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Moyen Orient et Monde

Les bahaïs, la minorité discrètement persécutée par les houthis

Yémen

Des observateurs estiment que les actes discriminatoires des rebelles sont la conséquence de l’exportation de l’agenda iranien antibahaï.


Julie KEBBI | OLJ
20/11/2018

C’est une minorité dont la voix est passée sous silence. Victime directe du conflit qui oppose les forces loyalistes du président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi, appuyées par la coalition menée par Riyad et Abou Dhabi, aux houthis, soutenus par l’Iran, la communauté bahaïe au Yémen vit au rythme des persécutions perpétrées par les rebelles à leur égard. Perçus comme des « sataniques », des « espions d’Israël » ou encore des « hérétiques » par les houthis, les bahaïs sont contraints de pratiquer leur foi dans le plus grand secret, au risque de mettre leur vie et celle de leurs proches en péril. Une rhétorique vue par les observateurs comme une exportation de l’idéologie iranienne antibahaïe au Yémen, conséquence des liens étroits entretenus entre les rebelles et Téhéran. Un mémorandum confidentiel en date du 25 février 1991 et obtenu par les Nations unies en 1993 régule le statut des bahaïs en Iran, et appelle à ce que « leurs progrès et leur développement soient bloqués » tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Ainsi, les houthis usent des mêmes arguments que ceux avancés par les autorités iraniennes qui mènent des campagnes de persécution accrue à leur égard tant au niveau politique qu’économique, alimentées par une violente propagande antibahaïe. Religion monothéiste, le bahaïsme est apparu en Iran à la moitié du XIXe siècle et dont les principes et les valeurs reposent sur les écrits du messager divin Mirza Hussein Ali Nouri, connu sous le nom de Baha’u’llah. D’après ces écrits, « tous les hommes ont été créés pour travailler à l’établissement et à l’amélioration croissante de la civilisation », selon le site du bureau de la communauté internationale bahaïe. Selon la vision bahaïe, « l’humanité est actuellement au cœur d’un processus de développement spirituel, moral, social et scientifique. Elle est au seuil d’une nouvelle étape d’interdépendance et de connexion mondiale » pour l’unité de l’humanité, est-il souligné.

Le centre mondial bahaï, qui regroupe les hauts lieux de la foi, se trouve en Israël, tels qu’à Haïfa avec la Maison universelle de justice et près d’Acre, avec le mausolée de Baha’u’llah. Selon une source bahaïe ayant requis l’anonymat, « la cohabitation entre les bahaïs et les autorités israéliennes se passe bien. Notre communauté et la Maison universelle de justice sont toutefois complètement apolitiques, et la plupart des personnes qui travaillent sur place n’ont pas la nationalité israélienne ». « La foi bahaïe a ses lieux saints en Israël pour la simple raison que Baha’u’llah a été exilé par deux pays musulmans, c’est-à-dire l’Iran et l’Empire ottoman, dans la pire prison de l’empire qui était la prison de Akka (citadelle d’Acre), en Palestine de l’Empire ottoman où il est décédé en 1892 », souligne pour sa part Diane Ala’i, représentante du bureau de la communauté internationale bahaïe auprès des Nations unies à Genève, contactée par L’Orient-Le Jour. « C’était bien avant qu’il y ait même une mention de l’État d’Israël ou autre chose, et ça, les Iraniens le savent très bien. Ce sont des mensonges et une distorsion d’une vérité historique qui n’a rien à voir », insiste-t-elle, avant d’ajouter qu’« il n’y a aucun lien entre la foi bahaïe et l’État d’Israël ». Selon les estimations, la communauté regroupe quelque six millions de fidèles à travers le monde, dont 2 000 au Yémen. Ces derniers vivent pour la plupart dans la capitale yéménite, Sanaa, qui est sous le joug des rebelles depuis 2014.

« Les autorités de facto à Sanaa ont pris pour cible la communauté bahaïe, ce qui semble être un schéma de persécution persistant, qui comprend des perquisitions, des arrestations et des détentions arbitraires ou illégales prolongées », explique à L’OLJ Ahmad Shaheed, le rapporteur spécial de l’ONU sur la liberté de religion ou de conviction. « Les bahaïs ont aussi fait l’objet d’une campagne d’incitation à la haine extrêmement dangereuse menée par les plus hautes autorités houthies, incluant leur chef, Abdel Malek al-Houthi », remarque M. Shaheed. « Cela a donné lieu à des commentaires sur les réseaux sociaux tels que “nous allons massacrer chaque bahaï” », indique-t-il, avant d’ajouter qu’« une émission de télévision yéménite a également fait référence à des bahaïs par leurs noms et en montrant leurs photos, mettant ainsi ces personnes en situation de danger imminent ».

