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Liban

Le yoga, pour comprendre la différence entre spirituel et religieux...

Colloque universitaire

Le syndicat libanais des enseignants de yoga a organisé avec l’USEK un débat, avec la participation d’experts français, pour dissiper la méfiance à l’égard de cette discipline venue de l’Inde.


15/10/2018

Largement répandu depuis quelques années déjà au sein de la société libanaise, le yoga, le plus souvent entendu dans son acception technique sous forme d’exercices physiques, est devenu sans aucun doute un style de vie très prisé pour ses effets bénéfiques sur le corps et l’esprit en termes d’harmonie et de bien-être. Mais cette pratique millénaire venue de l’Inde ne se limite pas à ces avantages immédiats puisque le yoga, porteur de valeurs, d’ouverture et d’altérité, est entendu également dans sa dimension philosophique et spirituelle. Une dimension dont l’Église chrétienne au Liban s’est parfois méfiée, considérant cette nouvelle discipline qui attire de plus en plus de jeunes comme une menace pour les préceptes et l’enseignement chrétiens.

C’est pour dissiper la méfiance et l’incompréhension autour de cette discipline et mettre fin à la guerre menée contre les enseignants du yoga, stigmatisés dans certains milieux religieux, que le syndicat libanais des enseignants de yoga (SLEY) a pris l’initiative d’entamer un dialogue avec l’Université Saint Esprit de Kaslik (USEK) en créant un espace d’échanges afin de clarifier les fondements de cette pratique, qui tend à une voie spirituelle sans pour autant se placer dans un rapport de concurrence avec une quelconque religion. À condition, certes, que ses règles et fondements soient bien compris et respectés, et sa pratique bien encadrée par des professionnels à l’éthique indiscutable.

C’est un peu le message qu’ont voulu véhiculer les organisateurs et les intervenants lors d’un colloque organisé à l’USEK sur le thème « Yoga pour tous ». À tour de rôle, les conférenciers ont tenté de défricher l’univers du yoga pour en expliquer les bienfaits dans un « monde en perte de repères » et faire le point sur la différence entre spiritualité et religion à travers une dynamique d’ouverture et d’échange constructif.


(Pour mémoire : Le yoga contraire à la spiritualité chrétienne, selon le Centre catholique d'information)


Relier le geste au souffle
« Le yoga est une sagesse active qui nous permet de gérer les dissonances dans la société et le monde, permettant une prise de distance qui rend possible la bienveillance », a souligné la présidente du syndicat des enseignants du yoga au Liban, Carla Moukarzel, dans son discours d’ouverture du colloque. « Le yoga permet de retrouver en nous-mêmes un espace de communion avec le moi profond pour atteindre l’unité et la cohérence de notre être, un cheminement qui tend au dépouillement, pour un lâcher-prise », dit-elle. Tablant sur une technique qui relie le geste au souffle, le yoga permet de parvenir à une détente corporelle et mentale quasi immédiate. « Le mouvement devient un geste, porté par le souffle et habité d’une intention de présence à l’instant », poursuit Mme Moukarzel.

La présidente de la Fédération nationale des enseignants de yoga de France (FNEY), Isabelle Morin-Larbey, revient pour sa part à l’étymologie du terme en expliquant que le yoga signifie « unir, joindre, mettre ensemble et comprend, dans sa profonde intelligence, l’importance du corps et du souffle ». Elle poursuit : « Dans une société de plus en plus en manque de repères, anxiogène, malmenée par le diktat du tout, tout de suite, le culte de l’individualité, de l’image et de l’excellence à tous crins, source de tant d’angoisse et de frustration, il est évident que le yoga, philosophie millénaire prônant la patience, le discernement et la rigueur, puisse interroger en prenant le contre-pied de ce qui précède. »

Outil de cheminement vers le bien-être ou tout simplement vers l’être, puisqu’il mène à une profonde connaissance de soi, le yoga est également la passerelle vers une meilleure gestion de l’émotionnel, dont la régulation est devenue indispensable face au « mal-être » qui envahit les sociétés contemporaines.


