Camps

Sabra et Chatila : leur ciel est fait de fils électriques

Dans le camp palestinien cohabitent désormais Syriens, Soudanais ou Asiatiques qui ont la pauvreté en partage.

La Turquie en plein camp de Chatila.

Dans le camp palestinien de Chatila, un bidonville au cœur de Beyrouth, cohabitent désormais Syriens, Libanais, Turcs, Irakiens, Égyptiens, Soudanais et Bangladais, ayant tous la pauvreté en partage. Leurs ruelles sont boueuses, leur eau « potable » est salée, l’eau de mer s’étant infiltrée dans les puits artésiens creusés il y a longtemps dans la région, et leur ciel est fait de fils électriques. Aménagé en 1948 pour accueillir des réfugiés palestiniens, le camp s’est étendu au fil des ans jusqu’au quartier de Sabra, non loin de la Cité sportive. L’espace abrite un énorme marché de plein air où l’on peut tout trouver : des légumes, des fruits, de la viande, du poisson, des vêtements, des chaussures, des articles électroménagers… et un énorme dépotoir où nombre d’indigents viennent fouiller, dans l’espoir de trouver un objet ayant déjà servi à d’autres, mais qui malgré tout pourrait faire leur bonheur.


Un marché asiatique
Reflet de la diversité dans la composition nouvelle du camp, il y a également maintenant un marché asiatique à proximité de la Cité sportive, où des Bangladais notamment vendent leurs produits, fournissant à leurs compatriotes qui travaillent au Liban des légumes et des fruits en provenance de leur pays. Seul le poisson, pas de première fraîcheur et attirant beaucoup de mouches, vient du Liban.

Kalal, qui habite à Beyrouth depuis sept ans, a appris l’arabe et s’applique à donner à qui lui demande des recettes de cuisine bangladaise, mettant l’accent sur les bienfaits de tel ou tel légume en provenance de son pays. Ses clients, des compatriotes et d’autres ressortissants asiatiques, viennent de plusieurs parties de la ville.Plus loin, les étalages de fruits, légumes, viandes et vêtements sont tenus par des Libanais, des Palestiniens et des Syriens, venus nombreux dans le camp depuis le début de la guerre dans leur pays, en 2011. La plupart d’entre eux affirment payer un loyer mensuel de 300 dollars et rêvent de partir pour l’Europe.

Comme Ahmad, qui a fui Raqqa lorsqu’elle est passée sous la coupe du groupe État islamique. Il est venu à Chatila avec sa famille, dans l’espoir de vivre mieux. Et pourtant, il gagne très peu d’argent en vendant des légumes pour le compte d’un autre ressortissant syrien qui l’emploie. « La vie était devenue intenable à Raqqa pour moi. J’étais au chômage depuis l’arrivée de Daech. J’avais été congédié du champ de pétrole où je travaillais », affirme-t-il. Il ne veut pas renter dans son pays, malgré le départ de l’EI. « Je n’ai plus rien en Syrie. Je veux faire ma vie ailleurs. Si seulement je pouvais partir pour l’Europe », dit-il.La situation des Palestiniens, habitants originels du camp, n’est pas plus enviable et certains remettent en question la question des armes qui demeurent aux mains des factions palestiniennes. « Il faut qu’on trouve une solution. On n’en peut plus des factions palestiniennes », se plaint Wissam, un cousin éloigné de Fadl Chaker, le chanteur de charme transformé en fondamentaliste. « Nos factions sont armées et ferment les yeux sur beaucoup de choses, comme les dealers de drogues. Je rêve que l’armée libanaise prenne en charge le camp et assure sa sécurité », affirme-t-il, assis avec d’autres hommes dans un minuscule café du camp.

« Les réfugiés palestiniens se plaignent du Liban. Ils vous diront que tel ou tel métier est interdit, que l’on ne nous laisse pas faire telle ou telle chose. Mais le Liban nous avait ouvert grand ses portes, ce que d’autres pays arabes n’ont pas fait », poursuit-il. « Certains vous diront aussi qu’ils rêvent encore de rentrer en Palestine. Pas moi. Il faut être réaliste. Ce n’est pas en jetant des pierres que nous chasserons les Israéliens. Il faut désormais qu’on vive avec le fait accompli. »


Le quartier turc
En s’enfonçant plus avant dans le camp de Chatila, on tombe sur un minuscule quartier turc. Les façades des maisons y sont ornées de drapeaux turcs, rouges et blancs, qui tranchent avec les banderoles aux couleurs de la Palestine et les gigantesques portraits de Yasser Arafat. Mariam, 28 ans, porte son fils de cinq ans. Née au Liban, cette Turque est mariée à un Libanais à qui elle a donné la nationalité de son pays d’origine. Son oncle, Chadan, arrivé de Mardine (sud-est de la Turquie) en 1971 et qui s’est marié à une Turco-Libanaise, a orné sa maison de drapeaux turcs et de portraits du président Recep Tayyip Erdogan, qu’« il rêve de rencontrer ». Ancien journalier, Chadan ne travaille plus et vit grâce au soutien de ses enfants. Devant l’école Ramallah relevant de l’Unrwa, Oum Adnan, qui a élevé seule ses deux enfants depuis le décès de son époux, tient une épicerie minuscule.

« Ma fille vit avec son mari dans le camp de Wavel à Baalbeck. Je ne la vois pas souvent, car je n’ai pas vraiment les moyens d’aller chez elle, payer le transport et chômer quelques jours. Pour moi chaque centime compte. Notre quotidien n’est pas à envier », soupire-t-elle.

« Je viens tous les jours du camp de réfugiés de Mar Élias. Ici, les gens sont plus pauvres et les enfants un peu plus violents, plus racistes, surtout qu’il existe diverses nationalités dans le camp. Avec l’arrivée des réfugiés palestiniens de Syrie, cela est devenu plus visible », raconte une enseignante de l’école sous couvert d’anonymat. « À l’école, les enfants se plaignent les uns des autres, les Palestiniens du Liban se plaignent des Syriens, et les Palestiniens de Syrie accusent les Libanais de tous les maux. Je leur ai expliqué que nous sommes tous originaires du même pays et que c’est l’occupation qui nous a séparés. » Elle marque une pause, hoche la tête puis s’indigne : « Palestiniens, Syriens, Irakiens, Égyptiens ou autres, nous sommes tous égaux dans notre vie de misère. »



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