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Culture

Julia Kassar : Le théâtre est mon mari, le cinéma mon amant !

Le grand entretien du mois

L’aventure de la carrière tricéphale de Julia Kassar a commencé en 1982. Depuis, le public dans ses composantes populaire, sélective et intellectuelle l’ovationne à tout rompre. Les prix l’ont portée aux nues, les tapis rouges de Cannes et d’ailleurs lui ont ouvert les portes de la gloire toutes grandes. Mais Julia Kassar, grande comédienne, d’une incorrigible modestie, a gardé les pieds sur terre. Elle n’a jamais perdu une once de son altruisme, de sa gentillesse, de son discernement et surtout de ses propos chaleureux (sans jamais cependant renoncer à un certain sens critique) pour ses collègues et les œuvres où elle s’est toujours foncièrement impliquée. La cinquantaine célibataire, fringante et joyeuse, un minois tout en finesse à la Andie MacDowell et un flot de paroles enthousiastes pour évoquer plus de trois décennies entre feux de la rampe, œil de la caméra et enseignement de la dramaturgie à l’Université libanaise.

30/07/2018

Comment est né l’amour pour le théâtre ?
C’était la danse ! J’étais mordue par la danse contemporaine, folklorique, classique. Il y avait alors un cours par semaine chez Georgette Gebara. Pour mettre les bouchées doubles, je me suis inscrite aux cours de théâtre aux beaux-arts de l’Université libanaise ! Rencontres avec Camille Salameh, Nagi Maalouf et Raymond Gebara. Et c’est Raymond Gebara qui m’a donné la clef de ma destinée en me lançant : « Quand tu prendras tout cela au sérieux, tu deviendras une comédienne ! »

Vous souvenez-vous encore de votre première pièce ? Quel rôle, quelle année ?
Raymond Gebara en 1984-1985 m’avait proposé, au Casino du Liban, le rôle de la Dulcinée dans Don Quichotte (Le faiseur de rêves). Tollé à la maison. Mes parents n’acceptaient pas cela… Certes, oui pour mon diplôme, mais pas de vie de comédienne ! Le rôle m’a échappé mais, tenace, je n’avais pas perdu complètement la bataille familiale, puisqu’on a accepté que je joue un rôle secondaire, celui d’une nièce de Don Quichotte !…

Pouvez-vous donner un chiffre pour le nombre de pièces jouées ?
Oui… une vingtaine (en fait 24), sans compter les soirées poétiques ou lectures autour du théâtre.

Quel est le rôle que vous avez le plus aimé ? Quelle est selon vous la pièce la plus réussie ?
Plein de personnages ont laissé leur empreinte. Mais je me souviens surtout de Moumina Almassa, femme de prévôt qui devient courtisane affranchie pour changer la société dans Rituel pour une métamorphose de Saadallah Wannous, mise en scène par Nidal al-Achkar. Mais il y a aussi Une Femme seule de Dario Fo (sous la houlette de Lina Abiad), Le dictateur (les rôles des hommes sont tenus par des femmes, ici avec Aïda Sabra), Les bonnes de Jean Genêt vues par Jawad el-Assadi, A kind of Alaska de Pinter mise en scène par Gisèle Boueiz, La vitrine (écriture collective avec Nehmé Nehmé) et Le no exit de Siham Nasser. Les pièces qui font les jalons d’une vie sont toujours des acquis. Et ce sont surtout les rencontres avec les ténors de la scène qui sont enrichissantes : Jawad el-Assadi, Raymond Gebara, Roger Assaf, Camille Salameh, Nidal Achkar, Lina Abiad (qui nous laisse une entière liberté pour le jeu…).

Votre définition du théâtre ? D’une comédienne ?
C’est la question ! Le théâtre est le lieu d’une entière liberté. On y exprime ce que personne ne peut exprimer dans la vie ordinaire. C’est un lieu sacré. L’acteur est ultralibre et le texte qu’il joue, dit, déclame devient le sien. Il est alors le gardien du texte de l’auteur. En jouant le pire des spécimens humains, il acquiert une valeur humaine autre. Le théâtre, c’est le miroir de la société.
Une comédienne ? Elle puise dans ses propres ressources. C’est une personne qui ne veut pas vivre l’ordinaire : il y a toute une discipline à maintenir durant toute une vie. Un besoin de s’ouvrir au monde autour d’elle, comme l’écriture, l’art, la musique, le cinéma, la danse… C’est difficile à définir une comédienne qui vit avec le beau : l’art rend tout beau !

