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Culture

Samir Tabet : Je peux dire que j’ai travaillé sur le portrait officiel de la reine d’Angleterre

Le grand entretien du mois

L’œil qui frise et la moustache frétillante, à 95 ans, Samir Tabet a gardé une acuité, un humour, une élégance à faire pâlir de jalousie de bien plus jeunes que lui... Le secret de sa forme ? Sans doute sa pratique assidue et passionnée de la peinture. Installé quotidiennement devant son chevalet, il poursuit sa quête du Graal : la toile dont il serait absolument satisfait. En attendant, il s’attelle avec constance, une pointe de souffrance et beaucoup de bonheur, à une nouvelle série d’huiles. Des natures mortes encore et toujours, mais à la palette d’une clarté éblouissante cette fois. Une cuvée qu’il présentera dans une exposition prévue en février prochain à la galerie Cheriff Tabet, celle de son fils, auquel il a visiblement transmis sa passion de l’art. En attendant de découvrir ses dernières œuvres, retour sur le riche parcours de ce « gentleman painter », comme l’a si bien défini le critique Joseph Tarrab.

30/04/2018

Vous êtes né et vous avez grandi au Caire. Quel souvenir gardez-vous de votre enfance égyptienne ?
Je suis né au Caire, en 1923, et j’y ai passé toute mon enfance. Mais entre la maladie et la perte de ma mère, alors que je n’avais que 11 ans, et un père, Khalil Bacha Tabet (fondateur et rédacteur en chef du journal égyptien al-Moukattam), qui était excessivement strict, d’un rigorisme très protestant, le souvenir que j’en garde est triste. Même si je trouve, aujourd’hui, que cette éducation sévère a finalement été très utile dans ma vie.

Vous avez souvent répété que dès l’âge de 7 ans, vous aviez décidé de devenir peintre. Vous vous souvenez de ce qui a déclenché en vous cette envie d’art si jeune et cette détermination à devenir artiste ?
J’étais absolument déterminé à devenir peintre. Mais mon père était aussi déterminé que moi à ce que je ne le devienne pas (rires). Et mon désir d’art était d’autant plus étonnant qu’il n’y avait pas ce goût en famille. Certes, ma mère jouait du piano, mais j’étais trop jeune quand elle est morte…

À défaut d’art, vous avez donc choisi d’étudier la chimie en Grande-Bretagne. Y avait-il un lien secret entre la peinture et la chimie ?
En fait, après mon baccalauréat égyptien, j’ai été en Angleterre pour poursuivre des études de géologie. Et là, j’en ai profité pour prendre des cours de dessin et d’aquarelle le soir dans de grands instituts. J’ai décroché mon diplôme en géologie. Mais comme ce domaine ne m’intéressait pas plus que cela, et voulant retarder le moment de retourner au Caire, j’ai poursuivi mon cursus universitaire par des études de chimie. Au grand bonheur de mon père, qui s’imaginait que je ferais ainsi beaucoup d’argent en travaillant dans les compagnies pétrolières. Donc, j’ai fait un doctorat en chimie à l’Imperial College of Sciences de l’Université de Londres. Et puis, à un moment donné, il a fallu revenir en Égypte, où on me proposait le poste de premier chimiste dans la raffinerie de Shell à Suez.

Vous êtes connu en tant qu’artiste, mais aussi comme le Dr Tabet, ex-doyen du département Art & Sciences et vice-président et président par intérim de l’Université américaine de Beyrouth durant les années de guerre. Qu’est-ce qui vous a amené au Liban ?
À Suez, au début des années 50, j’étais le grand chimiste de la compagnie Shell, mais j’étais malheureux comme un chien. Parce que j’y ai vu la différence entre le Britannique chez lui et le Britannique à l’étranger. Au cours de mes études en Angleterre, je n’avais eu affaire qu’à des gens respectueux et cordiaux, aussi importants étaient-ils. En Égypte par contre, les Anglais se montraient impérialistes, colonialistes, affichant un fort sentiment de supériorité. Au bout d’un certain temps, j’ai démissionné et je suis retourné au Caire. Mais je n’aimais pas cette ville. J’ai alors décidé d’aller faire un an de recherches à Paris, dans le laboratoire de Marie et Pierre Curie. J’ai toujours aimé la langue et la culture françaises, et j’envisageais de m’installer en France. C’est alors que Kamal Joumblatt, qui voulait fonder une cimenterie à Sibline, envoie me chercher pour des analyses préalables… Pour les réaliser, je me suis rendu au laboratoire de l’Université américaine de Beyrouth. Et là, on m’a proposé d’enseigner. J’ai commencé par être professeur assistant avant de gravir tous les échelons… Voilà donc comment je me suis retrouvé au Liban. Ce qui devait être un séjour d’une semaine dure jusqu’à aujourd’hui.

