Le recensement de 2017 des réfugiés palestiniens au Liban : la fin d’une légende

© Illustration de Mona Abi Wardé

Statistiques
20/04/2018

Le recensement de 2017 des réfugiés palestiniens au Liban :

la fin d’une légende 


En 1948, à la suite de la Nakba, près de 100.000 Palestiniens se réfugient au Liban. Entre cette date er les années 90 du siècle dernier, les relations libano-palestiniennes passent par des hauts et des bas, des périodes de tension et de détente. Ainsi, après les années d’hégémonie de l’armée et de son Deuxième bureau sur les camps, à la fin des années 60, les organisations armées de l’OLP vont occuper des positions prédominantes durant la guerre civile, jusqu’à l’invasion israélienne du Liban, en 1982, suivie du départ forcé des fractions armées palestiniennes, de la guerre des camps et de leur blocus au milieu des années 80 du siècle écoulé. 


Au fil des années, l’opinion qui a finalement prévalu au Liban et dans le monde arabe, c’est que le nombre des Palestiniens réfugiés au Liban pouvait atteindre, un demi-million ou, au bas mot, 400.000. 

Certes, les registres de l’État libanais (Sûreté générale) et de l’Unrwa, donnaient à cet égard et respectivement, 592.711 et 459.292 résidents palestiniens. Des chiffres recueillis à six mois d’intervalle (mars 2016-octobre 2016).

L'ambitieux recensement officiel des Palestiniens au Liban a été lancé en février 2017, et s’est déroulé sous la supervision conjointe du Comité de dialogue libano-palestinien (LPDC), de la Direction centrale des statistiques et du Bureau central des statistiques palestinien. Il fixe le nombre de Palestiniens au Liban, qu'ils vivent dans des camps ou des regroupements informels, à 174.422 personnes. À ce chiffre, l’on doit ajouter celui de 18.601 Palestiniens réfugiés venus de Syrie.

Ceux qui doutent de ces résultats doivent tenir compte des faits suivants :

1- Ce recensement jouit d’une haute garantie de fiabilité. Effectué sous la supervision des organismes officiels libanais et palestinien, le recensement a compris les habitants des douze camps reconnus officiellement au Liban : Bourj Brajneh, Chatila, Mar Élias, Dbayé, Aïn el-Héloué, Miyé Miyé, Rachidiyé, Bass, Bourj al-Chémali, Jalil, Nahr el-Bared et Beddaoui. Il couvre en outre les 156 agglomérations et regroupements résidentiels recensés. Ces regroupements sont identifiés comme rassemblant 15 familles palestiniennes et plus, et sont divisés en deux groupes : les regroupements contigus aux camps palestiniens et nés de leur extension naturelle, sous la poussée démographique (Nahr el-Bared au Nord, Sabra à Beyrouth), et d’autres rassemblements plus flous, situés dans des banlieues ou des villages situés au voisinage des villes (par exemple à Jal el-Bahr, dans certains villages du Chouf, dans le vieux Saïda). Les résultats couvrent aussi bien les Palestiniens que les résidents d’autres nationalités.

Plus de 1.000 jeunes des deux sexes, experts locaux palestiniens, libanais et internationaux équipés de tablettes électroniques, ont centralisé les données obtenues.

2- Le recensement de terrain a compris tous les bâtiments et unités résidentielles et non-résidentielles des camps et regroupements concernés et a développé une méthode de classement géographique de tous les logements visités.

3- Quatre équipes d’enquêteurs de terrain ont participé au recensement, effectué entre le 17 et le 30 juillet 2017 : les enquêteurs de terrain, les chefs d’équipe, les coordinateurs de région et les facilitateurs. Le recensement a compris le décompte réel des habitants (Palestiniens, Libanais, Syriens et autres nationalités arabes). Les visites à domicile ont compris le remplissage d’un formulaire comprenant 90 entrées (nombre, situation économique, niveau d’éducation, situation sociale, etc.).

4- Le résultat du recensement a permis d’établir une population totale de 237.614 âmes. Outre les réfugiés palestiniens mentionnés ci-dessus au Liban et en Syrie, ce chiffre comprend notamment 30.368 Syriens, 12.832 Libanais et 1.390 d’autres nationalités.

