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Idées

Liban : Pour sortir de la crise, libérons-nous des fantômes du passé

Politique économique
12/01/2019

Tout comme les actes égoïstes d’Ebenezer Scrooge (le personnage avare et misanthrope de la nouvelle de Dickens Le drôle de Noël de Scrooge, NDLR), les politiques monétaires et budgétaires du Liban finissent par se retourner contre leurs auteurs. En ce début d’année, la plupart des Libanais n’ont plus qu’un souci en tête : à quel type d’épreuve économique doivent-ils s’attendre pour 2019 ? Répondre à ces craintes suppose d’abord de déterminer comment nous avons réussi à nous retrouver dans une situation économique si misérable, au point qu’elle ne cesse de hanter nos perspectives futures.

La crise économique que traverse le Liban n’a rien de magique : elle trouve son origine dans les visions et des choix économiques passés. Les déséquilibres de la république marchande d’avant-guerre ont été recyclés, produisant une économie rentière d’après-guerre reposant sur des secteurs essentiellement non productifs – tels que le tourisme, l’immobilier et la finance –, des taux d’imposition régressifs et des salaires érodés. Les taux d’intérêt élevés ont été le prix payé pour stabiliser la livre libanaise et assurer une augmentation constante des dépôts bancaires qui, parallèlement aux remises d’une population émigrante en augmentation, ont été utilisés pour redresser le déficit de la balance commerciale du pays.


Captation prédatrice

Considérée à l’époque comme une mesure nécessaire à court terme, cette philosophie économique d’après-guerre a récompensé les investissements en dehors de l’économie réelle et financé un mode de vie basé sur la surconsommation, permettant à de nombreux Libanais de vivre au-dessus de ce que devraient logiquement être leurs moyens. La consommation plutôt que l’épargne est devenue le mode de vie libanais tandis que la concentration du capital a préséance sur des politiques budgétaires saines. Nous récoltons aujourd’hui les fruits de ces fantômes du passé : une croissance économique annuelle de 1 % en 2018 ; un taux d’inflation moyen de 6,2 % (en glissement annuel à fin juillet dernier) ; un déficit commercial de 11,7 milliards de dollars (à août dernier) ; une dette publique de 83,7 milliards de dollars en août dernier (contre 3 milliards en 1993) ; un déficit budgétaire total qui s’élevait à 8,3 % du PIB en juin 2018 ; et in fine, un ratio dette/PIB qui a atteint l’« insoutenable » – comme nous le rappelle sans cesse la Banque mondiale – niveau de 155 % à la fin de 2018, et devrait passer à 166 % d’ici à 2020.Ce modèle économique de l’après-guerre s’est conjugué avec une économie politique particulière incitant au copinage et à une corruption endémique liée organiquement aux politiques de redistribution clientélistes massives et à la structuration essentiellement communautaire de la mobilisation politique, qui ont été les corollaires du partage du pouvoir défini par l’accord de Taëf de 1989.

Les pratiques de captation prédatrice de rente de l’élite politique de l’après-guerre ; une évasion fiscale ayant entraîné un manque à gagner de quelque 5 milliards de dollars en 2017 (soit 10 % du PIB de cette année), selon les estimations de Bank Audi ; et la montée en flèche des effectifs et de la masse salariale du secteur public constituent autant de manifestations éclatantes de ce lien organique. Fort de quelque 300 000 employés en 2017 et représentant environ 35 % du PIB selon la Banque du Liban (BDL), le secteur public de l’après-guerre s’est imposé comme une source de rente politique, au même titre que l’ensemble des réseaux et stratégies clientélistes déployées par l’élite politique confessionnelle pour produire des sujets dociles. Il en résulte un État libanais qui ne ressemble en rien à l’État wébérien moderne, doté d’une certaine autonomie institutionnelle par rapport aux intérêts privés de la société. Il s’agit plutôt d’un archipel de réseaux clientélistes soutenant l’économie politique du confessionnalisme.L’insouciance qui transparaît dans les réactions aux mises en garde persistantes du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale sur la gravité des conditions économiques actuelles est à cet égard particulièrement préoccupante. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un coup d’œil sur nos perspectives économiques futures : on peut alors observer trois tendances potentiellement alarmantes et cumulables. D’abord, une pression accrue sur les réserves de change de la BDL. Ensuite un déficit persistant de la balance des paiements exacerbant le déficit de la balance commerciale pérenne du pays. Et enfin, le financement croissant de la dette publique qui résulte de la conjonction des pressions à la hausse sur les taux d’intérêt et de l’ augmentation concomitante d’un ratio dette/PIB qui – du moins, selon le scénario défavorable élaboré dans une analyse publiée en novembre 2018 dans le quotidien al-Akhbar – pourrait atteindre 215 % au cours des cinq prochaines années.

Repenser le modèle

Les spectres de notre avenir étant désormais plus clairement dévoilés à nos yeux, les responsables politiques vont-ils, à l’instar de Scrooge, admettre leurs erreurs et commencer à réfléchir à la manière de remédier à la contradiction flagrante entre les politiques monétaires existantes et la nécessité de repenser l’économie réelle au-delà des structures rentières non productives ? Réaliseront-ils que le recours à des politiques monétaires non orthodoxes pour rectifier les politiques budgétaires prédatrices et populistes de l’après-guerre ne peut se poursuivre indéfiniment, en particulier en raison des nouvelles réalités géopolitiques et des pressions des marchés émergents ? Et en admettant qu’ils décident finalement de se lancer dans une restructuration économique qui aille au-delà du raisonnement de bizut ayant guidé les projets d’infrastructure présentés en avril dernier lors de la conférence CEDRE, en est-il seulement un parmi eux qui a pris le temps de réfléchir un instant sur la manière de répartir – sectoriellement et socialement – le fardeau et l’agonie inhérents à de profondes réformes, en particulier lorsqu’il s’agit de la privatisation de services publics ?

Il est évident que l’économie politique d’après-guerre et toutes les distorsions qu’elle a engendrées ont désormais fait leur temps. Il reste que l’on ne peut exonérer le citoyen moyen de sa part de responsabilité dans la perpétuation de ce modèle. Ce serait là mésestimer à quel point le système confessionnel ne peut fonctionner sans la combinaison d’incitations matérielles et immatérielles destinées à éviter l’émergence de prises de conscience identitaires et de modes de mobilisation politique alternatifs. Il est donc grand temps de nous libérer des fantômes des politiques économiques du passé et de commencer à opter pour le genre de mesures budgétaires et fiscales difficiles qui pourraient nous permettre de sortir de la crise actuelle, sans pour autant torpiller les moyens de subsistance des pauvres et des défavorisés. Tout le reste ne serait que, pour le dire à la manière de Scrooge : « Foutaises ! »


Ce texte est disponible en anglais et en arabe sur le site internet du LCPS.

par Bassel F. SALLOUKH

Professeur de sciences politiques à la Lebanese American University et chercheur au Lebanese Center for Policy Studies (LCPS).

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