Hajj Omran dans son univers fait de paille et de bois. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour
À l'angle du vieux souk de Tripoli, face à l'ancienne citadelle, les murs de pierre portent encore la poussière et les craquelures du passé, les ruelles étroites vivent au rythme des modestes commerces. Dans ce cadre qui se bat pour survivre, sans superflu et surtout sans moyens, un homme d’un certain âge est assis sous une série de cuillères en bois, de paniers tressés et d'outils en paille façonnés à la main. Son ciel. Son univers.
La devanture de la boutique de Hajj Omran ressemble davantage à un bric-à-brac d’objets, comme les archives encore (sur) vivantes de notre patrimoine, qu'à une simple vitrine. On y trouve des paniers empilés dans un charmant désordre qui monte jusqu’au plafond. Des vieux outils, des rouleaux de paille, des tabourets pas encore terminés, dans l’attente d’être tressés. Dans l’air, l’odeur du bois, de la paille accompagnant ce paysage quotidien que les habitants du quartier ne regardent même plus, tant il fait partie de leur ADN. Ici, Hajj Omran semble profondément enraciné dans les traditions de cet artisanat.
Il sourit avec la sagesse d’un homme qui a depuis longtemps cessé de comptabiliser les années en dates d’anniversaires mais plutôt en saisons de travail, déclarant à L’Orient Le-Jour qu’il est « dans la soixantaine », qu’il « s’occupe de cette boutique depuis 45 ans, après son père », et que ce musée bondé et vivant, fait de paille et de bois, appartient à la famille depuis « environ 270 ans », avec un savoir-faire transmis de père en fils.
« Mon père l’a hérité de son père, et son père l’avait lui-même hérité de son père », dit-il, s’exprimant dans ce langage abstrait où les origines sont difficiles à cerner tant le fil remonte loin dans le temps. « Je suis aujourd’hui la septième génération dans ce métier. Même famille, même lieu. » D’une certaine manière, dans un pays où tant de choses ne cessent de se perdre et de disparaître, cette phrase prend tout son sens.

Des mains magiques
Hajj Omran a appris le métier comme les enfants apprenaient autrefois la vie : en se tenant aux côtés de leur père, en observant attentivement, en écoutant surtout, sans rien dire. Après l’école, il se dirigeait vers l’atelier, où la paille était empilée en bottes et les cadres en bois attendaient d’être emballés à la main. Il se souvient encore comment les doigts bougeaient avec une dextérité affinée au fil des siècles, dans une infinie patience qui faisait partie intégrante du processus de fabrication. « Bien sûr, je l’accompagnais à l’atelier après l’école », se souvient-il. « J’ai appris à connaître sa façon de travailler. Et j’ai appris le métier dans tous ses détails. »
Cet apprentissage n’a jamais cessé. « Nous avons évolué », précise-t-il en se penchant en avant, une cigarette entre les doigts, le regard tourné vers la chaise tressée à côté de lui, comme si celle-ci en était la preuve. « Nous avons évolué davantage qu’auparavant. Ce n’est pas le métier qui change, c’est la situation dans laquelle nous nous trouvons. »
Cette évolution l’a conduit bien au-delà des ruelles de Tripoli. Les objets artisanaux et les chaises tressées d’Omran ont voyagé à travers des expositions à Dubaï, Abou Dhabi, Al Ain, en France, à Oman et au Qatar, où chaque fil a mis en valeur son héritage libanais.
Il confirme que le public étranger a montré du respect, de l'admiration et du bonheur à découvrir ses produits. « C’est l’artisanat de nos ancêtres », dit-il, reprenant ce que les visiteurs lui disaient souvent. « Et c’est surtout un héritage national. » Toujours installé sur sa chaise, l’air bien plus vieux qu'il ne l’est, Hajj Omran prend du plaisir à décrire, lentement, le tressage de la paille comme d’autres parlent de choses sacrées – le plaçant au même rang que la ferronnerie, la poterie, la fabrication de savon, la menuiserie et la forge – ces anciens métiers qui ont constitué l’épine dorsale culturelle du Liban et qui, autrefois, donnaient leur identité à ses rues et ses villages. « Tout cela fait partie d’un patrimoine ancestral. Et cela perdure », souligne-t-il fièrement.

Préserver le passé, mais à quel prix ?
Conserver intact ce patrimoine exige chaque année davantage d’efforts. La paille provient du Akkar et des environs de la frontière syrienne. Le prix du bois, « toute sorte de bois », a augmenté. Le chêne importé de même. Tous les produits indispensables à cette fabrication, et qui sont artisanaux, sont devenus onéreux, tandis que les marchés regorgent de produits industriels fabriqués à la va-vite, vendus à bas prix et vite usés.
Face aux productions faites à la machine, il sourit en disant : « Le travail de l’artisan libanais est différent. Le résultat est plus soigné. Supérieur. Nous sommes censés être soutenus par le ministère du Tourisme, le ministère de la Culture et le ministère du Travail », lâche-t-il en haussant les épaules avec la résignation d’un artisan habitué depuis longtemps à l’indifférence des « responsables » . « Nous continuerons. Nous ne pouvons pas nous arrêter. Nous n’avons jamais cessé le travail depuis le bon vieux temps. »
C’est ainsi qu’il vient chaque matin à 9h, ouvre les portes qui grincent de sa boutique, prend les commandes, tisse des chaises, fabrique des paniers, façonne des tabourets, créant de la beauté dans un monde de plus en plus axé sur la rapidité.
La chaîne tiendra-t-elle ?
Dans des ateliers comme celui-ci, la question la plus difficile n’est plus de savoir comment réaliser un objet de belle facture mais plutôt qui prendra la relève ?
Hajj Omran a quatre enfants. Il a enseigné le métier à deux d’entre eux, leur dévoilant les techniques de tissage, les outils, la patience requise, tout ce que son père lui avait transmis. « C’est à eux de décider s’ils veulent continuer. S’ils n’aiment pas ça, ils sont libres de choisir leur destinée. » Cette phrase résume bien le dilemme des artisans dans le Liban moderne.
La tradition exige du dévouement. La vie quotidienne dans le pays devient une question de survie. Les jeunes recherchent des revenus plus rapides, des métiers plus faciles, l’émigration, de nouvelles professions. Des ateliers comme celui-ci se trouvent dans un fragile entre-deux, maintenu par des mains vieillissantes qui finiront par disparaître.
Pourtant, Hajj Omran ouvre tous les jours, du matin jusqu’au soir. Les commandes arrivent, plus lentes, mais elles arrivent. Les chaises achevées quittent l’atelier. Les familles achètent encore des tabourets tressés, des paniers, des pièces artisanales. Et il continue sa « mission ». Alors, quand on lui demande ce dont il a le plus besoin, sa réponse fuse : « J’ai besoin de paix dans le pays. C’est tout ce dont j’ai besoin. »



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