Le 7 janvier 1985, vous avez démissionné de votre poste de président par intérim de l’AUB pour vous consacrer totalement à votre passion. Quelle est la première chose que vous avez faite après avoir pris cette décision ?
Dans l’enseignement, j’ai suivi une carrière très honorable, mais cela ne me rendais pas pleinement heureux. De plus, la période durant laquelle j’ai été président par intérim était très éprouvante. La violence régnait partout, même au sein de l’université. Deux doyens avaient été assassinés. Je me déplaçais encadré de gardes du corps… Pour décompresser, je profitais de mes week-ends et des vacances pour suivre des ateliers de peinture en France et en Italie. Du coup, quand j’ai repris ma liberté, je suis immédiatement parti m’installer à Paris pour parfaire ma formation de peintre. D’abord en suivant plusieurs ateliers à la Grande Chaumière, ensuite auprès de Jean-Claude Janet, auprès de qui j’ai peaufiné ma technique des natures mortes.

Justement, quelles ont été les rencontres déterminantes dans votre parcours ?

Je dirais le peintre Pietro Annigoni, auprès de qui j’ai passé plusieurs étés à Florence. Ça a été l’expérience la plus riche de ma vie. C’était un portraitiste très recherché. Il a peint deux portraits officiels de la reine d’Angleterre. Le premier pour son couronnement et le second en 1971. Justement, alors qu’il terminait ce second tableau, il me donne son pinceau et me commande d’ajouter deux à trois touches sur le fond de la toile. En me disant : « Comme cela, tu pourras dire que tu as travaillé sur le portrait officiel de la reine Élisabeth II. » C’était un homme merveilleux. Il m’avait adopté comme un fils presque…

Vous vous êtes donc beaucoup exercé au portait, et pourtant, vous êtes connu en tant que peintre de natures mortes…
J’aurais voulu être portraitiste. Malheureusement, je n’arrivais pas à convaincre les gens de poser pour moi. Je me suis alors rabattu sur les objets qui m’entouraient au quotidien. Aussi bien les masques, les livres, les chiffons, les verres et les pinceaux qui traînaient dans mon atelier que ce qu’il y avait à la cuisine : cafetière, fruits, œufs, confitures, vaisselle ou encore les théières d’Yvette, ma femme… J’ai essayé, avec une technique très classique, d’en faire des compositions nimbées d’un peu de fantaisie.

Regrettez-vous d’être devenu artiste sur le tard ou pensez-vous que finalement cela n’a pas été une mauvaise chose d’avoir eu 2 vies et les expériences qui vont avec ?
En effet, j’ai eu deux vies et des expériences très contrastées. Et je ne le regrette pas. Jeune, je n’étais pas assez qualifié pour me lancer, avec succès, dans l’art. C’est grâce à mes nombreuses formations en atelier et surtout à la période parisienne de 3-4 ans que mon art s’est forgé.

Comment êtes-vous entré dans la ronde des expositions ?
En fait, je n’avais pas du tout envie d’exposer. J’avais même peur. Mais quelqu’un m’a fortement encouragé à montrer mes peintures à Amal Traboulsi. À l’époque, je peignais sur des fonds toujours noirs, ce qui n’était pas courant. Elle a trouvé mon travail intéressant et elle m’a organisé ma première exposition en 1997. J’ai continué à exposer chez elle jusqu’à la fermeture de sa galerie. C’est une grande dame à qui je dois beaucoup.

