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Culture

Les obsessions, entre perte et mort, de Tagreed Darghouth

Rencontre Sixième exposition individuelle de Tagreed Darghouth. Vingt-huit acryliques sur les cimaises de la galerie Agial dans la continuation de l’esprit de dénonciation d’une société déshumanisée et déshumanisante.
21/10/2013
Rencontre avec une jeune femme dont la peinture, dans un esthétisme d’un expressionnisme sombre, reste avant tout virulente contestation et regard critique.
Cheveux auburn en chignon, boucles d’oreille en plumes de merle noir. Sur son bras droit s’enroulent deux bracelets: le premier un large anneau en métal taillé, et à même la peau, un tatouage en lettres arabes, d’un poème d’Oma Khayam.
Avec son minois gracieux et sa voix toute en douceur, elle aurait pu très bien être une jeune «bimbo» de trente-deux ans traînant dans un monde de luxe et de frivolité. Eh bien non, c’est l’incarnation d’une citoyenne concernée et impliquée dans un combat social d’une humanité en prise avec la violence et la surveillance du «Big Brother».
Plus que ses propos, sa peinture témoigne de son engagement. Pour la défense de la liberté, de la dignité et de la paix.
«Cratères» aurait très bien pu être le titre de cette expo où, des plus grandes toiles (2 m x 2 m) aux plus petites (30 cm x 20 cm), la béance terreuse, à la fois terrible et fascinante, des 2000 expérimentations d’armes nucléaires en zones désertiques est carrément exhibée, montrée du doigt. Peut-être même mise en scène. Avec leur souillure morale, leur sang qui ne sèche jamais comme ceux de Hiroshima ou Nagasaki. Comme une plaie ouverte, contaminée, pour une terre à jamais polluée, pestilentielle...
Répertoriage minutieux, d’après des photos scrutées jusqu’aux derniers grains, traquées jusqu’au plus imperceptible coin d’ombre. Avec des couleurs sinistrement grises, noires, brunes, des lignes mortuaires et stériles. Trous ou fosses pour une humanité destructrice, sanguinaire, obnubilée par la domination et la dictature. Une humanité qui a renié sans vergogne, ou avec des masques qui ne trompent plus personne, son humanité. Une humanité parricide et
fratricide.
«Après des études aux Beaux-Arts de l’UL et une formation à l’Art Espace à Paris, j’ai entrepris un workshop avec l’artiste peintre syro-allemand Marwan Kassabachi, confie Tagreed Darghouth. Et c’est là que j’ai cogité le concept “quoi faire, pourquoi faire?”. Pour moi, la technique sans les idées ne tient pas la route. Sans être totalement politisée, je sais ce qui se passe sur la scène sociale humaine. D’où ma prise de position avec la chirurgie plastique, notamment avec les femmes, les jouets, la domesticité à domicile. Mon travail est dans la lignée d’une obsession, celle de la perte et de la mort.»
Éloquentes sont en effet ces toiles qui reproduisent les hantises de Darghouth, férue de Koeinig, Lucien Freud, Soutine, Baselitz, Fischl et Hopper. Du champignon de l’explosion atomique au crâne «hamletien» aux orbites oculaires vides en passant par ces glaçantes caméras de surveillance (froids objets plus voraces que gueule d’hyène) où l’être est impitoyablement pris au piège comme un rat, ainsi que ces cratères de désolation (en multiples variantes), la peinture n’a ici aucune vertu décorative ou lénifiante.
Et pourtant, comme un poème baudelairien, la beauté et la poésie jaillissent de là où on les attend le moins. De cette pourriture, de cette
laideur, de ces armes si fatales, si destructrices en masse, si meurtrières, si dangereuses, naissent des lambeaux d’un certain rêve. Comme une lassitude qui vous enveloppe un soir de grande agitation.
Grâce à ce sillage d’une tendresse insoupçonnée, curieusement apaisante, où couleurs rosées, grisâtres, rougeoyantes ou orangées se marient brusquement en silence avec des ombres fuyantes qui appartiennent pourtant à une planète nommée Terre.

L’exposition de Tagreed Darghouth à la galerie Agial, 63 rue Abdel Aziz, se prolonge jusqu’au 31 octobre.

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