L’édito de Émilie SUEUR

Un homme et une femme

L’édito
08/10/2018

« Je suis suffoqué en voyant que l’on inflige aux femmes ce qu’on ne fait pas aux animaux. » Denis Mukwege
Il a fallu la barbarie des hommes pour que les vies de Denis Mukwege et Nadia Murad se croisent. Un homme et une femme, pourtant si loin l’un de l’autre sur le papier, lauréats, vendredi, d’un beau Nobel de la paix, pour leur combat contre les violences sexuelles employées comme armes de guerre dans les conflits.

Au-delà de leur engagement, remarquable, Denis Mukwege et Nadia Murad ont en commun un courage qui impose le respect.

Courage de ce gynécologue congolais qui aurait pu choisir de rester en France, après ses études. Mais le bon docteur Mukwege voulait aider les femmes de son pays à donner la vie. Au lieu de cela, il s’est trouvé face à des vagins ravagés par le sadisme de miliciens.

Il aurait pu plier bagages. Il a choisi de soigner, de sauver, inlassablement, les milliers et milliers de femmes, mais aussi de jeunes filles, voire de nourrissons, se présentant dans sa clinique du Sud-Kivu, royaume des viols de masse.

Il aurait peut-être dû plier bagages, car depuis qu’il « répare les femmes », Denis Mukwege a été la cible de plusieurs tentatives d’assassinat, au point que sa fondation est désormais sous la protection permanente de Casques bleus.

Courage, aussi, de la jeune Yazidie Nadia Murad qui, parce qu’elle croit au « chef des anges », a été réduite, à l’instar de milliers de ses coreligionnaires, à l’esclavage sexuel par les jihadistes de l’État islamique. Des hommes qui l’ont torturée, violée, vendue et revendue sur des marchés aux esclaves. « J’ai été utilisée de toutes les manières dont ils voulaient m’utiliser », dira-t-elle devant les Nations unies.

Car Nadia est allée raconter son calvaire au monde. Malgré le traumatisme et la douleur ravivée par chaque mot. Elle parle pour sa communauté et pour les femmes, victimes, comme elle, de violences sexuelles.

Que l’on comprenne bien ce que raconter représente pour cette jeune femme. Trop souvent, de l’Irak au RDCongo, en passant par la Syrie ou la Libye, une femme, après avoir été un champ de bataille pour ses tortionnaires, est rejetée, voire menacée de mort par ses proches, au nom d’un honneur mal placé.

Le viol de guerre est une arme à déflagration, tant ses répercussions dépassent la victime première et directe. Le viol détruit une famille, une communauté, parfois sur plusieurs générations. Malgré cela, malgré tout, Nadia Murad a parlé.

Ce faisant, elle a fait bien plus que témoigner. Elle a aussi cassé l’un de ces verrous qui entravent la mise en application du droit, le viol en temps de guerre ayant fini par être considéré comme un crime de guerre, voire un crime contre l’humanité, puni par le droit international.

Mais la justice ne peut faire son œuvre sans les mots des victimes, sans la constitution de dossiers, sans l’apport de preuves.

En décernant ce Nobel à Denis Mukwege et Nadia Murad, le comité a offert aux victimes une reconnaissance, essentielle. Aujourd’hui, Nadia Murad, la jeune Yazidie violée, est félicitée par le président irakien, et son Nobel qualifié d’« honneur pour tous les Irakiens ayant combattu le terrorisme ».

Mais en attribuant son prix à un homme qui répare les femmes et à une femme qui témoigne des violences qu’elle a subies, le Comité du Nobel de la paix a aussi lancé un message fort au monde : le viol comme arme de guerre est un fléau, endémique, aux multiples dimensions, une menace pour la paix, aujourd’hui et demain. Ce Nobel peut être, dès lors, un catalyseur pour une prise de conscience globale. Mais si son effet se limite à cela, alors il risque, finalement, d’être de peu, ou pas assez, d’utilité. Aujourd’hui, ce qu’il faut pour lutter contre le viol en tant qu’arme de guerre, ce sont des actes. Et donc des moyens. Beaucoup de moyens. Beaucoup plus, en tout cas, que ce dont les Denis Mukwege, Nadia Murad et autres personnes et organisations engagées dans le même combat disposent aujourd’hui.

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