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Mona Ross : Je n’étais pas un mannequin, j’étais Mona Ross

Beyrouth Insight

Mona Ross reste une icône des années (70) glorieuses à laquelle tous les nostalgiques s’accrochent, et dont on disait : « 1 mètre 70 et tout dans les jambes. »

Carla Henoud | OLJ
17/01/2019

Ce n’était finalement pas si étrange de la rencontrer à l’hôtel Phoenicia, pas même qu’elle y vive lorsqu’elle n’est pas en déplacement à l’étranger. Le cadre, grandiose, qui utilise l’éclat de son passé pour redorer le présent éteint d’une ville silencieuse, est idéal pour, immédiatement, planter un décor aux saveurs perdues. En dépit des dorures et lustres qui ornent encore l’endroit – Noël tarde à s’effacer complètement –, l’image est en noir et blanc, et le sentiment dans toutes les nuances de gris.

Mona Ross, de noir vêtue, reçoit dans les salons de l’hôtel comme elle le ferait chez elle. Avec élégance et générosité. Elle (re)connaît chaque serveur, chaque responsable, qu’elle appelle par leur prénom, et chaque détail des lieux. Sur la table, des paquets de photos qu’elle sort de ce sac en papier magique, déposé prudemment à côté d’elle. Des centaines de superbes clichés qui décrivent son parcours dans un pays alors en plein boom, et qui n’inspire plus aujourd’hui que regrets et désespérance. La mémoire de Mona Ross est vive, précise, et ses archives précieuses en témoignent.

Parfaite ambassadrice du Phoenicia, son « pilier », du Paon rouge, comme elle le fut de la MEA, du Holiday Inn, du Saint-Georges et du Coral Beach, Mona Ross était une des premières femmes mannequins, auprès de Felicina Rossi et, un peu plus tard, Georgina Rizk, à fouler les podiums et mettre en scène des défilés qui ont fait date. Libre et libérée, sans avoir jamais commis de « faux pas », « je regrette à présent, dit-elle, un peu amère, de ne pas avoir abusé ni même profité de ma beauté et de mon succès ». La dame dont on ne demanderait jamais l’âge a été une star à sa façon. « Je n’ai jamais utilisé mon corps, j’utilisais le respect que j’imposais. Je n’ai jamais été à vendre. »


Une vie comme un roman

L’histoire de sa vie démarre à Aley, dans une famille ordinaire et auprès d’une mère qui ne la comprenait pas. « Elle était dure… Et pourtant, je me suis occupée d’elle jusqu’au bout. » Fille unique, Mona Yammine y a vécu et achevé sa scolarité, avant d’entreprendre des études en sténo et secrétariat. La parfaite secrétaire qui possède encore le langage de ces signes – elle nous en fait d’ailleurs une petite démonstration époustouflante – ne restera pas longtemps derrière sa dactylo. À 22 ans, elle quitte le domicile familial, chose très rare à l’époque, et sans doute pour mieux déployer ses ailes, devient hôtesse de l’air pour Kuwait Airways. « C’est alors que j’ai rencontré mon premier mari, Tom Ross. » Le couple s’installe à Londres et la jeune épouse, toujours libre dans sa tête, apprend à défiler dans une école professionnelle. « J’étais timide et ma professeure a déclaré en me voyant la première fois : “Celle-là, elle ne saura rien faire…” » Et pourtant, quelques pas mesurés et gracieux plus tard, et dans les tenues adéquates, « c’est aussi un de mes points forts », la débutante séduit le jury avec trois figures, et remporte sa place sur les podiums parmi 70 postulantes. Repérée par une agence de mannequinat, elle multiplie castings, défilés et publicités, avant le retour du couple Ross à Beyrouth au début des années 70.


1 mètre 70, tout dans les jambes et dans la tête

Le Liban qui brillait alors de mille feux cherche ses étoiles locales à présenter auprès des stars internationales qui viennent découvrir ce joyau du Moyen-Orient. Mona Ross est sollicitée pour les plus grands défilés. Le couturier Jacques Cassia, mais aussi Dior, Balmain, Oscar de la Renta, à Beyrouth et à l’étranger, Paris, New York, le Japon. « On disait de moi que j’étais une femme Dior et Balmain. J’étais une fausse maigre, tous les vêtements m’allaient », confie-t-elle. Avec Felicina Rossi, elle crée une école de mannequinat baptisée R&R (Ross et Rossi). « Plus que des défilés, en véritables directrices artistiques, aussi, c’étaient de véritables chorégraphies qu’elles proposaient, avec une mise en scène, un éclairage et une décoration soignés au détail près. » General Motors, Zahar, Valisère, Beirut Express entre autres marques réuniront à leurs défilés des centaines de fans qui en redemandent. Mona Ross est le visage (et l’allure) du Liban dans toutes les brochures de la MEA, immortalisée par les plus grands photographes de l’époque. Les clichés de Fouad Haddad restent de véritables pépites, tellement 60s et pourtant intemporels.

« Puis la guerre est venue, je n’ai pas voulu rester et être témoin du désastre », la belle repart. Nouvelle page, défilés, tenues et nouvel amour. Elle divorce de M. Ross, choisit de garder son « nom de scène » (qu’elle porte encore aujourd’hui), rencontre et épouse Raymond Craig. Entre deux défilés, pour les pays arabes surtout, celle qui avait tout dans les jambes montre aussi qu’elle en a autant dans la tête. « Mon époux était un génie et je l’aidais dans les relations publiques… » Entre la Suisse et le Liban, elle tente de fonder en 2006 une école de mannequinat où les deux R en deviennent trois, avec Ross, Rossi et Rizk (Georgina). La guerre de ce juillet-là transformera le projet en regrets. « J’ai beaucoup vécu, beaucoup voyagé, poursuit Mona Ross. J’adore l’Italie, et puis le Liban, irremplaçable, malgré tout. » De Genève où elle a longtemps vécu et ouvert deux restaurants et un salon de coiffure, elle garde, depuis le décès de son époux en 2001, des griefs et un rejet, chargés de nombreux problèmes qu’elle tente encore de régler. Le 16 novembre dernier, la BBC consacrait un documentaire à l’hôtel Phoenicia dans le cadre d’une émission intitulée « Travel Show », en invitant ce témoin privilégié qu’elle a été. Mona Ross, qui aura connu tout, la gloire, la célébrité et la solitude, sans enfants, et (presque) sans regrets, affirme : « Si je faisais un livre pour raconter ma vie, on dirait que je mens, tant il m’est arrivé des choses. Ces dernières années ont gâché mes souvenirs. »

Alors, quand après deux verres de prosecco et quelques heures de confidences, on demande à Madame Ross ce qu’elle pense des mannequins actuels, elle se lève, fait quelques pas ridicules et maladroits, avant de se redresser, de nous regarder, public improvisé, et de défiler avec toute sa grâce sur les planches virtuelles d’un Phoenicia enchanté. Mona Ross n’est pas un mannequin, elle est Mona Ross.


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