Festival International du Film de Marrakech

Joana Hadjithomas Joreige : « Juger un film, c’est porter dessus un regard de générosité »

La retrouver à Marrakech, en tant que membre du jury présidé par James Gray, est une occasion de parler cinéma avec la plasticienne et cinéaste libanaise qui, tout en évoquant cette expérience, dessine un 7e art dans tous ses états.

Joana Hadjithomas Joreige, membre du jury au Festival international du film de Marrakech. Photo C.K.

Parlez-nous un peu de la nature de cet exercice de membre de jury dont vous avez déjà eu l’expérience dans d’autres festivals, entre autres à Cannes.

C’est un exercice enrichissant parce qu’on a l’occasion de rencontrer d’autres réalisateurs et d’autres gens du métier. Comme je partage mon temps entre l’art et le cinéma, je suis contente de me réunir avec ces personnes qui ont les mêmes préoccupations que moi. Parler cinéma nous rassemble. On devient ainsi une communauté. Par ailleurs, j’ai l’occasion de visionner beaucoup de premiers films car, même si l’industrie du cinéma est florissante, peu de films accèdent à la visibilité. Un festival est le lieu privilégié pour cela.

Qu’est-ce qu’un regard de jury ?

Il faut faire un exercice de générosité. Se distancier de ce que nous sommes. Regarder le film pour ce qu’il essaye d’exprimer et voir s’il y arrive. Pour James Gray, il était important, en jugeant un film, de faire « l’extension de la sympathie ». Étendre cette sympathie à des pays que nous ne connaissons pas, leurs conflits ou modes de vie. Être dans la générosité. Pour ma part, ça ne m’intéresse pas de parler d’un film que je n’ai pas aimé. C’est une perte de temps. Je veux défendre un film, et, dans un jury, nous sommes capables de tout faire pour le défendre.

Quelle était la démarche à suivre au sein de ce jury proposée par le président ?

D’abord, j’avoue que la sélection des films de cette édition était d’un bon niveau. Les festivals sont tous différents les uns des autres par leur taille, leur longueur et ce qu’ils proposent. Dans le Festival international du film de Marrakech, nous avons noté beaucoup d’hommages et de conversations avec les gens du milieu, ce qui a permis un partage avec le public. À la Jemaa el-fena, des films ont été projetés en plein air, ce qui a attiré le public. Quant à la démarche adoptée pour juger les œuvres, il fallait toujours assister au film ensemble. Ce qui signifie qu’on partageait toujours la première vision. Les discussions, au début, sont informelles, puis on fait un premier tour à la moitié du parcours. Ensuite, vers la fin, viennent les délibérations. Il arrive d’avoir une première impression. Le film peut grandir en nous ou pas. D’ailleurs, dans ce jury, on a beaucoup parlé de temps.


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Le temps est-il le meilleur juge des films ?

Oui, certainement. Mais il y a plusieurs temporalités à prendre en considération : celle sur une courte période, ou comment un film vous accompagne jusqu’à la délibération et vous saurez comment le défendre. Et il y a celle qui se place sur un autre niveau et sur une plus longue durée. Il s’agit des films qu’on a adorés et qui ont mal vieilli, ou d’autres qu’on a oubliés, mais que nous retrouvons plus tard parce que, de notre côté, nous avons changé. Avec Martin Scorsese, nous avons évoqué le succès (ou non) critique à la sortie de films qui sont par la suite devenus cultes ou pas.

Donc, comment expliquez-vous ce phénomène : qu’un film soit vilipendé à sa sortie pour devenir un phénomène par la suite ?

Certains films correspondent à un moment. C’est cela la beauté du cinéma. Tout comme les grands mouvements de peinture qui ont été découverts par la suite parce qu’ils n’ont pas correspondu à l’époque. Je n’emploierai pas le mot avant-gardiste. Je préfère dire qu’ils n’étaient pas en adéquation avec l’époque.

En ce qui concerne l’âge d’un cinéaste, peut-on dire, comme en architecture, que c’est un bon cinéaste quand il atteint une certaine maturité ?

Dans le 7e art, chaque cas est différent. On trouve parfois dans un premier film de la fulgurance, du désir, de l’énergie et même des éclats de génie. D’autres films ont besoin, par contre, de plus de temps pour travailler l’émotion. Ce travail est accumulatif, sédimentaire. Prenez par exemple notre expérience commune, à Khalil et moi. Étant anticonformistes, nous avons tout fait à l’envers. Nous avions 27 ans et avons commencé par faire un long métrage : La Maison rose, puis nous avons fait le reste différemment, avec des budgets plus petits et que nous maîtrisions : Cendres, Perfect Day puis Je veux voir et Lebanese Rocket. Nous allons tourner en février un film plus conventionnel avec un vrai scénario ! (rires).


(Pour mémoire : Nadine Labaki et Joana Hadjithomas : la présence libanaise à Marrakech)

Quel est selon vous le réel moteur qui fait fonctionner un film ?

Pour ma part, j’aime me poser sans cesse des questions et me renouveler. Dans ce jury, nous avons beaucoup parlé de ce qui fait fonctionner un film et pourquoi on y croit. Il faut se demander aussi : qu’est-ce qui, à ce moment précis, est important à dire ? C’est essentiel de croire à un film et d’y trouver de la sincérité et de la sympathie pour celui qui est filmé. On peut faire les plus beaux plans du monde. S’il n’y a pas de l’empathie profonde pour ceux et pour ce qu’on montre, on reste en dehors. Il faut se demander donc : pourquoi est-ce nécessaire de le raconter et à qui on le raconte ? Khalil et moi avons participé aux aventures libanaises d’Abbout Productions et de l’association Metropolis parce que nous y avons senti beaucoup de générosité.

Être plasticienne nourrit-il votre retour au cinéma ?

En effet. Surtout sur le plan formel parce qu’il y a une recherche sur l’image, sur sa texture. Ce qui nous permet d’avancer dans la conception de la réalisation de films. Souvent, cela va de pair, et notre recherche artistique se retrouve thématiquement dans le film.

Le cinéma est-il en danger et que faut-il faire pour qu’il perdure ?

Il faut ruser. La communauté veut le partage, et l’expérience de la salle va durer – je ne sais combien de temps encore –, mais elle va durer. On n’assiste pas à sa mort, mais à l’émergence d’autre chose qui pourrait la mettre en danger, mais pas la remplacer. Par ailleurs, si certains films ne peuvent être produits dans le circuit classique, pourquoi pas ?

Il faut être très vigilant. Défendre la spécificité du cinéma. Continuer à animer des salles, des débats ; aller à des festivals ; regarder autour de soi et continuer à faire des présentations aux jeunes afin d’inscrire le désir de cinéma dans l’histoire. Même avec des évolutions différentes.


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