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Culture

Hussein Madi : Il m’est même arrivé de dessiner une souris, sous toutes ses formes, après l’avoir attrapée

Le grand entretien du mois

Installé à Beyrouth depuis 1986 – après un long séjour en Italie de 23 ans –, Hussein Madi siège aujourd’hui au Panthéon des artistes libanais avec une large reconnaissance internationale. Issu d’un petit village du sud du Liban (Chébaa), il a grandi parmi les cultivateurs et les agriculteurs, et a obtenu son brevet d’études avec difficulté. Mais rien ne l’arrêtera : il poursuit ses rêves d’enfant sans jamais douter de lui-même ; se bat pour obtenir des bourses et vole de ses propres ailes que l’on imagine de toutes les couleurs. C’est un art singulier que le sien, fait de toutes sortes de figures animalières, de formes géométriques qui se répètent à l’infini et de silhouettes de femmes que l’on devine avoir été belles. D’aucuns pourraient penser que l’art de Hussein Madi en appelle à une extrême économie de moyens. C’est mal connaître l’artiste, et le concept philosophique et créatif qui anime chacune de ses œuvres, qui possèdent la vertu de dire le plus avec le moins, d’inviter le regard à jouer du plein et du vide. Chez cet artiste, rien ne répond au hasard du geste, tout est réfléchi. Un artiste capable d’esquisser la silhouette d’un homme ou d’une femme avec une seule ligne tracée avec un gros pinceau et deux courbes, sans omettre de leur conférer une certaine émotion. Les traits de ses personnages et de ses formes attestent clairement de ses ascendances orientales et son héritage culturel.

Danny MALLAT | OLJ
30/06/2018

Quelle enfance avez-vous eu ?
Je suis né en 1938 à Chébaa dans le sud du Liban. Je suis issu d’une famille de quatre enfants. Mon père était employé dans les Forces de sécurité intérieure, il se déplaçait beaucoup, et nous étions contraints de le suivre. Mes années d’école furent très difficiles de par les changements continuels d’établissements et, par la force des choses, par les différentes fréquentations. Il suffisait que je me fasse des amis pour être obligé de les quitter et en retrouver d’autres. Déjà que je n’aimais pas trop l’école – Voltaire et Molière n’ont jamais trouvé grâce à mes yeux ! – je l’appréciais encore moins dans ces conditions-là. Quand il arrivait au professeur de me poser une question, je n’avais jamais de réponse, et même s’il me fallait la chercher dans mes cahiers, les graffitis et les petits dessins avaient recouvert les visages de tous les conquérants du monde, pris la place des équations et des multiplications, et faisaient un pied de nez à la grammaire. Je ne respectais que le trait et la ligne, et celle de ma vie sera fidèle à mes convictions du jeune écolier de 12 ans que j’étais. Le professeur se plaignait à mes parents qui à leur tour me réprimandaient. « Tu finiras aveugle et pauvre », me répétaient-ils. À l’époque, avoir un certificat d’études était une garantie de réussite, et moi je me préoccupais uniquement de mes dessins.

Dans quel environnement avez-vous grandi ?
Je passais l’été au village chez mes grands-parents. À cette époque, les routes étaient des étendues de sable, l’eau courante n’existait pas et les jeunes filles plaçaient leurs cruches sur leurs épaules pour aller à la source apporter de l’eau, et moi je courais après les poules et les chèvres. Nous passions nos après-midi, mes copains et moi, sur les arbres à cueillir des amandes ou dans le fleuve à nager. La nature était belle, il me hâtait de la saisir, de l’accaparer et de la coucher sur mes toiles. Il me fallait très vite la séduire et succomber à son charme.

Quand avez-vous compris que votre histoire serait artistique ?
Aussi loin que je m’en souvienne, je dénigrais les livres. Le seul qui m’intéressait était le Grand Larousse, non pour les informations et les connaissances qu’il prodiguait aux amoureux des mots, mais pour son imagier si riche. Je l’ouvrais uniquement à la page de la lettre O, celle qui offrait à mes pupilles les images de tous les oiseaux du monde. C’est ainsi que j’ai flirté avec les mésanges, batifolé avec les pies, chanté avec les merles. Je les reproduisais couché au sol de ma chambre et à chaque dessin terminé j’inscrivais leur nom, et Voltaire, Hugo, Napoléon Ier et Pythagore pouvaient bien attendre et aller se recoucher sous terre.

