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James Gray : Ne pas bien connaître les films du Moyen-Orient me frustre

Festival international du film de Marrakech

Président du jury de la 17e édition du Festival international du film de Marrakech, le réalisateur américain James Gray a parlé, au cours d’une table ronde, de l’événement, mais aussi de son parcours et de ses convictions. Avec passion.

05/12/2018
« Je suis un peu ici en vacances, car je suis vraiment fatigué. Mon dernier film m’a épuisé. J’avais besoin d’être là. Je suis vraiment fatigué », répète-t-il, comme s’il s’excusait d’être sous le beau soleil de Marrakech. « Mais c’est un luxe, insiste-il en rigolant. Après tout, je fais quelque chose que j’aime. » Et ceci, on n’en doute pas. Depuis Little Odessa, son premier film qui remporte le Lion d’argent à la Mostra de Venise alors qu’il n’a que 25 ans, le cinéaste n’a eu de cesse d’estampiller ses œuvres de sa marque. Des œuvres qui, selon lui, « tiennent bien la route ». Et d’ajouter : « Je peux paraître un peu arrogant, mais nous, les cinéastes, ne le sommes-nous pas tous ? »

Un frondeur

C’est au cours d’une table ronde quasi informelle, tenue au légendaire hôtel La Mamounia et composée d’une poignée de journalistes anglais, allemand, français, américain, canadien, espagnol et libanais (L’OLJ), que le réalisateur américain de The Yards, We Own the Night, Two Lovers et dernièrement The Lost City of Z s’est entretenu de ses projets, notamment de son film de science-fiction Ad Astra, produit par Plan B et interprété par Brad Pitt. « Le film est loin d’être fini, des centaines de prises sont filmées tous les jours, indique-t-il, et les producteurs exigent sa sortie en mai, alors que j’appréhende cela. »

Le grand blond, aux lunettes d’intello en écaille, préside à présent le 17e Festival international de Marrakech, après avoir été membre de son jury en 2012 sous la présidence de John Boorman. Il a d’ailleurs évoqué, durant sa conférence de presse, le réalisateur américain dont il s’est beaucoup inspiré dans son rôle de président. « Il prenait beaucoup de notes et remplissait un cahier », a-t-il dit.

Dès ses débuts, le cinéaste s’est démarqué du paysage hollywoodien. Son cinéma, narratif, dont les thèmes récurrents sont les liens de sang et les classes sociales, a souvent été traité de classique. À cause de ses plans, de sa lumière, du trop de dialogue ? « De nos jours, on comprend mal le classicisme et on confond souvent la forme et le fond. Tout film qui a une facture narrative ne doit pas être considéré comme non moderne. Je suis un narcissique, je l’avoue. Tout ce que je désire faire dans mon travail, c’est de raconter des histoires personnelles. Que veut exprimer un film ? C’est ce que les critiques doivent s’atteler à observer avant de proclamer le cinéaste de conservateur. »

Grand habitué de Cannes, puisqu’il y a présenté ses quatre derniers films en compétition, James Gray a également fait partie du jury officiel 2009 présidé par Isabelle Huppert. Il en a donc l’expérience : « Le problème des grands festivals c’est qu’ils classifient immédiatement un film. Pour eux, je fais du thriller noir. Mais je n’aime pas être coincé dans un genre. » D’ailleurs, Gray a prouvé qu’il pouvait mélanger les genres. « Les réalisateurs et les critiques de cinéma sont les pires pour juger un film, poursuit-il. D’ailleurs, c’est la première chose que j’ai dit à mon jury. Un metteur en scène se considère en position de prétendre qu’il aurait fait ceci ou cela alors qu’un critique comparerait toujours le film à un autre. Tout ce que je conseille aux membres du jury, c’est de regarder seulement le film et d’essayer de l’absorber sans vouloir le classifier ou le comparer à un autre film. »

Il faut sauver le cinéma

« Le Festival international du film de Marrakech est fantastique, souligne-t-il avec un émerveillement dans les yeux. C’est un lieu unique où le langage du cinéma réunit des gens du monde entier. » Cette édition le prouve, plus que toute autre, avec des films en compétition pour la plupart réalisés par de jeunes réalisateurs, par le panorama éclectique ainsi que par les membres du jury venus de tous les pays et de différentes disciplines. À savoir l’acteur allemand Daniel Brühl, le réalisateur français Laurent Cantet, l’actrice indienne Ileana D’Cruz, le cinéaste mexicain Michel Franco, la photographe et cinéaste Tala Hadid, la cinéaste plasticienne libanaise Joana Hadjithomas, la réalisatrice britannique Lynn Ramsay et la jeune comédienne américaine Dakota Johnson. « Une raison de plus pour laquelle je suis là, poursuit-il, car c’est le meilleur moyen de visionner des films différents. Je ne regarde pas en général de DVD. J’ai un grand écran chez moi, muni d’une très belle sonorisation et un canapé très confortable, même un peu trop ! Je vois des films chaque soir, car j’ai des sources qui me procurent des films (pas autant que Martin Scorsese mais bon !…). Mais je ne peux être à la pointe du cinéma arabe par exemple, parce qu’on ne reçoit pas de films de cette région du monde. Et quand je dis rien, c’est rien », martèle-t-il frustré. Et de poursuivre : « J’avais découvert en 2009, à Cannes, le film d’Élia Suleiman, The Time That Remains et j’étais scotché. Le film est fantastique. J’ai réalisé qu’on en savait très peu sur le cinéma arabe et même africain. C’est donc un prétexte pour que j’aille assister à des festivals. » Probablement verra-t-il à cette occasion le film Capharnaüm de Nadine Labaki, présenté en soirée de gala à Marrakech. Aussi, rebondissant sur le cinéma actuel, James Gray fustigera ceux qui sont encore coincés dans un statu quo avec des règles rigides. « Depuis que Jackson Pollock a laissé sa peinture couler sur la toile, le moule des arts s’est cassé. » Réinventer le cinéma ? « C’est possible tant que la sincérité du geste y est. Il ne faudrait pas seulement s’attarder à réintroduire de nouveaux formats ou mediums, mais explorer le narratif, tout comme les Grecs anciens ou même le film de Kubrik, 2001 Space Odyssey. À Hollywood, il est impossible de le faire. Et je me sens très isolé dans ce sens. »

Quand on lui demande si « le cinéma, en tant que forme artistique, a encore la même valeur dans ce monde », il répond : « À mon avis non, si je vous dis (imitant Marlon Brando) : “Je peux vous faire une offre que vous ne pourrez refuser”, vous saurez tous de quel film est issue cette phrase. Un film datant de 1972. Mais à votre tour, pourriez-vous me dire une ligne du film Avatar, considéré comme un des grands films du siècle ? C’est parce que la place du cinéma dans le paysage culturel a changé. Depuis Star Wars, l’envie de gagner beaucoup d’argent a décuplé. Le medium du cinéma est en train d’agoniser aux États-Unis. »


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