(Pour mémoire : Beyrouth se met à l’heure du yoga)


L’être et le devenir
Professeur en neurochirurgie et détenteur d’un master en philosophie, Nabil Okaiss est venu témoigner de ce malaise généralisé qui s’en prend à la psyché bien avant le corps, qui en devient la caisse de résonance. « Dans la maladie psychosomatique, principal défi de la médecine actuelle qui tend à ignorer la dimension spirituelle du patient, le yoga s’avère être un recours précieux dans le traitement des symptômes physiques de plus en plus fréquents et qui sont le reflet du mal-être profond d’une société qui perd ses repères, dit-t-il. Le yoga vise à unifier les différents fragments de l’être et surtout, (…) l’être et le devenir », ajoute le médecin.

Et si le yoga tend à calmer les turbulences que provoque en nous une vie de plus en plus trépidante et à apaiser la psyché, il ne saurait toutefois se substituer à la psychologie, tout comme celle-ci n’est pas le seul détenteur du savoir, de la connaissance de soi et de la recherche de l’équilibre. Psychologue clinicienne, Zeina Chemali est bien placée pour le dire puisqu’elle est en même temps enseignante de yoga à Paris, une double expérience qu’elle met au profit de sa pratique. « Le yoga est l’arrêt des fluctuations du mental, ce vacarme incessant des pensées et des émotions que nous avons, ce bruissement mental qui nous divertit de nous-mêmes et de nos possibilités », souligne l’intervenante. Et pourquoi chercher à arrêter les fluctuations mentales ? « Parce qu’elles sont douloureuses, source d’affliction et d’asservissement », répond Mme Chemali qui présente le yoga comme un moyen de libérer les potentialités de l’être humain. « Le mental est agité, inconstant, harceleur, puissant, obstiné (…) très difficile à saisir et à subjuguer, explique-t-elle. En s’agrippant à un mot, à un geste, à un mouvement ou à une posture, on peut arriver à déplacer le centre du mental et, par là, éviter à la machine de tourner en rond. Le corps sera l’outil concret dont nous pouvons user pour accéder au mental », ajoute-t-elle.


(Pour mémoire : Le tapis magique de Rima Rabbath)


En quête d’intériorité
Se situant à un carrefour où le corps, le souffle, l’esprit et la psyché se rencontrent, le temps d’un dialogue intérieur, le yoga touche également, dans sa finalité ultime, à la spiritualité. Dans sa dynamique d’ouverture et sa propension à l’altérité, cette discipline, que l’on tend parfois à assimiler où à confiner à une religion, l’hindouisme en l’occurrence, dépasse le cadre des croyances pour proposer une dimension spirituelle universaliste. « En se diffusant en Occident et auprès de mentalités différentes, chrétiennes notamment, le yoga a payé le prix de son succès en se métamorphosant et en se dissociant du fond religieux hindou », explique Alexis Moukarzel, architecte et chercheur en matière de civilisations, d’art, d’archéologie et d’humanités. « En effet, les exercices du yoga n’ont pas une connotation religieuse, mais spirituelle. Ils peuvent même être dépourvus de toute portée spirituelle ; ou en émouvoir une qui pourrait soutenir n’importe quelle religion. »

Pour Gisèle Siguier Sauné, professeure à l’École française de yoga et à l’Institut catholique de Paris, le yoga est un regard porté sur le monde. « Il peut-être multiple, mais ne nous enferme pas dans une vérité », dit-elle. Il ne peut être non plus enclavé « dans un système de représentations religieuses toujours relatives à un temps, une culture, une histoire. C’est à partir de cette expérience toujours singulière et en même temps universelle que se pose à nous la question de la différence entre spiritualité et religion », souligne l’intervenante. Le yoga est « respectueux de la singularité de chacun. Il s’adapte à la personne, et non l’inverse », note pour sa part Isabelle Morin-Larbey.

Les trois constituantes de l’être humain, à savoir le corporel, le psychique et le spirituel, se trouvent également « unis et solidaires dans la quête de l’intériorité » chez les mystiques chrétiens », a enchaîné pour sa part le vice-recteur de l’USEK et professeur de philosophie, le père Jean Akiki. Il s’est appuyé sur l’expérience authentique d’Isaac de Ninive, le Qatari du VIIe siècle, en abordant ses discours ascétiques « afin de comprendre, dit-il, sa démarche mystique vers l’intériorité de l’être ». « Dans la quête de son intériorité, le mystique commence et finit par le corporel », a conclu le père Akiki.

Prochain article : L’interview de la présidente de la Fédération nationale des enseignants de yoga de France (FNEY), Isabelle Morin-Larbey


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