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Culture

Hoda Barakat : Depuis que j’ai quitté le Liban, j’y vais à travers mes textes en arabe

Le grand entretien du mois

Hoda Barakat reçoit dans son appartement, à deux pas du cimetière du Père-Lachaise, vêtue d’une abaya noire, brodée. Son accueil est chaleureux, familier et sans artifice. Tout en partageant un café, la romancière aux yeux très clairs et aux cheveux très foncés entre d’emblée dans le vif du sujet. Son roman « Barid al-Layl », publié chez Dar al-Adab en 2018, vient d’être traduit chez Actes Sud sous le titre « Courrier de nuit ». Dans ce roman épistolaire, l’écrivain met en scène des marginaux, dont les lettres sont condamnées à n’être jamais lues par leur destinataire. « Ils sont nombreux ceux que la vie jette de force dans les marges de l’isolement et qu’elle enferme, condamnés à la relégation obligatoire, dans l’enclos des invisibles, là où ils ne voient personne et où personne ne les voit. »


29/11/2018

« La Pierre du rire », « Les Illuminés », « Le Laboureur des eaux », « Mon maître, mon amour », « Le royaume de cette terre »... Votre œuvre romanesque est foisonnante, qu’est-ce qui vous a amenée à l’écriture ?

Très jeune, mes professeurs m’ont encouragée à écrire, mais j’étais réticente et j’avais peur, et c’est la lecture qui m’a amenée à l’écriture, j’étais très perméable à ce que je lisais. Je sortais régulièrement du réel par les livres, ça me captivait. J’ai fait des études de langues et civilisations françaises au Liban, tout ça pour écrire en arabe par la suite, c’est bizarre...

Mon premier livre est un recueil de nouvelles, Za’irat (Des visiteuses), paru en 1985, qui a eu pas mal de succès. C’est le prix qu’a eu mon premier roman La Pierre du rire qui m’a permis d’acheter des billets d’avion pour la France, alors que je m’étais réfugiée à Tyr, chez des amis, en pleine guerre civile. La rédaction de ce roman a duré environ cinq ans, et je n’étais pas pressée de le publier.

C’est donc la littérature qui vous a emmenée à Paris, où vous avez continué à écrire en arabe ?

Je suis née à Beyrouth en 1952, mais ma famille est originaire de Bécharré ; vous savez comment c’est au Liban, chacun son village... Je suis arrivée à Paris en 1989, car j’ai fui la guerre avec mes enfants.

Pour écrire en arabe, le lieu géographique n’a aucune importance. J’ai commencé à découvrir l’arabe après l’école, car l’enseignement de l’arabe ne le mettait pas en valeur. Il était répulsif : toutes les matières étaient enseignées en français et on faisait exprès de faire haïr cette langue, comme si ça ne valait pas le coup de l’étudier. En plus, passer du libanais parlé à l’arabe écrit était compliqué, il y avait des kilomètres, et il fallait voyager tout seul. L’idée que l’arabe n’est pas apte à véhiculer un projet de liberté est tenace... Foutaises ! Ça arrange un marché, celui de la vieille politique de la francophonie. Et puis, c’est très séducteur d’écrire en français, j’aurais pu, mais j’ai choisi le chemin le plus ardu.

Ce qui m’a fait aimer l’arabe, c’est un éveil, un déclic. Je me suis rendu compte au début des années 70 que cette langue était magnifique, grâce à tout ce qui s’écrivait à cette époque. C’était l’époque de la nouvelle Nahda (Renaissance) avec des auteurs comme Youssef el-Khal ou Ounsi el-Hage, je les ai bien connus, on dévorait leurs livres. Je n’ai pas délaissé le français, j’ai juste pris conscience du fait que j’avais déjà une langue.

Comment vivez-vous la traduction de vos textes vers d’autres langues ?

À chaque roman, je change de traducteur pour le français, ce qui n’est pas le cas pour les autres langues. C’est un concours de circonstances, je n’ai pas encore eu la chance d’avoir mon traducteur en français. On doit accepter qu’on n’est jamais totalement satisfait d’une traduction même si elle est bonne. Forcément, on perd beaucoup. Pour Courrier de nuit, mon traducteur, Philippe Vigreux, est méticuleux, il est à l’écoute, ce sont de grandes qualités. Pour les autres langues, c’est moins douloureux puisque je ne peux pas contrôler...

Votre roman a tout d’abord été publié chez Dar al-Adab, qui a remis au goût du jour toute votre œuvre romanesque...

En effet, la maison d’édition a décidé de ressortir tous mes romans, qui jusque-là avaient été publiés chez Dar an-Nahar. Mes romans sont épuisés dans l’édition précédente, on les a repris et réimprimés ensemble.

Mais avec Courrier de nuit, j’ai cherché à faire une œuvre dense, très concentrée, déjà que je ne suis pas facile à lire au départ. Je ne voulais que la quintessence du texte.

« Courrier de nuit » est une chaîne épistolaire de rendez-vous manqués : les lettres tombent entre les mains d’inconnus qui eux-mêmes se mettent à écrire...

