La compositrice, chanteuse et violoniste libanaise Layale Chaker. Crédit : Anna Rakhvalona
On connaît le Festival d’Aix moins pour son ancrage méditerranéen que pour la qualité de ses productions d’art lyrique. Pourtant depuis 1948, le festival a toujours célébré le dialogue entre les cultures et la diversité des genres musicaux, notamment à travers sa programmation Jazz et Méditerranée, qui met en avant les artistes et les créateurs du bassin méditerranéen.
Associée cette année à la Saison Méditerranée 2026, la programmation dirigée par Pauline Chaigne a invité deux artistes libanais à monter sur scène : Karim Sulayman, accompagné du guitariste Sean Shibe, ainsi que Layale Chaker et son quintette Sarafand.
Broken Branches, l’éclectique programme du ténor
Karim Sulayman et Sean Shibe, dont la critique salue unanimement les aigus soyeux et les graves profonds, ont fait voyager dans le temps et l’espace les 500 spectateurs de l’amphithéâtre Darius Milhaud, comble pour l’occasion. De Monteverdi et Purcell à Feyrouz, chantant tour à tour en anglais, en italien, en espagnol et en arabe, Sulayman a fait preuve d’une maîtrise et d’une élégance remarquables sur scène : « On voulait faire écho à nos origines respectives : Sean est d’origine japonaise et moi, libanaise. Nous avons une formation en musique classique occidentale, mais nous voulions montrer comment la musique orientale est inspirée par la musique occidentale, et vice versa. Par exemple, le Concerto d’Aranjuez de Joaquín Rodrigo est utilisé par Feyrouz dans la chanson Li Beirut, qui est devenue une sorte d’hymne national du Liban », explique le ténor, couronné d’un Grammy Award pour son premier album Songs of Orpheus (2018).
« La guitare de Sean est l’élément central qui réunit tous ces éléments : nous nous sommes intéressés aux musiques de luth anglaises, mais aussi à des morceaux orientaux joués au oud, à la musique de la Renaissance et même à la guitare classique espagnole », poursuit-il. Si la voix exceptionnelle et le charisme scénique de Karim Sulayman le propulsent naturellement au centre de l’espace et de l’attention, le guitariste Sean Shibe, quant à lui, fait preuve d’une maîtrise technique époustouflante de la guitare classique et parvient à créer un cadre sonore d’une justesse parfaite. « Nous nous sommes rencontrés il y a plus de dix ans avec Sean. Nous avons créé le programme Broken Branches en 2023, nous l’avons joué près de 30 fois dans les plus grandes salles du monde et nous le faisons évoluer d’année en année. Nous sommes déjà en train de travailler sur un autre programme : nous allons poursuivre notre collaboration », annonce le Libano-Américain installé à New York.
Lui qui dit avoir grandi en écoutant Feyrouz et Sayed Darwich revendique fièrement ses origines orientales. Issu d’une famille de première génération installée aux États-Unis pendant la guerre civile libanaise, il explique : « Mes parents étaient très liés à cette terre qu’ils ont été contraints de quitter ; ils sont toujours restés libanais. J’ai grandi avec deux identités et il est important pour moi de les célébrer. » Coïncidence ou clin d’œil ? Dans Broken Branches, il chante Butterfly in New York, une pièce qu’il a demandé à son amie Layale Chaker de composer.

Radio Afloat, une composition de Layale Chaker pour son quintette Sarafand
Comme Karim Sulayman, Layale Chaker vit à New York. C’est là qu’elle fonde le quintette Sarafand en 2018. La compositrice, chanteuse et violoniste originaire de Rmeich au Liban-Sud, écrit pour leur premier album Inner Rhyme (2019) des manuscrits hybrides « à mi-chemin entre la musique de chambre et les formes ouvertes », qu’on appelle lead sheets en anglais. Passionnée de poésie et s’étant donné pour vocation de « transmettre la langue sans les mots », Layale Chaker compose ce premier album à partir de la métrique de la poésie arabe préislamique, notamment de la poésie orale. Son second album, Radio Afloat (2024), est inspiré par un poème d'Ounsi el-Hage, La Trace de la passion bleue. « J’aime la poésie pour ses images et parce qu’elle reflète les différentes périodes de la culture et de l’histoire de notre pays. Pour moi, la poésie est une sorte de témoin informel et infaillible de notre histoire », explique la compositrice libanaise, qui chante en arabe d’une voix céleste rappelant les grandes divas orientales.
À la croisée du jazz improvisé et de la fusion arabe, les morceaux progressifs de Radio Afloat sont complexes. On y entend des sonorités arabes émanant du violon de Layale Chaker, qui évoluent vers un jazz effréné sur un mode occidental, parsemé de dissonances orchestrées sublimant des moments symbiotiques d’une poésie et d’une délicatesse toutes orientales. Émaillé de suggestions de rythmes de dabké dans certains mouvements, le programme se termine sur une berceuse en araméen, sans jamais complètement échapper aux codes du jazz américain dans ce qu’il a de plus expérimental. L’album, composé en 2024 « un peu partout », est pensé dit-elle comme une dramaturgie musicale à partir d’une image : celle d’une radio perdue en mer.
« L’ensemble de l’album s’inscrit dans une forme de trajectoire, une réflexion autour de la migration naturelle, celle des oiseaux traversant les mers, et du contraste avec la manière dont aujourd’hui cette même idée de migration est perçue comme socialement non naturelle. Ce que l’on accepte sans réserve chez les oiseaux devient problématique dès lors qu’il s’agit des êtres humains. Ce phénomène, fondamentalement naturel, est ainsi chargé d’une dimension politique », explique la violoniste, outrée par les écocides au Liban-Sud, qui rappelle que l’album a aussi été composé en réaction aux événements postérieurs au 7 octobre 2023 et à ceux qui ont suivi dans la région.
De Broken Branches à Radio Afloat, ces deux concerts ont ainsi rappelé les liens intimes et complexes qui nous unissent à nos identités fragmentées : celles d’artistes qui portent le Liban en eux sans jamais s’y enfermer. Le Festival d’Aix envoie ainsi un message fort : en invitant Karim Sulayman et Layale Chaker, il parvient à créer des moments de partage sensibles, à une époque où il n’a peut-être jamais été aussi important de rester proches dans notre diversité.

