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Culture

Yvette Achkar : La peinture, c’est la rencontre avec moi-même...

Le grand entretien du mois

De Sao Paulo à Beyrouth, Yvette Achkar, peintre au coup de brosse légendaire, n’a jamais couru derrière la gloire, mais c’est la gloire qui lui a couru après. Aujourd’hui, à l’âge vénérable de 90 ans, on la retrouve sans sa cigarette toujours allumée à proximité des lèvres, sereine et patiente sur sa chaise roulante dans un salon habité par le silence, sur les hauteurs de Roumieh, avec vue sur les ardoises rouges des toits et l’infini de l’azur. Du Brésil, où elle est née en 1928, au Liban où elle a vécu et travaillé, l’artiste a gardé toute la lumière et la vivacité de son regard pétillant et malicieux. Des cheveux coupés court plus blancs que neige, des traits fins, un nez mutin, une silhouette encore plus menue qu’autrefois, une voix douce, des mains aux veines bleues saillantes et aux doigts crispés. Sa parole, malgré un souffle court et souvent entrecoupé par la fatigue, est claire, a de l’éclat et du tranchant. Pour l’élégance quotidienne un simple T-shirt bleu marine et un fuseau clair à motif fleurettes. Autour d’elle, des toiles inachevées attendent un certain aboutissement, comme une pensée suspendue en plein vol... Et puis il y en a d’autres, terminées, superbes dans leur cadre et éloquentes avec leur mouvement en mobilité figée telle une vague écumante de fureur, de désir, de liberté sans frein... « La couleur est tout, c’est elle qui dicte ma toile... » confesse-t-elle dans ce long entretien où elle révèle plus d’une facette de sa personnalité : la femme, la mère, l’épouse (de John Sargologo puis de Zavan Hampartzoumian), la pédagogue, l’artiste. Et voilà qu’on entre dans le vif du sujet, comme l’éclair de son pinceau qui zèbre et sabre une toile...

31/05/2018

Quelle est votre première rencontre avec la peinture ?
C’est la rencontre avec moi-même. Et cela est lié à l’histoire de ma vie. J’avais vingt et un ans et je passais par un moment de déprime. J’avais un amour fou pour la musique et j’avais choisi le piano comme instrument d’expression. J’étais absolument mordue par cette passion : les partitions de Chopin, Schubert, Beethoven étaient mon pain quotidien ! Et brusquement, un verdict est tombé : je ne pouvais continuer. Car je n’avais pas suffisamment de souplesse. Mes doigts étaient trop petits. C’est le cœur lourd de chagrin que j’ai abandonné. Pour cela, quand j’ai rencontré le professeur Fernando Manetti, il a commencé par me donner des cours de peinture à la maison. Ensuite, il m’a conseillé de m’inscrire à l’académie en me disant que cela me ferait du bien. Et c’est ainsi que tout a commencé. Qu’est-ce qui est né de cette rencontre avec moi-même ? La couleur a pris place dans ma pensée, mes gestes, mes toiles. La couleur elle-même a donné des possibilités : elle crée quelque chose, elle commande! C’est l’époque où j’ai connu Chafic Abboud, Michel Basbous, Helen Khal, Jean Khalifé. Presque le noyau des précurseurs modernes de la peinture libanaise...


Quelle est votre définition de la peinture ?
Je ne peux la définir. La peinture c’est la peinture. Pour chacun, elle signifie quelque chose. C’est un moment délicieux, où l’on est seul à l’écoute de soi-même : je mets beaucoup de temps pour terminer une toile. Une toile vierge est déjà vivante…

Vous souvenez-vous de votre première toile ? L’avez-vous gardée ? En êtes-vous satisfaite ?
Oui… (Son fils François Sargologo, qu’elle appelle Sacha, va chercher une splendide gouache nature morte d’influence cubiste : une surface de table, un dossier de chaise, un carafon et deux citrons, NDLR). Je suis très satisfaite de cette toile que je n’ai jamais vendue. J’avais alors 21 ans et elle date de 1950. Ce qui compte là, c’est la couleur.

Quels sont les peintres qui vous ont influencée ? Ceux que vous admirez et que vous trouvez immenses ?
Chaque peintre m’a donné quelque chose. Matisse, Braque, tous les anciens… Mais pas Picasso !