Vous avez toujours refusé d’encaisser le produit des ventes de vos tableaux. Pourquoi ?
Je n’avais pas besoin de cet argent. Je vivais et je continue à vivre confortablement. Je n’ai pas beaucoup de goûts de luxe. Et cette activité me rendait tellement heureux que je n’avais pas besoin d’en récolter en plus des bénéfices pécuniaires. J’ai donc décidé de reverser le produit des ventes de mes tableaux au profit de bourses d’étudiants à l’AUB et l’USJ d’abord, puis à des associations caritatives diverses comme Acsauvel, Saint-Vincent-de-Paul, la Croix-Rouge…

Vous dites adorer la peinture de la Renaissance. Auriez-vous aimé vivre à cette période ? Lequel de ses peintres auriez-vous aimé être ?
Oh oui ! Pensez donc, lorsqu’un artiste était content d’une œuvre, il la faisait circuler dans la ville pour que les gens la voient… J’aurais tellement voulu pouvoir en faire autant ! Mais celui que j’aurais voulu être c’est Velasquez, même si lui n’est pas un peintre de la Renaissance. Mais, à mes yeux, il est le plus grand. D’ailleurs Manet, qui a été très impressionné par son style, disait de lui : « C’est le prince des peintres. »

En jetant un regard dans le rétroviseur de votre vie, quelle aura été, a posteriori, votre plus belle réalisation ?
Mon mariage. Avec ma femme, Yvette Merchak, cela fait 68 ans que nous sommes mariés, et malgré les inévitables hauts et bas de tout mariage, je considère que j’ai eu beaucoup de chance. Quelle autre épouse aurait accepté que son mari aille passer plusieurs mois d’affilée en France et en Italie pour peindre ?

Quelle est votre plus grande peur ?
Ne pas trouver de nouvelles idées. Plus que de la peur, c’est de la souffrance, car je ne peux plus voir en peinture les clémentines, les poires et les citrons (NDLR : qu’il a beaucoup peints sur des fonds noirs), et j’ai la hantise d’y sombrer à nouveau.

Par contre, vous n’avez pas de problème à peindre encore et toujours des œufs (NDLR : une bonne partie de ses dernières toiles entreposées dans son atelier reprennent le motif de l’œuf, mais sur des fonds clairs, blancs, à la limite du translucide, cette fois).
Oui, et j’ai souvent répété d’ailleurs que qui peut peindre un œuf peut peindre un bœuf. Parce que l’œuf est la forme la plus parfaite. Ce n’est pas simplement une ellipse, c’est une belle ellipse tordue. Elle est très difficile à réussir. Un œuf me prend des fois plus d’une dizaine de jours…

Vos fils Karim et Cheriff ont, comme vous, mis fin à leurs carrières respectives dans la publicité pour se lancer, l’un dans l’écriture romanesque, et le second dans l’ouverture d’une galerie d’art. L’un de vos petit-fils, Charlie Prince, est danseur. Pensez-vous leur avoir transmis, sinon un gène artistique, du moins votre goût de l’art ?
Je ne suis pas suffisamment brillant pour leur avoir servi d’exemple. Peut-être la passion de Cheriff de collectionner des œuvres lui vient de moi. Par contre, j’ai essayé de le dissuader d’ouvrir une galerie. Il n’a pas voulu m’écouter. Et en plus, il tient à m’organiser une exposition en février prochain.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune peintre ?
Choisir la voie difficile et ne pas se laisser entraîner dans le sillage de l’art dominant, cet art déclinant où, au nom d’un soi-disant intellectualisme, le principe de la beauté est bafoué…

Avez-vous des remords, des regrets ?
On commence à vieillir le jour où nos rêves se transforment en regrets, dit-on. Moi, j’en suis là…

Qu’est-ce qui vous fait vous lever chaque matin ?
Outre l’envie de peindre, le fait que je ne dors plus…

Qu’est-ce qui vous garde en forme ?
Mon penchant pour les belles femmes (regard pétillant).

Si vous deviez avoir une seconde vie, vous feriez quoi ?
De la peinture. Encore et toujours…


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