« Ce n’est pas une situation facile, tous les bahaïs se cachent d’une manière ou d’une autre et tentent de faire profil bas, car la plupart d’entre eux sont recherchés par les autorités houthies », témoigne Karim*, un bahaï yéménite, interrogé par L’OLJ. « Cela a affecté notre vie quotidienne au Yémen. Beaucoup de familles ont tenté de fuir vers d’autres endroits, elles ont changé de maison et, à cause de cela, les parents ont perdu leurs emplois, tandis que les enfants n’ont plus accès à l’éducation », rapporte-t-il.


(Lire aussi : Divisés par la guerre, les Yéménites partagent un même espoir de paix)


Pas plus tard qu’en septembre dernier, 24 bahaïs, dont huit femmes et une adolescente, ont été traduits en justice devant la Cour pénale spéciale de Sanaa, accusés d’apostasie, d’enseigner la foi bahaïe et d’espionnage. Des inculpations graves alors que les accusés sont passibles de la peine de mort. « Il n’y a aucune preuve, c’était un jugement sans chef d’accusation », dénonce Mme Ala’i. Parmi les accusés, cinq étaient déjà emprisonnés depuis 2017 avant d’« être amenés (au tribunal) depuis leur prison, sans avocat », rapporte-t-elle, tandis que certains « n’ont même pas été appelés pour aller au tribunal et sont désormais considérés comme des fugitifs ».

Lors de la seconde audience quelques semaines plus tard, « le juge a décidé de geler les biens de tous les accusés, tandis que l’avocat des cinq prisonniers a demandé à ce qu’ils soient libérés sur caution », précise Mme Ala’i. « Le juge a toutefois remis la décision à la prochaine audience. Celle-ci aurait dû avoir lieu samedi 10 novembre, mais elle a été reportée indéfiniment, ce qui veut dire que les cinq prisonniers sont aussi détenus indéfiniment et que les 19 autres restent dans une situation très précaire », souligne-t-elle. Au début du mois d’octobre, le porte-parole des bahaïs au Yémen, Abdallah al-

Olofi, a également été arrêté par les forces rebelles alors qu’il se rendait au marché à Sanaa. Il a cependant été libéré quelques jours plus tard.


« Nous menions une vie normale »

Si les bahaïs vivent dans des conditions difficiles dans d’autres pays tels que l’Égypte et l’Irak, l’ampleur des persécutions à leur encontre – ailleurs qu’en Iran – est un phénomène nouveau. « Avant l’arrivée des houthis, nous menions une vie normale en tant que yéménites, nous faisions partie intégrante de la communauté. En tant que bahaï yéménite, je participais à toutes sortes d’activités pour être quelqu’un de meilleur et rendre la communauté meilleure », confie Karim. « Nous allions à nos écoles, notre travail, nous organisions nos célébrations bahaïes soit dans les maisons ou dans des lieux communs et nous pouvions inviter nos amis non bahaïs. Nous n’avions pas peur pour nos vies ni pour l’avenir de nos enfants », se remémore-t-il.

Des arrestations arbitraires ont toutefois eu lieu en 2008 sous l’ancien président yéménite, Ali Abdallah Saleh. Selon Abdallah al-Olofi, « le gouvernement yéménite a commencé à sévir contre les bahaïs après avoir constaté leur attractivité croissante » à cette époque, rapporte le site Middle East Eye. Plusieurs bahaïs, dont au moins trois possédant la nationalité iranienne, sont alors arrêtés et emprisonnés par les autorités yéménites, sans que des charges claires ne soient formulées à leur égard. Certains d’entre eux ont fini par être expulsés en Iran.

En 2013, un bahaï yéménite, Hamed ben Haydara, est également arrêté par les autorités du pays, accusé de « tenter de convertir les Yéménites musulmans et de collaborer avec Israël », a indiqué Human Rights Watch dans un communiqué. Emprisonné et torturé avec l’interdiction de communiquer avec ses proches, il est toujours détenu aujourd’hui. Le tribunal pénal spécialisé de Sanaa a émis un acte d’accusation contre M. Haydara en 2015, institution alors passée sous le contrôle des houthis, soupçonné d’entretenir des liens avec Israël, « mais la plupart des charges retenues contre lui étaient liées à sa pratique de la religion bahaïe », précise HRW.

M. Haydara a été condamné à la peine de mort par la même Cour en janvier dernier et « le juge a appelé à la dissolution de toutes les institutions bahaïes, ce qui indique clairement que la condamnation de M. Haydara et que la persécution des bahaïs sont uniquement dues à des convictions religieuses », souligne M. Shaheed. M. Haydara est toujours en détention à l’heure actuelle.