Ce sont des gens qui n’écrivent à personne, même s’ils adressent leur lettre à quelqu’un, pour révéler une existence dans le secret ; ils travestissent leur vie. Ils savent que la lettre ne sera pas reçue par le destinataire. Leur missive va tomber entre les mains d’un destinataire fortuit, pour lui donner le désir d’écrire à son tour, et le puzzle est construit par le seul qui va avoir connaissance de toutes ces lettres : le lecteur, que j’aide très peu.

C’est mon premier livre dont les événements ne se passent pas au Liban. Mais il y est présent par petites touches. En fait, depuis que j’ai quitté le Liban, j’y vais par mes textes, j’avais besoin de continuer à être là, et en arabe, avec la langue de mes personnages.

Le thème du désir semble fondamental, dans un fil narratif sinueux.

Ce sont des désirs systématiquement brisés, car mes personnages viennent de pays où tout le système social est vérolé, donc ça ne fonctionne pas, d’où les dictatures, les scènes de corruption et la violence à tous les niveaux. La violence se transmet de bas en haut et de haut en bas, elle existe entre les individus et dans les individus. Mon affaire est de voir comment l’individu tombe dans la violence et comment il y répond.

Quel est le dénominateur commun de ces déplacés, ces apatrides, dont les attentes sont irréelles, et qui regardent leur existence, incrédules : « Ce n’est pas ma vie. Je ne sais pas comment j’ai fait pour y tomber ni qui m’a poussée à me draper dans ce destin qui est devenu mien et à fermer toutes les portes derrière moi... » ?

Le lieu de départ est flou. Ils appartiennent globalement au monde arabe. Le premier pourrait être tunisien ou algérien, la jeune femme qui attend un ancien amant censé venir du Canada serait plutôt libanaise. La fille qui fuit une mère mortifère et un mariage forcé semble être maghrébine. Tous les personnages ont de petits renvois qui donnent des indices : irakiens, libanais, syriens...

Je voudrais qu’on dessine et qu’on se projette, ils se ressemblent tous sur le fait qu’ils sont des passants, des immigrés, des déplacés qui n’ont aucun poids, personne ne s’y intéresse : aucun poids économique, social, familial... Ces errants, qui dans notre monde sont des millions, on ne sait pas comment les approcher. Soit on les considère comme un virus qui va attaquer la civilisation occidentale, et alors il faut fermer les portes. Soit on les envisage comme des victimes innocentes, dans une vision très paternaliste, faussement universaliste, qui les met tous dans le même sac. Dans les deux cas, on leur manque de respect ; seule l’approche artistique, ici romanesque, peut tenter d’appréhender leur complexité.

Les destructions matérielles, même importantes, ne sont pas les plus graves; celle des êtres humains va très loin. Même la reconstruction ne va pas gommer ce que les destructions ont touché. C’est la leçon de la guerre civile libanaise, qui continue à fonctionner dans ma tête comme repère. Aujourd’hui, toutes les guerres sont des guerres civiles pour moi...

Donc votre texte est au cœur d’une thématique très actuelle, celle des réfugiés et des migrants...

Effectivement, je les fais parler dans une étape de leur fuite en avant. Ce sont des gens qui sont partis de chez eux mais qui n’atterrissent nulle part. Ils sont complètement déstabilisés par l’échelle de valeurs qui régit des lieux où ils sont définitivement des étrangers.

Ainsi, l’ancien tortionnaire syrien qui tue la femme occidentale qui l’accueille est déstabilisé, il ne comprend pas pourquoi il fait ça. Il ne veut plus souffrir de son amour et de sa charité. Il y a un malentendu énorme entre eux. Elle accomplit une mission humanitaire et lui panique de tout.

Le meurtre vient dans un moment-clé de désespoir, là où la morale qui fonctionne en temps de paix est complètement détraquée. Ce sont des gens très malades, ils portent avec eux des blessures, ou les blessures des endroits qu’ils ont quittés. La question qui se pose pour eux, qui sont arrivés à un point de non-retour, est la suivante : comment adhérer à un système moral si rien ne le défend ? Quand on est dans le vide absolu, sidéral, on n’a plus les mêmes références.

Cette chaîne épistolaire aux maillons brisés illustre-t-elle l’impossible communication entre les êtres ?

La communication devient de plus en plus difficile dans le monde moderne, à tous les niveaux. Il y a une incommunicabilité qu’on n’a jamais connue auparavant, je crois. Les gens sont très seuls, surtout ces gens-là. Ce sont des étrangers par excellence, le spécimen de l’étranger, de l’errant qui ne peut plus rentrer dans son pays d’origine, quelles que soient ses conditions. En même temps, chez ces personnages, il y a comme un décollement de conscience. Les valeurs ne sont pas où on les attend : la prostituée vit les seuls moments de liberté et de plaisir de son existence quand elle se prostitue, c’est la première fois qu’elle est bien traitée, bien payée. C’est le seul moment où elle se réalise réellement. Les valeurs ne sont pas celles auxquelles on s’attend, on a des miroirs de lecture très différents.