La répartition des Palestiniens recensés est la suivante : 45 % sont dans les camps et 55 % au dehors, selon la ventilation suivante : Saïda (35,8 %), Nord (25,1 %), Tyr (14,7 %), Beyrouth (13,4 %), le Chouf (7,1 %) et la Békaa (4 %).

5- Il est apparu que 4,9 % des Palestiniens possèdent une autre nationalité, que 7,2 % d’entre eux sont illettrés, alors que 93,6 % ont été scolarisés au moins entre l’âge de 3 et 13 ans. Par ailleurs, le taux de chômage dans la population recensée est de 18,4 % dans la population adulte et de 28,5 % chez les jeunes entre 20 et 29 ans. Le pourcentage de Palestiniens dans les camps est de 72,8 %. La moyenne familiale est de 4 personnes seulement.

Les Palestiniens sont minoritaires dans les camps de Chatila (29,7 % contre 57,6 % de Syriens) et Bourj Brajneh (44,8 % contre 47,9 % de Syriens). À Dbayé, ils forment 42,8 % de la population, contre 38,9 % de Libanais. À Mar Élias, ils sont presque à égalité avec les Syriens : 42,3 % contre 38,9 %.

6- Une autre légende s’envole, celle du nombre de Palestiniens mariés à des Libanaises. Il s’avère que ce chiffre s’élève à 3.707, soit 2 % seulement des 174.422 recensés, celui des femmes mariées à des Libanais représentant un peu plus de 1 % du total (1.219 femmes).

Comment expliquer l’écart entre les chiffres enregistrés par l’État et l’Unrwa d’une part, et les chiffres de ce recensement d’autre part ? En cause d’abord, la politique générale suivie par l’État libanais imposant des restrictions dans l’accès à l’emploi, au logement, à l’éducation, à la santé, etc. Par ailleurs, l’impact de la guerre civile a certainement joué son rôle, notamment la politique de confinement dans les camps suivie durant les années 80. Ces conditions ont poussé de nombreux palestiniens à quitter le Liban et à demander l’asile ailleurs, à l’exception de ceux qui n’avaient pas les moyens de voyager ou ceux qui ont volontairement décidé de rester malgré tout.

En tout état de cause, ce recensement doit inciter l’État libanais à réviser sa politique à l’égard des réfugiés palestiniens, de manière à faciliter leur accès à l’emploi, au logement, à l’éducation et au déplacement, et à respecter leurs droits civils et humains, ce que s’est engagé à faire dorénavant le Comité libano-palestinien pour le dialogue.


*Directeur du programme du gouvernement au sein du Pnud et professeur conférencier en sciences politiques à l’AUB


Les articles, enquêtes, entrevues et autres, rapportés dans ce supplément n’expriment pas nécessairement l’avis du Programme des Nations Unies pour le développement, ni celui de L'Orient-Le Jour, et ne reflètent pas le point de vue du Pnud ou de L'Orient-Le Jour. Les auteurs des articles assument seuls la responsabilité de la teneur de leur contribution. 




Enumerating Palestinian Refugees and Debunking Myths


Following the Nakba in 1948, around 100,000 Palestinian refugees fled to Lebanon. The Palestinian-Lebanese relations have passed through various stages of agreement and disaccord. They were controlled by the Army and the «second bureau» until the late 1960s and later came under the control of the armed factions of the Palestine Liberation Organization (PLO) until the 1982 Israeli invasion. In the second part of the 1980s, a blockade was imposed on the camps.

There has been widespread belief among the Lebanese and the Arabs that the number of Palestinian refugees in Lebanon may be as high as 500,000, or 400,000 by modest estimates. Indeed, Lebanese state records reveal that there were 592,711 Palestinian refugees registered in the Lebanese General Security registers, in December 2016, and 459,292 refugees registered with the UNRWA in March 2016.

The general population and housing census of Palestinian camps and gatherings in Lebanon carried out by the Lebanese-Palestinian Dialogue Committee (LPDC), the Central Administration of Statistics and the Palestinian Central Bureau of Statistics in 2017 found that there were only 174,422 Palestinian refugees residing in Lebanon and an additional 18,601 Palestinian refugees were displaced from Syria to Lebanon.