Y a-t-il des personnages à qui vous aimeriez prêter vie ?
Bien sûr. Je voudrais jouer Médée et Phèdre. J’adore Phèdre !

Vous avez une diction et un amour sans faille pour la langue arabe. Mais vous qui maîtrisez aussi très bien la langue française, avez-vous jamais joué dans la langue de Molière ?
Oui, mais peu. Je me souviens d’avoir été la sorcière dans Hansel et Gretel  d’après Engelbert Humperdinck, mise en scène par Sylvain Lhermitte à l’Institut français.

Quel est le plus mauvais souvenir en ce qui concerne votre carrière de théâtre ? Le meilleur souvenir ?
Les mauvais souvenirs avec le temps deviennent de bons souvenirs. Mais j’ai été parfois déçue par le public. Comme ces jeunes de Byblos qui ont chahuté sans raison Les bonnes où on n’arrivait plus à placer ou échanger les répliques… C’était humiliant ! Pour Le dictateur aussi, mais là j’ai répliqué en toute autorité à l’auditoire tout en continuant ma tirade. Ce qui a réduit au silence les surexcités, car ils ne savaient plus si c’était le texte ou ma réponse à leur comportement ! Bon souvenir ? Il y en a mais que je qualifierais plutôt de rigolo ! Changer la fin d’Une Femme seule pour une version plus conciliante avec le public qui a gentiment intervenu pour une conclusion moins noire.

Le théâtre est-il lié pour vous aux lieux ? Aux accessoires de costumes ?
Bien sûr. Si le lieu n’existe pas, l’acteur doit le créer. Et l’accessoire doit dépendre de chaque pièce. Les accessoires ne sont jamais gratuits. L’acteur doit meubler son espace, même s’il n’y a pas d’accessoire. On parle même du quatrième mur ! Si nous, acteurs, on voit quelque chose, alors le public voit !

Avez-vous jamais songé à écrire pour le théâtre ?
Oui, avec Vitrine, une expérience unique. Roger Assaf nous encourageait déjà pour les improvisations : c’est comme chercher à écrire. J’ai écrit quelques textes sans toutefois m’investir entièrement. Un texte de théâtre est codé, réduit à sa plus simple expression, pas de bavardage. Je pense au texte de ce Arib min hawn (Près d’ici) de Roy Dib, mon brillant élève, avec ses moments forts et tragiques où il est parfois si dur d’affronter la page blanche et les mots à mettre dans la bouche des autres… Et Roy Dib a eu ce cran et ce pouvoir. Voilà un exemple d’écriture de texte inspirant, par un jeune dramaturge. (NDLR : Roy Dib était l’artiste du mois de janvier 2018 dans le cadre de la saison 3 de Génération Orient et du prix L’OLJ-SGBL).

Quels sont vos auteurs favoris ? Quels sont vos acteurs et actrices préférés, vos modèles ?
Arrabal, Pinter, Lorca pour les textes dramaturgiques… Pour les acteurs et actrices, la panoplie est vaste : Isabelle Huppert, Fanny Ardant, Simon Abkarian, Peter O’Tool, Richard Burton, Maria Pacôme, Gérard Depardieu, Robert de Niro et Nidal al-Achkar (surtout dans ce superbe Nissaa 3achikat)…

C’est quoi être une bonne comédienne ?
C’est quelqu’un qui joue les rôles comme on change d’habit !

Quand est arrivé le cinéma ? Quel est votre premier film ?
C’était en 1993-1994 avec al-I3ssar de Samir Habchi. Je n’avais pas de texte ! Je campais le rôle d’une belle et aguichante voisine de quartier.

Pouvez-vous dénombrer votre filmographie ?
Une vingtaine, entre courts et longs métrages.

Quel rôle vous a marquée ? Et quel réalisateur vous a fascinée ?
J’ai aimé cette femme active qui gère sa vie avec un revenant du film Chatti Ya Dené (Que vienne la pluie) de Bahij Hojeij. Le travail de Vatché Boulghourjian dans Tramontane (prix Rail d’or à Cannes) m’a impressionnée surtout par le biais du réalisateur qui savait diriger toute une équipe. Un beau tournage.