Quel rapport avez-vous à la couleur ?
C’est un rapport énergétique. La couleur s’impose d’elle-même. Difficile de dire qu’il y a un choix prémédité. Je mets longtemps avant de commencer une toile.

Quels sont les lieux liés à votre peinture ?
Pas de lieux ! Des personnages, comme mes sœurs, mes fils… Mais je peux nommer la mer (au Liban et à Beyrouth), les barques au repos, des objets (nature morte)…

Comment naît une toile sous les pinceaux d’Yvette Achkar ?
Avec une grande méditation d’abord. Devant la toile nue, il n’y a rien de fortuit, de spontané. Ensuite, il y a le vrai travail, les détails de couleurs, de matière, de toile. Tout est réfléchi. C’est pourquoi mes toiles prennent beaucoup de temps. Cela me talonne la nuit…

Quel est le rapport de la musique avec votre peinture ?
Quand je peins, ni musique ni personne. Et pourtant, j’ai fait une carrière musicale de l’âge de dix à dix-neuf ans. À vingt ans, je rentrais dans l’univers de la peinture après celui de la musique. Et à 22 ans, j’étais mariée.

Comment décrivez-vous une journée de travail dans votre atelier ?
D’abord, je n’ai jamais eu une journée de travail pour moi. Il y avait toujours mon mari et mes enfants. Quand tous partaient, j’avais une pièce où je pouvais travailler. Nul n’y entrait. J’aimais aussi beaucoup l’enseignement. À l’ALBA ou à l’UL, il y avait les modèles : un portefaix qu’on attrapait dans la rue ou la célèbre Mariam… C’est valorisant que de passer des connaissances aux jeunes : révéler l’histoire de l’art, résoudre un problème de croquis, expliquer une perspective ou une ombre…

Par-delà l’abstraction, quels ont été vos sujets préférés ?
La nature morte est mon sujet préféré. Quand j’ai connu et touché à l’abstrait, c’était fini. Et l’abstraction est venue en faisant le figuratif… Par conséquent (petit rire amusé), c’est en faisant le figuratif que j’ai vu l’abstrait qu’il y a dedans !

Avez-vous jamais pensé avoir un message pictural ? Un engagement social ou politique à travers la peinture ?
Non, ni message ni ballout (mot traduisible par gland, mais signifiant « rien », balancé en arabe avec un rire quand toute la discussion était dans un français sans faille !). Non, rien du tout.

Qu’auriez-vous été si vous n’étiez pas peintre ?
J’aurais inventé la peinture. Je serais peintre !

Est-ce qu’il y a pour vous une période d’avant-guerre et d’après-guerre ?
Non… Mais il y a deux toiles influencées par la guerre. J’ai des souvenirs douloureux à Sanayeh sous d’intenses échauffourées. Mais la peinture, c’est un monde à part. J’arrivais à peindre car je me suggérais qu’il n’y avait rien autour de moi. Je faisais abstraction de la guerre !

Quel est pour vous le plus beau compliment ? La critique la plus blessante ?
Le plus beau compliment ? Je ne sais pas… C’est quand on me dit : Vous nous avez donné beaucoup. Votre peinture va droit au cœur. Georges Schéhadé m’avait dit un jour cette phrase que je garde en mémoire : « Yvette, tu mérites une couronne. » Et la critique la plus malvenue, c’est quand quelqu’un m’a dit : « Vous peignez comme un homme. » Ça m’a blessée. Je ne peins ni comme un homme ni comme une femme. Je peins tout court, d’abord pour moi-même !

Êtes-vous une femme d’intérieur ? Faites-vous la cuisine ? Que pensez-vous de la maternité, comment l’avez-vous vécue ?
Oui, très femme d’intérieur, surtout maintenant ! Je cuisine de temps en temps. Je mange quand j’ai faim. La maternité a été un échec d’abord pour moi puisque j’ai perdu un premier enfant à sa naissance. Oui, je me suis beaucoup occupée de mes enfants, Stéphane et François…

Qu’est-ce qui vous donne de l’espoir dans la vie ? Ce qui vous désespère ?
Rien… Mes enfants me donnent de l’espoir… Tout me désespère : les rapports avec les gens qui ne sont plus ce qu’ils étaient avant que je ne sois malade. Il y a toutefois une seule personne qui vient encore me voir, une élève que j’ai formée quand elle était jeune, et c’est Rose Husseini.