Où l’histoire a-t-elle commencé ?
Mon père qui se déplaçait beaucoup m’avait emmené avec lui à Tripoli. C’est là que je fais la connaissance d’un jeune caricaturiste qui travaillait pour le journal al-Hawadess. Voyant que j’étais porté sur l’art, il propose à mon père de m’inscrire dans une académie spécialisée. Jusqu’à ce jour j’ignorais qu’il existait une école qui enseignait l’art. Et lorsqu’il évoqua l’Académie libanaise, c’était comme si les portes du paradis s’ouvraient à moi. Je m’inscris à l’ALBA, la seule académie d’art à l’époque fondée par Alexis Boutros, et je termine les quatre années avec les honneurs.

Et à l’université, quel élève étiez-vous ?
L’académie ouvrait ses portes à 9h du matin. Je me pointais dès 7h devant le portail principal. Quand le concierge qui habitait à l’époque à l’université sortait pour acheter des légumes à sa femme, il me trouvait assis par terre à moitié endormi : « Tu as dormi ici ? » me demandait-il. « Non, je rétorquais, mais j’aimerais bien rentrer pour ne pas perdre du temps. » Il finissait par me faire rentrer. Deux heures durant, j’étais seul avec mes crayons, mes papiers et mes rêves, je travaillais sur la Venus de Milo jusqu’à ce que les élèves commencent à déferler et que les profs, étonnés de me voir, me félicitaient pour mon zèle.

Vos projets après l’ALBA ?
J’allais souvent chez mon oncle dans les plantations de Chébaa pour y passer un mois. Les chênes, les amandiers et les oliviers n’avaient plus aucun secret pour moi. Il m’arrivait aussi d’accompagner mon oncle à la chasse. Un jour qu’il avait rapporté une perdrix encore vivante, il l’a posée sur le plan de la cuisine et moi plutôt que d’être pris d’effroi, je me suis mis à la dessiner.

Vous avez financé vos études tout seul, comment vous vous êtes pris ?
La première fois que je me suis présenté pour demander une bourse, le pays subissait un grave coup d’État. L’armée s’était déployée dans toute la capitale et le ministère de l’Éducation situé à l’Unesco était encerclé. C’était le dernier délai pour présenter une demande de bourse, mais les militaires m’ont empêché d’avoir accès au bâtiment. Les nerfs étaient exacerbés, et moi pris d’un sentiment d’impatience, je conteste, argumente et termine ma journée avec des menottes aux poignets. Je suis emmené au tribunal militaire où j’écope d’une condamnation à une peine de prison pour une durée d’un mois.

Que s’est-il passé après ?
Après l’épisode de la prison, Salah Kamel, un ami à mon père amoureux de l’art, me propose de l’accompagner à Bagdad où il collabore à un journal local. Je suis chargé de faire des illustrations et j’ai réussi ainsi à réunir un petit pactole. J’avais comme projet futur d’aller rejoindre mes amis à Rome qui avaient obtenu une bourse. L’aventure irakienne terminée, je rentre à Beyrouth pour préparer mon passeport et m’embarque, une fois les papiers prêts, pour l’Italie. C’était un long voyage. Beyrouth-Alexandrie-Sicile jusqu’à Naples, je me retrouve à la gare de train à Rome avec mes deux valises pratiquement vides. Je regarde autour de moi. Et ma conscience me chuchote à l’oreille : Hussein Madi, toi l’enfant du village qu’est-ce que tu viens faire dans cette métropole? Qu’est-ce que tu viens faire dans ce pays où tu ne connais ni la langue ni le monde, rentre chez toi. J’ai fait taire la voix, nous étions le 31 décembre 1963, tout le monde fêtait la Nouvelle Année, Rome était en effervescence et moi je me sentais tout petit du haut de mes 25 ans, mais prêt comme jamais.

