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La Dernière

Oser sortir de l’ordinaire avec Omar Sfeir...

Beyrouth Insight

Ce jeune marchand de rêves est à la recherche constante, à travers l’art du déguisement et la photographie, de l’âme d’enfant qui sommeille en lui et en chacun de nous.

12/01/2019

La dernière fois que le Marchand de rêves a été aperçu, c’était à une soirée où les invités sont entrés sobrement vêtus et en sont ressortis affublés de costumes plus ou moins extravagants. Cette fois-ci, on pénètre dans une ruelle sombre pour emprunter un escalier vers une salle souterraine. Derrière la porte, musique, lumières multicolores, bar de fortune, mais surtout, une formidable penderie. Au début, il n’y a que quelques invités, mais Omar Sfeir est déjà presque allongé au sol en face de ceux qui posent, le temps d’un soir, devant son objectif. Peu à peu, une petite foule se crée, le volume des conversations et de la musique augmente, tandis que les invités piochent dans la collection de fripes et de costumes de leur hôte. Ils ne se connaissent pas vraiment, mais ont tous en commun une nouvelle tenue qu’ils ont inventée. Les rires et la fête battent leur plein, et l’on sort de chez le Marchand de rêves comme d’un voyage au pays de l’enfance.

Dans la maison où il a grandi, Omar Sfeir découvre des albums photos de sa famille. Il s’arrête sur une en particulier, où il tient un petit appareil Polaroid devant ses amis qui sont, tous, déguisés. « J’avais 3 ans et je distribuais déjà des costumes à tout le monde ! J’étais prêt à arracher un rideau pour que le plombier porte une cape quand il était de passage chez nous. » Aujourd’hui réalisateur et photographe de 25 ans, le jeune homme a grandi dans le Kesrouan au sein d’un entourage religieux et conservateur. « Ma cage, c’était l’école. Enseignants comme élèves me traitaient parfois de fou. À leurs yeux, j’étais bizarre, dérangeant. J’arrivais en cours avec des bottes de clown et les cheveux teints en vert. Je voulais choquer pour prouver que la différence mérite d’exister. » À la fin de ses études de cinéma à l’Université Saint-Joseph, il étudie une année de plus en Grèce, à Thessalonique. Suite à cette page blanche, il retourne à Beyrouth et organise un premier événement costumé dans les locaux de l’ONG Haven for Artists. « Je me recherchais partout et je ne me trouvais nulle part. Alors, j’ai décidé de créer mon monde. » Plusieurs messages de remerciements inattendus le motivent à renouveler l’expérience.


Embellir la folie

À la recherche d’une communauté flamboyante, sans labels ni barrières, Omar Sfeir se déplace dans une fourgonnette remplie de vêtements qu’il amoncèle inlassablement et depuis toujours. Il se dirige vers une petite friperie éphémère où il mettra en vente une partie de sa collection. Il s’agit de financer ses évènements, la location d’un espace, du matériel, mais aussi de constamment se renouveler. De proposer d’une fête à l’autre des opportunités de se transformer autant que de se dévoiler. « Le décalage d’un costume abolit les hiérarchies sociales. J’ai toujours éprouvé autour de moi une crainte de la différence, mais aussi, je m’ennuyais. Je trouvais que les autres aussi s’ennuyaient. Je voulais que quelque chose nous secoue un peu. J’ai senti une responsabilité, alors j’ai organisé des fêtes déguisées. »

Variant d’un thème à l’autre, une fois Années 90, une fois Halloween, le jeu des soirées du Marchand de rêves est d’une simplicité enfantine et chacun finit par s’y prendre. « J’ai même vu des gens changer de genre, des femmes exprimer leur masculinité par exemple. C’est une partie d’eux, une facette, qu’ils viennent explorer. » Lui capture ces instants sublimés, esquissant ainsi un portrait de la différence, de l’éclectisme, du décalage. « Je suis attaché aux costumes parce qu’ils embellissent la nouveauté, la folie, ce qui est hors du commun. Au Liban, ce n’est pas aussi facile qu’à Berlin ou Londres. On peut être observé, insulté, harcelé pour la façon dont on s’habille. Toute ma vie, je me suis senti en marge, jusqu’à ce que je trouve un projet où je puisse exprimer librement, mais également permettre aux autres de faire de même. »Après six différents événements à Beyrouth et ses environs, ce marchand hors normes songe à aller plus loin. « La vocation de ce projet, c’est de le faire voyager. D’inviter des gens de tous les horizons, âges, classes, races et religions à participer à l’expérience. » Il semble que Sfeir soit prêt à défier quiconque de se prendre au jeu, d’oser sortir momentanément de l’ordinaire. « Ce sera un réel test. Dans les milieux les plus traditionnels, il y aura sans doute de nombreux refus. Mais ce sont peut-être eux qui en bénéficieraient le plus, comme pour lâcher prise. Chaque jour sera une enquête. » Cette enquête, l’artiste la documente depuis son commencement et attend de rentrer de son excursion future sur les routes du Liban pour en exposer les résultats. À la fois photographe, réalisateur, costumier et décorateur, le jeune Omar Sfeir œuvre avec détermination pour concrétiser un rêve qui semble être né avec lui. Célébration de la singularité et de la diversité, son travail et ses costumes prouvent à tous ceux qui fraient le passage du Marchand de rêves que ce n’est pas le ridicule qui tue, mais la fadeur du commun.

* Les photographies de Omar Sfeir sont disponibles sur le compte

Instagram @lemarchand_de rêves


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