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La Dernière

Quand un Libanais ne voyageait pas loin pour partir en vacances...

Photo-roman

Au cœur d’une foule à l’aéroport de Beyrouth, alors que les Libanais affluent vers les autoroutes aériennes, je me demande ce qu’il est advenu de nos étés au pays...

30/07/2018

Rien qu’au souffle épais et poisseux de juillet et d’août, Beyrouth se vide imperceptiblement. Ça m’a frappé l’autre jour que je me rendais à l’aéroport. Coude-à-coude des voitures au niveau du barrage où un soldat, englué de chaleur, nous a souhaité un bon voyage. Il le sait bien, la plupart de ceux qui franchissent la barrière qu’il ne se dérange même plus à baisser sont là pour partir. Dans cet empressement qui se reproduit dès les portes d’entrée où les porteurs, d’ordinaire proposant leurs services avec insistance, sont tous occupés, il se devine comme un soulagement. Derniers soupirs, ultimes inquiétudes et angoisses sourdes qu’on abandonne dans les bras de ceux qui resteront. Bien qu’encore absorbés par ce(ux) qu’on quitte, ce(ux) qu’on aurait oublié(s), ce(ux) qui attend(ent) de l’autre côté du ciel, sans regarder par-dessus l’épaule, on s’abandonne à cette parenthèse creusée dans le marasme du quotidien.

Cernes alourdies
On voudrait penser que c’est la situation politique qui nous envoie flécher l’horizon, qui nous pousse vers d’autres rives. La réalité est bien plus déplorable : sur la mer, impraticable, qui transporte désormais les quelques nageurs impétueux vers les urgences des hôpitaux, flottent les déchets, sales étendards de l’échec de l’homme, que les épaules de la terre ferme ne parviennent plus à porter. La montagne, ses villages, pour certains, sont devenus des décalques miniatures de la capitale, dénaturés de leur moindre souvenir, avec leurs restaurants franchisés, leurs centres commerciaux et leurs complexes d’habitation. Une fois passée la longue file d’attente qui s’étrangle au premier point de contrôle, sous la lumière blanche qui semble couler des tubes en néon, je me retrouve au cœur d’un fourmillement de vociférations, du bousculement des lourdes valises qui se ceinturent de papier plastique, d’engueulades et de trépignements de gamins qu’on a visiblement arrachés de leur lit. Alors qu’une voix nasillarde échappée des micros, dans une bouillie indéchiffrable, liste des destinations solaires vers lesquelles titubent ces silhouettes encore encroûtées de sommeil, évadées des vertiges de la routine, j’observe les bagages des uns et des autres abritant les projets qui les ont fait patienter tout le long de l’hiver.

Ici, sous leurs poussées d’acné, une horde de bacheliers aux cernes alourdies par des nuits insomniaques peinent à contenir l’excitation à l’idée de se retrouver seuls, libres et libérés de la tutelle parentale, sur la plage d’un complexe balnéaire chypriote ou turc, où des touristes en bikini feront scintiller leurs cœurs dopés aux hormones. Plus loin, on tamponne les passeports d’un groupe de marcheurs qui s’en vont baliser les chemins escarpés d’une montagne autrichienne oubliée. On va se marier en Sicile, on va découvrir la Suède, on va en retraite de yoga en Inde, en retraite spirituelle au Pérou. À leur accent chantonnant, je reconnais des francophones qui tuent le temps dans la zone franche, parmi les effluves de parfum et de bzourat, en remâchant la même sempiternelle question : « Où vous passez l’été ? » Mykonos, Poros, quelque côte ou Los Angeles.


Les étés d’avant
Plus loin, des travailleuses étrangères empêtrées dans leur costume national qui les fait renouer avec l’humanité dont on les avait dénuées se font contrôler, trier, toiser, ranger en file derrière un guichet de verre. En patientant à la porte d’embarquement où se froissent des magazines féminins et se passent les derniers coups de fil avec le monde qu’on laisse derrière, en même temps que les hôtesses de terre pourchassent les retardataires, je repense aux étés d’avant. Il fut un temps, pas si loin pourtant, où il ne fallait pas voyager loin pour partir en vacances. Il suffisait d’un lopin de terre où, à l’ombre des grappes que personne n’aurait osé cueillir, les étourdissements de l’arak nous transportaient. Il suffisait d’une maison familiale où les enfants se noircissaient les paumes à force de grimper aux arbres, où ils savaient encore ce que c’est que dessiner et lire, où ils rapiéçaient leurs vélos de l’été dernier et se retrouvaient, à la tombée de la nuit, autour d’un feu où craquait de la guimauve. Il suffisait d’une terrasse noyée dans les pinèdes, du chant des élytres, d’une balancelle rouillée, d’un mariage autour d’une fontaine, d’une fenêtre où grimpe un jardin qui retrouve la vie, d’un déjeuner cueilli du potager, d’un cousin revenu, d’une source qui jaillit d’un rocher secret. Il suffisait, simplement, de vouloir rester.

Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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Bustros Mitri

Désormais les vacances ne sont jamais à coté. Pour exister dans l' espace de la consommation, confirmer sa réussite, îl faut partir loin, découvrir d' autres horizons, meme si on sait peu de choses du terroir d'à coté, qui a pourtant beaucoup à offrir. En parfaite logique, ceux vers qui l'on se dirige, font la meme chose en venant chez nous!

Stes David

En fait l'un n'exclut pas l'autre. Un voyage vers un pays très loin ca peut être une experience enrichante mais la variation est importante, et il ne faut surtout pas toujours voyager en avion ... C'est par exemple dommage qu'il n'y a plus de chemins de fer / trains au Liban, pour varier on pourrait voyager en train d'un village vers un autre, et prendre un vélo sur le train, découvrir le pays comme ca.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

IL FAUT IMITER LES VOISINS ET LES AUTRES. L,ENVIE EST LE MOTEUR LE PLUS BIZARRE. LES AUTRES VONT EN VACANCES A L,ETRANGER. IL FAUT FAIRE DE MEME MEME EN S,ENDETTANT. C,EST LA MENTALITE LIBANAISE : POURQUOI EUX ET PAS NOUS ?

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