève. On les berce, on les borde. On leur apprend à marcher, à parler, à manger. On les réconforte, on les soutient. On les pousse à faire des études. À aller plus loin. Et loin, ils finissent par s’en aller. Et loin, on leur demande de rester. La Seine est devenue leur rivière. Le 15e arrondissement, leur quartier. La côte atlantique, leur Corniche. Leurs chambres sont vides toute l’année. Elles les attendent pour les accueillir une semaine, deux tout au plus. Et elles se revident laissant sur les murs les posters jaunis de leur adolescence. Et là entre deux coups de Skype, on finit par regretter leurs chaussettes qui traînaient dans la TV Room qu’ils squattaient avec leurs amis. Partis eux aussi. Sauf un. Un téméraire, qu’on voit de temps en temps pour retrouver l’odeur de son fils ou de son frère. On aurait pu vieillir ensemble sur les bancs de cette foutue Corniche. Se promener avec nos enfants respectifs. Mais non. On aurait pu, mais on ne le fera pas.Le Liban sépare ceux qui s’aiment. Et il continuera à le faire. De plus en plus. Mois après mois, on voit partir des amis. On les voit fermer boutique. Vendre leur maison. On regarde nos enfants grandir en sachant que leur départ est proche. Et il est là, l’un des plus grands crimes de nos dirigeants. Ils nous polluent, nous volent. Et nous arrachent nos enfants.

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Chammas frederico

Très triste
Nostalgie du Liban d'antan...
Et qui ne reviendra pas.
Les Libanais, jeunes, ont grandi avec des appétits et potentiels énormes, se sont propulsés à la pointe du progrès technologique...
Leur cher Liban s'est rapetissé...les places au soleil devenus rares...
A qui la faute?

Isabelle jourdan

Pourquoi mon commentaire n'apparaît il pas...? Parce que je ne l'extase pas sur l'article?

Isabelle jourdan

D'accord avec Chakri Ahboud...Ceux qui s'aiment se séparent tout seuls par facilité ou intérêt. Trop facile de rejeter la responsabilité sur le pauvre Liban! Si on l'aime on peut y aller souvent, vols accessibles , pas de visa, et un douanier qui vous dit " Bienvenue au Liban". Article larmoyant très agaçant. ( On va trois fois par an au Liban et on adore!)

gaby sioufi

SERAIT CE SEULEMENT LE LOT DES LIBANAIS ?
OUI SI L'ON PRECISE QU'UN LIBANAIS NE REVIENT AU BERCAIL QU'A L'AGE DE LA RETRAITE- ET ENCORE PT'T MEME PAS.
alors que les autres expatries peuvent toujours compter sur leur pays a cet age INGRAT>

Chucri Abboud

Aucun pays au monde ne vous fera si bien sentir ce bonheur de lui appartenir ! Le Liban dit "tu" à ceux qui l'aiment !

Lebinlon

c'est vrai que votre article est émouvant mais je ne suis pas d'accord: le "Liban" ne sépare pas ceux qui s'aiment. bien au contraire, le Liban les rassemble.
Voilà bien longtemps que je suis parti, un de ces masters-qui-ne-sont-pas-revenu. La réalité est qu'on a une éducation et une culture digne des pays les plus développés alors qu'on vit dans un pays et une région sous-développée avec une corruption endémique et une violence latente.
Partir dans ce cas est presque une fatalité, rester serait se condamner à la pauvreté, a la precarite professionelle, a la vindicte d'un boss qui n'a que son ancienneté ou ses liens familiaux sur son CV.
c'est revenir qui est admirable. et on revient pour ces parents qu'on aime tant et ce Liban qu'on ne parvient pas à sortir de sa peau.
Mais ca, chere Medea, c'est nous. Nos enfants c'est autre chose. Eux ont beaucoup moins d'attaches Hélas.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

TOUT DOUCEMENT SANS FAIRE DU BRUIT ! MAIS LES COEURS EN PATISSENT.

Aractingi Farid

Merci Médéa, tellement vrai que je l'ai publié sur mon site (en précisant l'auteur et la source bien sûr)

Ma Bakkour

Très bon article tellement vrai...

Charbel Khoury

Un autre article bien écrit. Mais à mon avis il faut en finir avec ce genre d’attitude.