Vacances ou expériences romaines ?
Le but de mon voyage n’avait rien à voir avec ce que j’ai finis par faire. Je n’avais qu’une seule envie, celle de visiter les musées de Rome, ensuite de me rendre à Paris, passer du temps au Louvre et enfin rejoindre le Maroc et Tunis pour un bain d’art oriental. Je ne fis rien de tout cela. Je m’étais rendu à l’université, mon portfolio sous les bras, et avais rempli une demande d’admission. Le règlement stipulait que les élèves soient pris à l’essai pour une durée d’un mois au courant duquel ils se devaient de rendre un travail bien défini. Je fus accepté en deuxième année. J’habitais chez l’habitant où je louais une chambre et menais ma petite vie. À l’époque la communication n’existait pas et j’étais coupé du monde, mais rien ne me stimulait plus que mes dessins. Mes études en dessin terminées, je rentre au Liban en m’étant mis en tête de postuler à nouveau pour une bourse afin de compléter ma formation en sculpture.

Comment êtes-vous passé de la peinture à la sculpture ?
À Beyrouth, un ami de mon père, Mounir Eido, enseignait la sculpture à l’école des Makassed. Il m’emmenait souvent à son atelier et me laissais mettre la main à la terre. Je me suis ainsi accoutumé à la technique de la terre glaise et du bronze. J’ai aussi touché à la mosaïque et à l’art de la fresque. Pour obtenir une bourse, il fallait aussi passer un concours. Nous étions huit à sculpter un buste en terre glaise et à passer un examen de culture générale. Un mois plus tard, j’étais le seul à être accepté. Je repartais pour Rome.

Votre deuxième expérience romaine ?
À l’université, les responsables croyant bien faire pour reconnaître mes talents ont voulu m’inscrire en 3e année. Je refusais catégoriquement, à leur grand étonnement. J’avais une bourse pour trois ans, alors j’ai repris mes cours depuis la deuxième année. J’ignorais encore que mon aventure italienne allait durer 23 ans. J’avais toujours mon cartable à l’épaule, rempli de dessins et de crayons dans mes poches. Je me promenais dans les rues de Rome et j’enrichissais mon portfolio, je croquais tout ! Les églises, les places, les Italiennes. Un jour que je sortais de chez moi, mes lacets lâchent, sous la maison se trouvait une cordonnière qui me vend un lacet et curieuse de savoir ce qu’il y avait dans mon cartable, j’étalais mes dessins sur le comptoir en zinc et réalisais ainsi ma première vente.

Le retour au Liban ?
En 1973, je rentre au Liban. Je m’inscris à l’Université libanaise pour donner des cours. Je faisais des allers-retours. En 1986, je vends ma maison en Italie et je rentre définitivement au pays, où j’enseigne pour deux années consécutives à l’ALBA.

Que vous a apporté l’enseignement ?
J’étais très frustré. J’avais envie de partager tout mon savoir et mon talent surtout dans un pays qui n’avait pas de musée et qui considérait la peinture et la sculpture comme des arts mineurs. Je n’ai jamais eu le sentiment que j’arrivais à former les élèves comme je le désirais. Ils étaient surtout mus par l’idée d’avoir un diplôme et de trouver un emploi. Les élèves se souciaient plus des notes que de l’émotion que l’art procure, pas de passion ni d’exaltation et un niveau qui régressait. J’ai fini par abandonner l’enseignement…

Quelles sont les personnes qui vous ont marqué le long de votre parcours ?
Toufic Aouad l’écrivain était ambassadeur du Liban à Rome. Il envoyait me chercher tous les jours à 6h du matin et obligeait sa secrétaire à annuler ses rendez-vous pour avoir toute la liberté de me lire ses poèmes et me demandais souvent de les illustrer. J’ai fait la connaissance de sa fille Samia, une passionnée d’art. Lorsqu’elle a ouvert sa propre galerie, elle m’a pris sous son aile. Elle exposait mes toiles et nous avions, hormis une relation professionnelle, une grande amitié qui nous liait. Elle entrait dans mon atelier, choisissait des toiles, me donnait des conseils et passait ses commandes. Quand j’ai appris la nouvelle de sa mort tragique, j’étais en train de peindre. Jusqu’à aujourd’hui, elle ne quitte pas mes pensées.

Quelles ont été les influences extérieures sur votre travail ?
Je n’ai été influencé par aucun peintre ni école. Ma quête a toujours été de revenir à mes origines, phénicienne ou de la région de la Mésopotamie, et même égyptienne. Je me suis penché sur les différentes formes d’artisanat de tous les pays de la région.

