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La Dernière

Je suis de ceux à qui l’on dit : « Rentrez chez vous ! »

Photo-roman

Sous le soleil de cette fin d’été, rencontre avec Mohammad, réfugié syrien qui, comme moi, a trouvé consolation le long de la Corniche...

27/08/2018

Nous sommes dénués de nos droits les plus élémentaires, orphelins d’un gouvernement fantôme, privés d’électricité, nourris d’eau au compte-gouttes et j’en passe. Mais cette année, j’ai décidé de faire l’autruche. De m’enfoncer tout entier dans le sable de mon déni. Ça a l’air de me réussir. D’ailleurs, tous les après-midi, quand je cours le long de la Corniche, je ne vois même plus les déchets qui frisent l’eau, je ne sens plus les égouts qui grimpent dans l’air en s’accrochant à ma semelle. Ou est-ce encore un tour de charme, une escroquerie de Beyrouth ? Son soleil qui, en se collant à la peau de la mer, semble la parer d’or, en même temps que la ville s’offre les brises douces de cette fin d’été, haleine iodée qui la trempe, au crépuscule, dans le même rose puéril que les marchants charrient langoureusement… Je souris. Mais pas plus tard qu’hier, alors que je reprenais mon souffle au niveau du portail de l’AUB, une insondable tristesse me traversait, au moment où mon regard croisait le sien, brûlé.


J’ai pensé à des larmes

Le jeune homme dont les contours du T-shirt, sur sa peau, avaient été tracés par le soleil portait autour du cou une chaîne rouillée d’où pendait une alliance. Je l’ai longtemps regardé, ses joues parsemées de taches de rousseur, son corps dessiné au couteau, une musculature visiblement sculptée dans la rue, ses ongles noircis parce qu’il ne sait sans doute pas faire autrement, ses cheveux coupés de frais, à la brosse, à la manière des marines, d’où ruisselait la mer qu’il venait de quitter. J’ai pensé à des larmes. L’eau et le sel avaient estompé son parfum viril, pomme de pin, dont font usage les barbiers. Quand la flaque d’eau, sous ses talons gercés par des après-midi dans les rochers, s’était dilatée jusqu’à atteindre mes baskets astiquées, il a dit : « Je suis désolé. » Ce désolé qui résonnait avec sa carrure de cheval rétif, avec sa beauté venue d’ailleurs qui baisse les yeux et s’excuse, se planque, se justifie, m’avait mis hors de moi. Désolé de quoi, pourquoi ? Culpabilité, exaspération, ou les deux à la fois, je ne sais plus, je lui ai demandé : « Tu as quel âge ? Tu viens d’où ? » Instinctive mais ridicule question que préconise notre époque bâtie à la force des frontières.


Ma mère, mes sœurs et moi

Je m’appelle Mohammad, j’ai toujours du mal à donner mon âge exact. Mon père prétend que je suis né en hiver, parce qu’il se souvient de m’avoir enveloppé dans une couverture en peau de mouton en rentrant du dispensaire. Les papiers qui précisent ma date et mon lieu de naissance sont partis en fumée quand notre maison et le champ où officiait mon père ont été bombardés. Ce jour-là, avec mes trois sœurs, on jouait dans le potager de la voisine à laquelle ma mère rendait visite. Depuis, je n’ai plus vu mon père. Il pleurait. Il avait la main gauche parcourue de part en part, va savoir de quoi, une balle explosive ou un pilon de son champ. Mais, détrompe-toi, il ne pleurait pas de douleur. Il pleurait pour supplier des volontaires à l’hôpital de fortune où il se faisait soigner, qu’ils nous embarquent à bord d’un de leurs bus qui pouvaient se rendre au Liban. Quand mes sœurs sont arrivées, il avait retenu ses larmes, même lorsqu’il me tendait son alliance en me faisant jurer de m’occuper de notre petite famille. Dans le bus que faisait dodeliner le souffle des bombes, je les avais serrées fort, alors que nous avancions entre la broussaille, les rivières sans gué, les chemins caillouteux et parfois même les passages de bergers, jusqu’à atteindre le camp où nous vivons aujourd’hui. Depuis, nous sommes devenus de ceux à qui l’on dit : « Rentrez chez vous. » C’est ma mère qui me l’a dit, elle l’entend à tout gré, dans les maisons où on l’embauche de moins en moins pour faire des ménages. Sauf que chez nous, je ne sais même plus c’est où. Puisque je refuse que mes sœurs aillent mendier, comme le reste des filles du camp, j’empile les petits boulots. Le matin, je livre des bonbonnes de gaz, parfois on me demande de réparer une lampe ou une chaudière, et l’après-midi j’accompagne un menuisier qui travaille pas loin. Au coucher, je grimpe dans un bus de l’État, ligne 5, de Chatila jusqu’ici. Mes copains se plaignent parfois de la saleté de l’eau, des déchets, de l’odeur des égouts, mais Beyrouth est si belle en cette saison que, comme toi, je ne vois plus tout cela.

Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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Sarkis Serge Tateossian

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