Peut être que le problème c’est qu’on n’a pas remarqué que le monde a changé partout. Que l’emploi n’est plus la meilleure façon pour survire les fluctuations financières de ce monde. Qu’il faudra apprendre à accepter d’apprendre de se salir les mains, au lieu de chercher qui nous paiera un “fixe” fictif. À chercher qui nous couvrera au Canada ou à Paris avec une sécurité sociale faillie à cause du peu de jeunes gens qui paient des taxes, parce que les familles ne veulent plus d’enfants, puisqu’il n’y as pas d’opportunités “fixes”... et voilà. Le cercle vicieux.
Tout sauf que Dieu ne veule, que l’on travaille au “sales”(vente), ou qu’on confronte la vie à la face.
Je ne dis pas que le problème n’existe pas. Mais je dis qu’on a peut être pris l’habitude de grogner, ne pas essayer, ne pas s’adapter et de chercher à s’échapper.

Et on n’a appris que ça à nos enfants.

Charbel Khoury

Peut être que le problème c’est qu’on n’a pas remarqué que le monde a changé partout. Que l’emploi n’est plus la meilleure façon pour survire les fluctuations financières de ce monde. Qu’il faudra apprendre à accepter d’apprendre de se salir les mains au lieu de chercher qui nous paiera un “fixe” fictif, et qui nous couvrera avec une sécurité sociale faillie du au peu de gens qui paient des taxes parce que les familles ne veulent plus d’enfants puisqu’il n’y as pas d’opportunités “fixes”... et voilà. Le cercle vicieux. Tout sauf que Dieu ne veule, que l’on travaille au “sales”, ou qu’on confronte la vie à la face.
Je ne dis pas que le problème n’existe pas. Mais je dis qu’on a peut être pris l’habitude de grogner, ne pas essayer, ne pas s’adapter et de chercher à s’échapper. Et on n’a appris que ça à nos enfants.

Irene Said

Madame Médéa,
votre article est émouvant et joliment écrit, compréhensible pour ceux qui ont encore un coeur et des sentiments, ce qui ne signifie pas qu'ils pleurnichent...

Merci !
Irène Saïd

Chucri Abboud

Et que dire des philippins, sri-lamkais, éthiopiens, bangalis, et autres afro-asiatiques qui ne rêvent que de venir offrir leurs services domestiques chez nous ! Regardons.nous un peu du côté avantageux pour une fois !Et cessons de pleurnicher à chaque nouvelle !

Liberté de Penser

C’est hélas parfaitement vrai !!! Nous ne pouvons pas empêcher nos enfants d’aller vivre dans des pays où, pourtant, il fait beaucoup plus froid qu’au Liban, les conditions de travail sont plus que stressantes, ils paient beaucoup plus d’impots et de charges sociales. Sauf qu’en contrepartie les frais de scolarité et universitaires, les hôpitaux sont gratuits et l’indemnite Retraite vieillesse est assurée. De plus les services de l’Etat fonctionnent normalement et leurs droits de citoyens sont aussi sauvegardés. Car en contre partie, on ne peut leur assurer au Liban qu’un climat clément et la chaleur familiale. Ah j’oubliais, il y a aussi la night life de Beyrouth ....

Chucri Abboud

Ne pleurichons pas trop , ne pleurnichons pas encore et toujours , nous faisons de l'ethnocentrisme, ma chère Médéa , on dirait que pleurnicher commence à être à la mode sur les réseaux sociaux ! Nous oublions que ce phénomène de l'émigration pour cause économique est planétaire . Il n'est pas uniquement de chez nous ! J'ai vécu moi-même dans lus d'une quinzaine de pays , et le mal est partout , c'est le mal du siècle ! Il est dû à la tendance globaliste et holiste de l'économie , il est dû au mondialisme , à la standardisation de la société , à la généralisation et à la démocratisation des transports aériens , en un mot , à notre époque turbulente et inquiète. Dans mes différents déplacements , il m'a été donné de voir combien de Brésiliens, d'Argentins, de Colombiens , de Mexicains , d'Italiens , de Français , de Neo-Zelandais , d'Africains , de Maghrébins , de Chinois , de japonais , de Russes , etc etc etc , cherchaient à déguerpir de leurs beaux pays ensoleillés comme le nôtre et rêvaient d'aller moisir dans les sous-sols bureaucratiques des quelques pays tristes et froids qui ne leur donnaient en définitive que quelques impôts en plus à payer au prix de sacrifices énormes . Je suis bien placé pour vous le dire ! J'ai mes trois enfants dispersés à travers les continents et ne les revois qu'une fois l'an . Inutile de vous dire combien la vie seraient plus souriante pour eux s'ils restaient chez nous , en payant beaucoup moins d'impôts , et en dépensant beaucoup moins.

Tina Chamoun

Dernier arrachement: Nnombreux sont ceux qui oublient aussi de parler le libanais avec leurs enfants...

Marie-Jo Abou Jaoude

Emouvant

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

TRES INTERESSANT ET VRAI !

NAUFAL SORAYA

Très beau!

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