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Lifestyle - Mode

Rousteing chez Rabanne : la connexion de deux ultraterriens

L’ex-créateur vedette de Balmain vient d’être nommé directeur artistique de Rabanne. Que fera Olivier Rousteing pour rallumer l’étoile d’une des griffes les plus révolutionnaires des années 1970, qui ne tenait plus que par ses parfums ?

Rousteing chez Rabanne : la connexion de deux ultraterriens

Le créateur de mode français Olivier Rousteing salue le public à l'issue du défilé Balmain dans le cadre de la Fashion Week de Paris, collection femme printemps-été 2024, à Paris, le 27 septembre 2023. Photo Julien de Rosa/AFP

Un bruit de mailles, de plaques, de disques métalliques cousus les uns aux autres comme une cotte faite pour la danse plutôt que pour la guerre. Paco Rabanne, né Francisco Rabaneda Cuervo à San Sebastián en 1934, fils d’une couturière qui travailla pour Balenciaga, n’a jamais voulu coudre au sens où on l’entend depuis Worth. Architecte de formation, il pensait le vêtement comme on pense un pont ou une façade, en assemblant des matériaux que la mode n’avait jamais effleurés : le rhodoïd, l’aluminium, le métal découpé au poinçon. En 1966, ses « douze robes importables » scandalisent et fascinent dans un même mouvement, et Coco Chanel elle-même, dit-on, le traite de métallurgiste plutôt que de couturier. Il portera ce mépris comme un blason. Il habille Jane Fonda en Barbarella, invente une esthétique spatiale et futuriste qui n’a jamais tout à fait quitté l’inconscient collectif, puis se retire peu à peu dans un mysticisme personnel, extraterrestres et réincarnations comprises, qui acheva de le transformer en légende autant qu’en énigme.

Après avoir malencontreusement prophétisé l’apocalypse par l’écrasement de la station Mir sur Paris au moment de l’éclipse solaire du 11 août 1999, il meurt en 2023, laissant une maison qui a toujours porté en elle d’un côté l’avant-garde la plus radicale, de l’autre des best-sellers de la parfumerie : Calandre puis surtout Un Homme, qui l’a fait connaître de millions de gens n’ayant jamais vu une seule de ses robes. Rabanne, en somme, désormais amputée du prénom de son fondateur, est une maison qui a toujours su qu’elle n’était pas tout à fait de ce monde, et c’est précisément ce vertige-là qu’il s’agit aujourd’hui de transmettre à un nouveau venu, pour une nouvelle ère.

Un successeur de la même lignée audacieuse

Olivier Rousteing, lui, vient d’un ailleurs plus terrestre, mais tout aussi romanesque. Né sous X à Bordeaux en 1985, adopté à un mois par une famille qui ne ressemble en rien à celle qu’il ira chercher des années plus tard, caméra au poing, dans le documentaire Wonder Boy (2019). Il grandit sans savoir d’où il vient, ce qui, chez un créateur, n’est pas un détail : toute sa carrière peut se lire comme la tentative de se donner, par l’acte créateur, une origine définitive. Repéré à Rome par les équipes de Roberto Cavalli, il rejoint Balmain en 2009 comme responsable du studio, puis en prend seul la direction artistique en 2011. Il a vingt-cinq ans à peine, ce qui fait de lui le plus jeune directeur artistique de l’histoire d’une grande maison parisienne. Quinze années durant, il y imposera une silhouette qu’on a beaucoup critiquée et tout autant copiée : épaules sculptées, paillettes, une french couture assumée dans son excès, une armée d’influenceuses et de célébrités qu’il a su fédérer avant même que le mot « communauté » ne devienne un argument marketing. On lui a reproché le too much ; on a oublié qu’il fut aussi l’un des premiers dans ce milieu si feutré à parler ouvertement de sa race, de son homosexualité, de la solitude de l’enfant abandonné devenu visage d’une maison centenaire. Gravement brûlé en 2020 des suites de l’explosion d’une chaudière à son domicile, il quitte Balmain en novembre 2025, après une pause qu’il dit avoir consacrée à sa santé physique et mentale, épisode que la mode, dans sa pudeur habituelle, préfère qualifier de « nouveau chapitre » plutôt que de nommer pour ce qu’il est : une fatigue, ou un temps de recul en attendant une renaissance.

Que peut-il apporter à Rabanne, ce garçon qui a fait de l’exubérance une signature, et des réseaux sociaux un public planétaire ? Beaucoup, si l’on veut bien lire son parcours dans le sens où il s’écrit vraiment. Rousteing n’a jamais craint le métal ni la lumière. Sa mode a toujours été affaire de reflets, de peau qui scintille, de corps célébrés en dehors des formats et des moules convenus, sans s’excuser. Il y a, entre les cottes de mailles de Rabanne et les robes-armures que Roustaing dessinait pour Balmain, une parenté que la société espagnole Puig, propriétaire de Rabanne, en le choisissant, a sans doute vue avant tout : celle d’une mode qui protège en dévoilant, qui blinde et qui expose dans le même geste. Reste à savoir s’il saura retrouver, sous le clinquant qu’on lui connaît, la part la plus abstraite et la plus conceptuelle de l’héritage Rabanne, un créateur qui pensait le vêtement en ingénieur autant qu’en mystique.

Le pari est non pas de répéter Balmain sous un autre nom, mais accepter de se laisser un peu déposséder par une maison qui n’a jamais appartenu tout à fait à ce monde. S’il y parvient, sa première collection, attendue en mars 2027, pourrait bien être la rencontre différée de deux histoires d’origine incertaine, celle d’un couturier qui se rêvait venu d’ailleurs, et celle d’un enfant qui a fait de la mode le seul pays où il n’ait jamais eu à prouver qui il était.


Un bruit de mailles, de plaques, de disques métalliques cousus les uns aux autres comme une cotte faite pour la danse plutôt que pour la guerre. Paco Rabanne, né Francisco Rabaneda Cuervo à San Sebastián en 1934, fils d’une couturière qui travailla pour Balenciaga, n’a jamais voulu coudre au sens où on l’entend depuis Worth. Architecte de formation, il pensait le vêtement comme on pense un pont ou une façade, en assemblant des matériaux que la mode n’avait jamais effleurés : le rhodoïd, l’aluminium, le métal découpé au poinçon. En 1966, ses « douze robes importables » scandalisent et fascinent dans un même mouvement, et Coco Chanel elle-même, dit-on, le traite de métallurgiste plutôt que de couturier. Il portera ce mépris comme un blason. Il habille Jane Fonda en Barbarella, invente une esthétique...
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