Those who question the veracity of these figures should know that:

1. This is a valid, comprehensive and qualitative census, which is the first of its kind and based on strong scientific base with high credibility.

The census was carried out by the Lebanese and Palestinian statistics bodies under the supervision of the LPDC. It covers all the residents of the 12 camps recognized by the Lebanese government, including their non-Palestinian residents. These camps are: Burj Barajneh, Shatila, Mar Elias, Dbayeh, Ein El Hilweh, Mieh Mieh, Rashidieh, El Buss, Burj Shemali, Wavel or Al Jalil, Nahr el-Bared and Beddawi, and the 156 Palestinian «gatherings». These gatherings were defined as informal settlements outside camp perimeters with 15 or more Palestinian households. They are divided into two groups: the gatherings bordering camps as a result of expansion, such as Nahr el-Bared in the North and Sabra-Tarik Jedida in Beirut, and other gatherings in villages and urban areas, which are vast areas that include suburbs of cities and towns, such as the Jal el Bahr gathering, Chouf villages and in the various quarters and old city of Saida.

More than 1,000 young men and women as well as many local, Palestinian, Lebanese and international experts were involved in this census. The census relied on advanced modern techniques, such as the use of tablets that are centrally linked to a sophisticated data-collection and monitoring system.

2. This census included all buildings; residential and non-residential units belonging to the Palestinian camps and gatherings on the Lebanese territory, and it developed a geographic information system for all buildings in Palestinian camps and gatherings.

3. Trained field teams from four levels were engaged: field researchers, team leaders, district coordinators and facilitators. The actual population count (of Palestinians, Lebanese, Syrians and Arabs) was carried out in all regions simultaneously between July 17 and July 30, 2017. The enumerators canvassed all households and asked more than 90 questions in a questionnaire covering the demographic, economic, scientific, social and housing features of the entire population.

4. The total population was found to be 237,614, a figure which includes, in addition to Palestinian refugees from Lebanon and Syria, 30,368 Syrians, 12,832 Lebanese and 1,390 other nationalities.

The distribution of Palestinians showed that 45% of them live inside the camps while 55% reside outside the camps, in the gathering and bordering areas. Palestinian refugees are distributed across the following places:

5. 4.9% of Palestinians hold a nationality other than the Palestinian nationality. 7.2% of the refugees are illiterate while 93.6% have been enrolled in schools between the ages of 3 and 13 or above. The rate of unemployment reached 18.4% and is higher among young people, reaching 28.5% for those between the ages of 20 and 29. Palestinians represent 72.8% of residents in the camps, with the rest of the population made up of Syrians, Lebanese and other Arab nationalities. The average household size is just 4 members. It is worth noting that the Palestinians have almost become a minority in some important camps, such as Shatila where they represent 29.7% of the population compared to 57.6% Syrians; Mar Elias where they represent 42.3% compared to 39% Syrians; Dbayeh where they are 42.8% compared to 38.9% Lebanese; and in Burj Barajneh where they are 44.8% compared to 47.9% Syrians.

6. Another debunked myth relates to the total number of Palestinians married to Lebanese women. There were only 3,707 such cases, or about 2% of the current residing Palestinian population of 174,422. The percentage of Palestinian women married to Lebanese was under 1%, with a total number of 1,219 cases only.

In conclusion, there must be an explanation for such a low number of Palestinian refugees. There is no doubt that the reasons involve, first and foremost, the general policies adopted by the Lebanese State, the tightening the noose on employment, housing, education, health and all ways of life, in addition to the impact of the civil war and siege of the Palestinians in the camps, especially in the 1980s. These factors have prompted the Palestinian refugees to leave Lebanon and seek asylum abroad, so that the number dropped to include those who were left stranded in Lebanon or those who chose to remain in Lebanon despite all the hardships.

In this sense, this census is an opportunity for the Lebanese government to reconsider its policies towards Palestinian refugees and to amend the legislation to allow rights for employment, property ownership, education and mobility, and to preserve their civil and human rights. These issues will form the heart of LPDC’s work in the coming period.


* UNDP Governance Portfolio Manager and Professor of Political Studies at the American University of Beirut


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