« Promouvoir la paix en temps de guerre »

C’est à partir de 2014 que les conditions de vie des bahaïs ont commencé à doucement changer suite à la prise de Sanaa par les rebelles, bien que les arrestations arbitraires soient restées ponctuelles dans un premier temps. La première arrestation de masse a lieu le 10 août 2016 lors d’un raid à Sanaa au cours duquel 65 bahaïs sont arrêtés, comptant parmi eux 14 femmes et 6 mineurs, réunis pour un projet de renforcement de la communauté. Sans mandat d’arrêt, « des agents armés et cagoulés du Bureau national de sécurité (NSB), service de renseignements yéménite, qui travaille main dans la main avec les autorités armées houthies, ont fait irruption dans un atelier de jeunes bahaïs à Sanaa », a indiqué Amnesty International.

Également présent à cette réunion, Karim a été arrêté arbitrairement avant d’être emmené dans une prison contrôlée par les houthis avec le reste du groupe. Lors de l’interrogatoire, « l’accusation principale était – et je cite – que nous “essayions de promouvoir la paix en temps de guerre” », se souvient-il. « Le problème pour les houthis est que si une idéologie de paix est transmise aux jeunes, ils n’iront pas faire la guerre », estime-t-il, avant de préciser que « les houthis veulent que de nombreuses personnes aillent combattre ».

Pendant de longs mois, le groupe reste en détention sans connaître la localisation exacte de la prison avec l’interdiction de passer des appels à leurs proches. Selon Karim, s’il n’a pas été victime d’abus physiques, les forces houthies ont eu recours à différents moyens de « torture psychologique ». « Ils disaient “tu vas rester en prison longtemps”, “personne ne va demander après toi”, “ta famille ne saura rien de toi, ni ta femme ni tes enfants” », énumère-t-il.

La plupart des bahaïs arrêtés ont été libérés quelque temps plus tard « après avoir été forcés à s’engager par écrit à ne plus mener nos activités culturelles et de renforcement de la communauté », indique Karim qui vit désormais dans un lieu tenu secret pour des raisons de sécurité.


(Lire aussi : Iran: un élu local arrêté pour avoir soutenu des bahaïs)


« Réponse décevante »

Si les houthis sont principalement pointés du doigt, la communauté bahaïe est également opprimée par le gouvernement Hadi et la coalition menée par Riyad et Abou Dhabi, nuance Osama al-Fakih, directeur de l’unité de recherche de l’ONG Mwatana pour les droits humains. Selon l’organisation, deux membres bahaïs, dont un de nationalité iranienne, ont été arrêtés en janvier 2017 par les autorités à l’aéroport de Aden, ville du Sud déclarée capitale « provisoire » du gouvernement yéménite, avant d’être remis aux autorités émiraties. Ils ont été « retenus par la force sans inculpation et sans communication avec un avocat jusqu’au début du mois de septembre 2017, lorsqu’ils ont été relâchés avant la 36e session du Conseil des droits de l’homme des Nations unies à Genève », est-il précisé sur le site de Mwatana. Peu d’informations supplémentaires existent toutefois sur ce sujet.

Face à la hausse des persécutions contre les bahaïs yéménites au cours de ces dernières années, les appels des ONG et de l’ONU se multiplient pour que les houthis y mettent un terme. Interrogé sur les actions menées par les Nations unies à ce sujet, Ahmad Shaheed indique que « les déclarations publiques ont un impact sur les autorités de facto quant à la manière dont elles ont traité certains cas, mais, globalement, leur réponse est décevante ». « Les autorités n’ont toutefois pas répondu directement aux communications et n’en ont pas fait assez pour répondre aux préoccupations très graves soulevées » par l’ONU, indique-t-il.

Listant les arrestations arbitraires qui ont eu lieu depuis 2016, l’Australie, le Canada, l’Allemagne et les États-Unis ont publié un communiqué conjoint le 8 novembre exprimant « leurs inquiétudes profondes concernant le traitement des bahaïs au Yémen, particulièrement par les houthis à Sanaa » et réclamant la libération immédiate des détenus. Face au peu d’avancées sur le dossier, Karim est inquiet pour son avenir et celui de ses enfants. « Si la communauté internationale n’intensifie pas la pression sur les houthis, les persécutions pourraient atteindre le même niveau qu’en Iran », avertit-il.


*Le prénom a été modifié.


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L’azuréen

Juste un petit détail qui a l’air de rien ....Ce sont des etres humains qui ont droit d’aller et venir et à la liberté de conscience...

BOSS QUI BOSSE

C'était déjà trop compliqué à comprendre ce qui se passe au Yémen, pour nous ramener un détail qui n'a aucune importance à par faire la promotion disrael, pêcheur en eau trouble .

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