Êtes-vous dans la modernité numérique (ordinateur, iPad, mobile) ?
Pas du tout. Je suis très vieille école. Ça ne me dit rien. Je ne peux pas le faire…

Qu’est-ce qui vous fait rêver ?
Dormir… et ne plus me réveiller.

Quel est le souvenir le plus marquant dans votre vie, votre carrière ?
Pas de souvenirs marquants ! Mes expositions faites, toutes ont été bien accueillies, des succès…

Lisez-vous ? Le dernier ouvrage à votre chevet ?
Beaucoup. Je partage les livres avec ma sœur jumelle Odette qui vit en France. Puis je les vends ou les donne. Les livres prennent trop de place. Le livre que je lis actuellement est celui de Salah Stétieh. J’en ai oublié le titre…

Où vous situez-vous dans la peinture libanaise ?
Là où vous voulez ! Je ne me pose jamais de questions. Ça me plaît ou ça ne me plaît pas.

Quels peintres libanais (hommes ou femmes) ont eu des parcours exceptionnels, selon vous ?
Difficile à dire. Chacun a son public et donne une partie de lui.

Qu’est-ce qu’une toile réussie pour vous ?
Je ne sais pas. Dès que je l’encadre et que je la signe.

Quels conseils donneriez-vous à un artiste peintre en herbe libanais ?
D’abord de commencer à faire de la peinture. Je ne peux pas conseiller. S’oublier et trouver autre chose. Je ne sais pas… La peinture, c’est un langage particulier. Comme l’abstraction : cela a un sens pour vous et peut-être un autre pour les autres.

Quel est le tableau que vous aimeriez avoir et pourquoi ?
Un tableau qui a été vendu. Un mégatableau avec une énorme tache noire et quelques fonds de couleur… J’aimerais avoir beaucoup de tableaux. J’aimerais en voir certains et en avoir d’autres. Ma tête oublie presque tout…

On parle de votre imparable coup de pinceau. On dit que c’est le plus viril et le plus précis. Comment l’expliquez-vous ?
Je n’ai pas d’explication à cela. Que celui qui le dit me l’explique !

Que pensez-vous du féminisme actuel ?
Ferait mieux de se battre ailleurs que de se battre dans la peinture. La peinture c’est la peinture, ni féminisme ni autre…

Une devise ?
Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse.


Une vie partagée...


Yvette Achkar, c’est une vie partagée entre la peinture et l’enseignement à l’ALBA et l’Institut national des beaux-arts de l’Université libanaise (1966-1988). Une vie partagée entre une œuvre picturale dense, au débit sans précipitation – qui s’étend sur presque plus d’un demi-siècle, au magma évolutif, qui a tour à tour emprunté voix à la poésie, aux formes géométriques les plus cassées et diverses, puisant son harmonie dans une mélodieuse sinuosité de traits éruptifs et de plages à la transparence saisissante–, et des générations d’élèves qui ont bénéficié de ses conseils judicieux, de son discernement artistique et de sa sagesse picturale. Pour ses débuts au devant de la scène artistique, elle a été abreuvée d’une formation sous l’égide de deux maîtres d’une époque révolue : l’Italien Fernando Manetti et le Français Georges Cyr installé au Liban. Possédant un rempart solide pour traverser les orages d’un pays qui a laissé peu de gens indemnes, l’artiste (prix de l’Unesco, du Festival de Baalbeck et du ministère de l’Éducation nationale des beaux-arts) a connu l’avant-guerre, l’après-guerre et l’effroyable fracas des mitraillettes, roquettes et bombardements.

Pourtant, par-delà tout ce vacarme et ce chaos, elle parle avec une désarmante force de sa planète et bulle « peinture » qui lui a insufflé énergie, clarté d’esprit et capacité de rester debout. À son actif, plus d’une cinquantaine d’expositions entre biennales (Paris, Bagdad, Alexandrie, Sao Paulo), expos collectives et individuelles, couvrant de nombreuses villes d’Europe, dont Rome et Paris, ainsi que Beyrouth dans ses multiples métamorphoses, de son âge d’or à sa pseudo-quiétude actuelle en passant par le tonnerre des orgues de Staline..


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