Y a-t-il rupture entre cinéma et théâtre ? Ou est-ce une fusion, un prolongement l’un de l’autre ?
 On peut différencier entre cinéma et théâtre. Un acteur de théâtre a beaucoup de réserve. Ce qu’on acquiert au théâtre, on ne le trouve nulle part. On apprend à accumuler beaucoup d’énergie : c’est un réservoir de ressources. Un acteur des planches a tant à donner. Pour certains, toutefois, il n’y a pas de différence entre théâtre et cinéma puisque l’essentiel est de convaincre ! Avec cette réserve, au théâtre, on a davantage besoin de son imaginaire.
Que pensez-vous du théâtre libanais? Du cinéma libanais ?
Résistants ! Ce sont toujours des initiatives privées et folles. Rien ne les encourage à entreprendre, surtout au cinéma qui coûte cher…

Qu’est-ce que vous ne jouerez jamais sur scène ou devant la caméra ?
Un mauvais texte, un mauvais scénario.

Avez-vous la passion des feuilletons télévisés ? Comment les jugez-vous ? 
Pas particulièrement emballée. Mon dernier rôle a été la mère de la « Chahroura », feue Sabah. J’attends un rôle acceptable.

Après avoir été une actrice et une comédienne applaudie, vous avez entrepris des études supérieures de dramaturgie, pourquoi ? 
Parce que, il y a vingt ans, on m’avait demandé de donner des cours de pédagogie de théâtre à l’UL. Alors j’ai fait mon DEA, et mon mémoire est sur le Théâtre de l’opprimé, du Brésilien Augusto Boal. Le « spec-acteur » (et non spectateur!), dans un esprit d’interactivité, demande au spectateur, autrement dit au public, d’agir.

En plus de votre carrière d’actrice sollicitée, vous enseignez. Une passion pour la pédagogie et la formation des générations montantes ?
Oui, sinon je n’aurais pas duré autant. Vingt ans déjà !

Quels conseils donneriez-vous à une élève qui veut embrasser la carrière de la scène ?
S’ouvrir à tous les arts, avoir la passion, la volonté, la discipline et surtout le travail permanent de se construire. Une actrice, c’est un job de 24 heures sur 24.

Quel rapport avez-vous avec le monde digital ?
Juste ce qu’il faut pour mes recherches…

Quelle différence entre théâtre d’avant-guerre, guerre et actuellement, disons, d’après-guerre ?
J’ai vécu le théâtre durant la guerre. J’ai eu la chance de connaître la plupart de ceux qui ont contribué à l’émergence de l’âge d’or du théâtre libanais. Le théâtre sous les bombes, ce n’est pas une évidence. Et à l’époque, mes études et le théâtre sous les bombes allaient de pair…

Vous préférez les feux de la rampe ou les spots des caméras ?
Le théâtre, c’est mon mari, et le cinéma, mon amant ! Pour faire un film, je dois attendre. Tandis que pour le théâtre, je sais qu’à n’importe quel moment je peux monter sur scène et le faire. Le théâtre s’évapore, le cinéma capte davantage.

Seriez-vous un jour metteuse en scène ? Réalisatrice ?  Cela vous tente-t-il ?
Cela me tente. Je fais la mise en scène des textes avec mes élèves… Il y a des réalisations. Tel ce texte de Fassbinder (Liberté à Brême). Ou Yerma, de Fréderico Garcia Lorca, ainsi que Travail à domicile, de Franz Xaver Kroetz, dont j’aime beaucoup le texte. J’ai même eu un prix de mise en scène à Fès pour Les serviteurs de Jean-Luc Lagarce dans une production universitaire.

Quels sont les professeurs qui vous ont marquée ?
Raymond Gebara, Georgette Gebara, Latifé Moultaka, Chakib Khoury, Élia Haoui.

Quel est le plus beau compliment reçu ? La critique la plus virulente ?
Le plus beau compliment c’est quand on me dit « tu ne joues pas ». Pour ce qui est virulent ou blessant, heureusement que j’oublie les mauvaises choses. Quand je lis une critique négative, je la soupèse toujours dans ma tête.

Une devise ?
Faut-il avoir une devise ? Mon professeur de philo avait une formule en arabe et qu’il me répétait souvent. Je vais la traduire et la reproduire au plus près : « Sois toi-même et laisse aux autres le soin de te définir. »


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BIZARRES COMPARAISONS !

Antoun S

Toujours superbe et rayonnante

Sarkis Serge Tateossian

Moralité : relisez la dernière phrase.
Bravo, une grande actrice accomplie.

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