Quelle est la part de spiritualité dans votre vie ?
Je suis un homme croyant, mais plutôt déiste. Je n’ai pas besoin des religions pour croire en l’existence de Dieu, pas besoin de dogmes, de révélations ou de superstitions. Je contemple la nature, j’en observe les lois et la beauté, et conclus à l’existence de Dieu. Je crois, comme les Grecs, en un dieu architecte de ce monde. Ce n’est pas une croyance aveugle par peur de l’enfer ou par désir du paradis, c’est une croyance face à la beauté du monde qui se doit d’avoir un moteur premier, un moteur céleste. C’est une conviction que tout est créé dans l’ordre pour une raison. S’il n’y a pas de chaos dans les mondes végétal, animal ou humain, c’est à Dieu qu’on le doit. Ma théorie puise sa force dans le fait que tout être vivant répond à un ordre précis. Quand vous regardez les feuilles d’un arbre, vous en trouvez des petites, des grandes, des vertes et des jaunes, des lisses et des ciselées, voilà le mystère de la création qui a inspiré mon art. Il existe au départ une unité qui se reproduit dans une différence de genre, de nombre, de couleur, et dans une différence de dimension.
Chaque chose qui naît, qui vit et qui meurt répond à ces quatre catégories. La répétition n’est pas un hasard dans mes toiles, mais une façon d’honorer le créateur.
Voilà comment mes œuvres sont structurées, avec une esthétique intemporelle et une harmonie de couleurs qui incluent la répétition des formes et des motifs, et qui souvent s’inspirent de
l’art islamique.

Les femmes ont une grande place dans vos œuvres et dans votre vie ?
J’aime les femmes et ce qu’elles représentent. J’aime les femmes à tout âge et chaque âge a sa beauté. Je ne suis pas un coureur, mais j’aime la morphologie des femmes. J’en ai connu beaucoup et à chacune j’imposais une condition, celle de me laisser la liberté de la dessiner. Mais la femme ne m’a apporté que des déceptions, je n’ai jamais réussi à vivre un grand amour jusqu’au bout.

Quel est le sujet qui ne vous inspire pas du tout ?
Aucun, il m’est même arrivé de peindre une souris après l’avoir attrapée. Elle se promenait dans l’appartement de ma voisine et la terrorisait. J’avais réussi à la piéger et une fois collée sur une planche de bois, je l’ai dessinée sous toutes ses formes.

Est-ce qu’il vous est arrivé de vous remettre en question ?
Quand j’étais à Rome, j’avais réalisé que j’étais issu d’un milieu très modeste et d’une famille d’agriculteurs qui n’ont manipulé que la pelle et la pioche. Nous étions très en retard par rapport au progrès dans le monde. Mais j’ai tout appris de mon grand-père qui classait toutes les feuilles des arbres, répertoriait les fruits et me familiarisait avec la nature, je me suis souvent posé la question comment j’allais percer, catapulté comme je l’ai été dans la capitale de l’art. Mais j’ai eu beaucoup de chance. J’ai fait la connaissance d’un médecin, celui qui deviendra mon médecin traitant, il m’a introduit auprès de nombreux confrères qui m’achetaient beaucoup de toiles. J’exécutais des petits bronzes que je vendais. Il m’est arrivé de manger de la vache enragée, mais je ne me suis jamais laissé décourager, il fallait que je continue. Sauf que le jour où je me suis rendu à l’évidence que j’étais un pur produit du monde moyen-oriental, j’ai décidé de rentrer chez moi.

Un regret ?
Celui de n’avoir pas réussi à former des élèves comme je l’aurais voulu, et celui de n’avoir pas pu fonder une famille, mais je n’avais pas le choix. C’était ou ma passion ou une famille.

Un rêve à réaliser  ?
La toile que je n’ai pas encore peinte et qui m’attend, mais je ne peux pas vous en dire plus…


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Zaarour Beatriz

Quel beau talent et quel parcours atypiqpue, extraordinaire et réussi!
M. Madi est admirable et authentique. Il mérite l'appréciation et les félicitations officielles du Ministre de la Culture. Bravo M. Hussein Madi!!!
Le Liban est sans doute fier de vous!

Gebran Eid

BRAVO ET MERCI POUR CE REPORTAGE.

Marionet

Quelle bonne idée cet entretien. J'aime beaucoup Hussein Madi et sa spontanéïté dans cet entretien.

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