J’ai choisi ce titre, et les titres des chapitres, et même cette couverture, car à un moment de désespoir ces personnages regardent par la fenêtre, la nuit, « une nuit épaisse et goudronneuse qui colle aux paupières et aux mains ». Ils sont face à un mur, un non-sens, une perte de soi, une non-communicabilité.

Les lettres leur permettent-elles un dialogue avec eux-mêmes ?

C’est plutôt un arrêt sur image, à un moment dramatique de leur existence, ils ont eu envie de se regarder. Dans leur course incessante vers ce qu’ils ne savent pas, dans ce tunnel d’inconnu, il y a un relais où ils s’arrêtent pour se poser des questions et faire un petit bilan : un aéroport, une chambre d’hôtel... Juste avant d’être arrêté, l’un d’eux ressent le besoin de parler à sa mère, un autre écrit à son amante qu’elle lui manque... Ce sont de faux moments d’arrêt, mais oui, finalement la lettre dessine un espace d’intériorité.

L’épilogue est intitulé « La mort du facteur », sa déchéance est-elle symbolique ?

Je ne fonctionne pas dans le symbolique. Le facteur a failli à son travail, il est bloqué dans les débris d’un centre postal, avec des lettres non livrées. C’est la dernière manifestation de ce que je ressens comme l’incommunicabilité ; même le facteur n’y peut plus rien. C’est le dernier rempart qui tombe. Il répertorie les lettres au cas où des survivants les demanderaient, comble de l’absurdité ! Le personnage du facteur clôt ce chapitre de solitude, par une dernière lettre que personne ne lira.

C’est un constat d’échec des temps modernes où on communique avec n’importe qui, même quand on n’a rien à dire.

Vous sentez-vous proche de vos personnages ?

Au fond de moi, je suis toujours une étrangère, ici et au Liban, comme eux. D’ailleurs on ne part pas de son pays si on ne s’y sent pas étranger. Je suis partie très tôt de chez moi, je veux dire de mon contexte maronite. J’ai épousé un chiite du fin fond du Sud, puis je suis partie sans lui et loin de tout le Liban. Je savais que j’allais vivre en étrangère. Je suis venue en France pour partir du Liban, pas pour un projet. Je suis comme eux, je n’ai atterri nulle part. Aujourd’hui, je me déplace, je suis en résidence ici ou là, j’enseigne aux États-Unis, je donne des conférences, je ne tiens pas spécialement à rester à Paris, c’est juste que mes enfants et ma petite-fille sont là.

La France m’a choyée, j’ai été décorée de l’ordre national du Mérite, et de l’ordre des Arts et des Lettres. Les deux fois, je n’y suis pas allée, je n’aime pas ces cérémonies et je n’y crois pas. La presse aussi m’a fait une belle place...

À plusieurs reprises, un des épistoliers se demande pourquoi il écrit. Est-ce une figure de la romancière ?

C’est un clin d’œil à ma propre écriture. Quand j’écris, c’est un mélange détonnant de plaisir et de souffrance. On a envie, on est heureux, mais ça n’a aucune légèreté, aucune récompense directe, et ça ne te décharge pas de tes angoisses, ça en crée d’autres. C’est un saut dans le vide, on ne sait jamais à l’avance ce qu’on va découvrir sur soi-même... c’est dangereux.

On peut découvrir en soi des trous noirs, dont on ne soupçonne pas l’existence. Écrire est compliqué, ce n’est pas un travail plaisant ; ça ne fonctionne pas comme médicament car on a mal. Ce n’est pas une compensation, c’est une aventure.

Comment votre roman est-il reçu par les lecteurs arabes ?

D’après ma maison d’édition, le roman se vend comme des petits pains en arabe. Il circule beaucoup, surtout parmi les jeunes. Je viens de rentrer d’Oujda, au Maroc, il y avait un Salon du livre, il a été très demandé. Forcément, mes lecteurs arabes se sentent plus concernés que les autres. Et la littérature arabe, c’est-à-dire celle qui s’écrit en arabe, est très vivante.

Rencontrez-vous régulièrement vos lecteurs libanais ?

Au Liban, on rencontre ses lecteurs dans les dédicaces, or je n’aime pas ce festival folklorique de s’envoyer des fleurs, de faire une célébration... Je n’ai pas ce côté joumhour (souci des convenances). On ne vient pas de mon village pour faire signer mes livres, mes cousins ne savent pas quand je publie : je n’ai pas de tribu derrière moi, qu’elle soit familiale, politique, idéologique ou professionnelle. Je n’ai pas de liste d’invités, mais je comprends les auteurs qui fonctionnent comme ça.

Vendre, ce n’est pas mon boulot mais celui de la maison d’édition, et celui du texte. En France non plus je ne fais pas de signature, je lâche le lecteur, je ne sais pas faire la promotion d’un livre... Ou alors un minimum, par décence vis-à-vis de la maison d’édition.

Quel est le lecteur idéal ?

C’est celui dont l’âme ressemble à mon âme. Celui qui communique avec moi sur la même sensibilité humaine et littéraire.



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