Des mannequins présentent les créations du couturier Matthieu Blazy lors du défilé de la collection haute couture automne-hiver 2026-2027 de la maison Chanel, à Paris, en France, le 7 juillet 2026. Stéphane Mahe/Reuters
Pour son premier rendez-vous haute couture à la tête de la maison, le lundi 6 juillet à 15h, Jonathan Anderson aurait pu choisir un décor spectaculaire. Il a préféré le recueillement du petit musée Rodin et de son jardin secret, lieu fétiche de Dior depuis 2006. Entre une robe et une statue, l’artisan et l’œuvre, la haute couture se pose comme un lien, portant déjà dans son ADN la sculpture et l’architecture. Christian Dior, avant d’être couturier, fut marchand d'art et collectionneur : il connaissait la puissance des formes, la manière dont une œuvre peut modifier notre regard sur le monde.

Loin de l’héritage-relique, une conversation prolongée
Dans le jardin du musée, la collection Dior automne-hiver 2026-2027 s’est déployée comme une promenade dans un paysage mental. Une installation baptisée « Grammaire des formes » enveloppait le lieu d’une atmosphère irréelle : fougères monumentales, matières brutes, surfaces réfléchissantes, une végétation devenue décor vivant au cœur duquel le podium se faisait chemin d’exploration. Pour cette première collection, le créateur nord-irlandais n’a pas cherché à reproduire les codes de la maison mais à les interroger, à les déplacer. Avec Christian Dior en perspective, loin de l’héritage-relique, la collection suggérait une conversation prolongée, irriguée des réalités contemporaines. Sculptures en mouvement, les modèles semblent drapés à même le corps ; certains gardent la trace d’un geste interrompu. Les plissés deviennent des ondulations, les drapés des cascades arrêtées dans leur chute, les volumes prennent des présences minérales. L’inanimé respire.

Comme une métamorphose suspendue
Cette collection répond, dans le langage de la haute couture, à l’œuvre de la sculptrice américaine Lynda Benglis, dont Jonathan Anderson revendique l’influence. Depuis les années 1970, l’artiste n’a cessé de repousser les limites de la sculpture traditionnelle : ses pièces en latex, en cire ou en métal refusent la rigidité, coulent, débordent, se tordent. Ce qui fascine chez elle comme chez Anderson, c’est ce moment fragile où une forme hésite entre apparition et disparition comme une métamorphose suspendue. De nombreuses œuvres de Benglis naissent d’ailleurs de matériaux bidimensionnels que des techniques de nouage, de plissage ou de moulage transforment en volumes. La haute couture de Jonathan Anderson opère un glissement comparable, le tissu se voyant conférer une architecture sculpturale, accentuée au porté. C’est ce lien qu’Anderson explore à travers le plissé main, le nouage et le drapé.
La terre comme une mémoire du corps
Le dialogue artistique imaginé pour ce rendez-vous au musée Rodin s’étend aussi vers Magdalene Odundo. La céramiste kényane, reconnue pour ses vases aux silhouettes organiques, travaille la terre comme une mémoire du corps. Ses formes sont humaines sans être figuratives, familières sans être identifiables. Chez Odundo, la main transforme la matière ; chez Rodin, elle révèle le mouvement enfermé dans la pierre ; chez Anderson, les petites mains des ateliers Dior font du tissu une architecture. Trois langages qui composent une œuvre chorale sur une même scène, dans un même écrin.
Le « laboratoire couture » d’Anderson trouve une autre source dans la relation de longue date que Benglis entretient avec Ahmedabad, dans le Gujarat indien. Sa série Peacock, commencée à la fin des années 1970 et inspirée des paons observés là-bas, s’exprime en ornements floraux aux couleurs vives, rehaussés de perles. Cette piste a conduit Anderson vers l’artisanat indien lui-même, et en particulier vers la tradition du chintz du XVIIIe siècle : ces cotons finement tissés, peints à la main ou imprimés au bloc, dont l’influence sur les arts décoratifs européens fut profonde et durable. Des fragments anciens de chintz et d’indiennes, trouvés chez un marchand spécialisé, ornent les sacs Petit Dîner et les mini Lady Dior de la collection.

Razane Jammal, satin noir et guirlandes de roses
Une présence libanaise ajoutait sa note à cette symphonie visuelle : celle de Razane Jammal, ambassadrice Dior pour le Moyen-Orient. Le parcours de l’actrice libano-britannique, entre Beyrouth, Londres et les scènes internationales, raconte une génération qui se détache des identités assignées. Révélée par The Sandman et plusieurs productions arabes et internationales, son élégance dit surtout une manière d’être au monde. Elle portait pour l’occasion une robe de la collection Dior Croisière 2027, en satin noir, aux drapés resserrés en bouquets et guirlandes de roses blanches dans l’esthétique glamour des années 1950. Sa présence chez Dior résonne naturellement avec la vision d’Anderson qui puise dans d’autres cultures, d’autres gestes, d’autres histoires pour construire son avenir.
Au fond du jardin, tandis que défilaient ces silhouettes qui semblaient appartenir à un rêve à la fois ancien et futur, Dior rappelait que la haute couture n’est pas seulement l’art de fabriquer des vêtements précieux, mais aussi de donner une forme au temps, de signer une époque.



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