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Moyen Orient et Monde

Les tenants et les aboutissants de l’attentat d’Ahvaz

Décryptage

Téhéran accuse les Arabes séparatistes d’être à l’origine de l’attaque, promettant de se venger, mais la thèse incriminant l’État islamique semble plus solide.

24/09/2018

Pour Téhéran, l’affaire est pliée : ce sont bien les séparatistes arabes du Khouzestan qui sont à l’origine de l’attaque de samedi à Ahvaz ayant fait 24 morts, dont au moins huit militaires, et 60 blessés. « Nous n’avons aucun doute sur l’identité de ceux qui ont fait cela », a dit hier le président iranien Hassan Rohani, en référence au Front populaire et démocratique des Arabes d’Ahvaz (FPDAA), un groupe séparatiste actif dans la région du Khouzestan. Une revendication de l’attentat au nom du FPDAA a été diffusée samedi sur une chaîne satellitaire, Iran International, basée à Londres. Mais le groupe a nié toute implication, dans un communiqué publié sur son site, et a accusé au contraire les autorités de Téhéran d’avoir commandité l’attaque pour détourner l’attention du soutien qu’elles apportent « à des milices dans la région ». L’État islamique (EI) a également revendiqué samedi être à l’origine de l’attaque, via son agence de presse Amaq. Dans son premier communiqué, corrigé par la suite, l’EI faisait référence à la présence de Hassan Rohani au défilé militaire d’Ahvaz au moment de l’attentat, alors que celui-ci se trouvait à Téhéran. Ce cafouillage a quelque peu discrédité la revendication de l’EI. Le fait que l’attaque ait eu lieu dans la capitale du Khouzestan en plein défilé militaire commémorant le début de la guerre Iran-Irak, particulièrement symbolique pour les minorités arabes de la région, a donné un peu plus de poids à la thèse séparatiste. Mais un énième retournement de situation s’est produit hier dans la soirée après que l’EI eut diffusé une vidéo montrant trois combattants vêtus d’uniformes des gardiens de la révolution et présentés comme les auteurs de l’attentat. À l’heure de mettre sous presse, le flou persistait encore quant aux réels commanditaires de l’attaque même si la thèse incriminant l’EI paraissait la plus probable. L’identité du groupe assaillant est pourtant loin d’être un détail et pourrait provoquer, en fonction de la réponse donnée, plusieurs types de réactions politiques et diplomatiques.


(Lire aussi :  Pays : Liban ; capitale : Téhéran, l’édito de Ziyad MAKHOUL)


« Nouveau maître »
Hassan Rohani a promis samedi une « réponse terrible » à l’attaque, et les gardiens de la révolution ont publié hier un communiqué annonçant une « vengeance inoubliable dans un avenir proche ». Du côté du régime iranien, tous les regards sont tournés vers les pétromonarchies sunnites du Golfe, accusées d’avoir, si ce n’est commandité l’assaut, au moins financé les groupes en question. Le président iranien a directement accusé « les anciens mercenaires du dictateur irakien Saddam Hussein » d’avoir trouvé un nouveau « maître sur la rive sud du golfe Persique ». « Il semblerait que les Iraniens ont beaucoup de renseignements sur la reprise de l’activisme des groupes séparatistes arabes et leurs liens avec certains pays du Golfe. De plus, le silence assourdissant de l’Arabie saoudite et de ses alliés du Golfe dans les heures qui ont suivi l’attaque est pour Téhéran une preuve supplémentaire de leur culpabilité », décrypte pour L’Orient-Le Jour Ali Vaez, directeur du département iranien à l’International Crisis Group.Téhéran et Riyad ont gelé leurs relations diplomatiques depuis janvier 2016 et se mènent une guerre par procuration sur plusieurs théâtres dans la région depuis plusieurs années. Téhéran a convoqué hier le chargé d’affaires émirati, alors qu’Abou Dhabi se place également en première ligne dans le front anti-iranien déployé par les puissances du Golfe. Le ministre émirati des Affaires étrangères, Anwar Gargash, a démenti les accusations et dénoncé la « campagne » de Téhéran contre Abou Dhabi.

Accuser les séparatistes arabes, et par extension leurs parrains régionaux, comporte plusieurs avantages pour la République islamique. Dans un contexte de tension, lié notamment aux pressions américaines après la réimposition des sanctions à l’égard de l’Iran, cela peut permettre de souder la société contre un ennemi extérieur. « Le régime va certainement utiliser sa rhétorique habituelle dénonçant le complot orchestré par les États-Unis, l’Arabie saoudite et Israël. Cela permet de ressouder en interne en essayant de faire taire les dissensions qui sont assez présentes », développe Jonathan Piron, chercheur pour Etopia et spécialiste de l’Iran, interrogé par L’Orient-Le Jour.


(Lire aussi : Minorités iraniennes : le pari risqué de Washington ?)


« Conspirations des gouvernements de la région »
Le régime n’a pas tardé à pointer les Occidentaux du doigt. Les représentants du Danemark, de la Grande-Bretagne et des Pays-Bas ont été convoqués par le ministère iranien des Affaires étrangères qui leur a fait part des « fortes protestations de l’Iran contre le fait que leurs pays respectifs abritent certains membres du groupe terroriste ayant perpétré l’attaque » d’Ahvaz. Plus direct, la plus haute autorité iranienne, l’ayatollah Ali Khamenei, a décrit l’attaque comme « une continuation de la conspiration des gouvernements de la région à la solde des États-Unis ». Washington a en effet mis du temps a condamner l’attaque, avant de le faire à demi-mot, alors que l’avocat de Donald Trump, Rudy Giuliani, participait samedi soir à une conférence intitulée « Sommet du soulèvement de l’Iran ». La représentante américaine à l’ONU, Nikki Haley, a finalement déclaré hier que les États-Unis condamnaient toute attaque terroriste n’importe où, tout en pointant la responsabilité du régime dans l’origine des troubles. « Le fait que de hauts responsables américains, comme John Bolton avant de devenir conseiller à la Sécurité nationale, aient ouvertement plaidé pour aider les minorités ethniques et sectaires iraniennes à déstabiliser l’Iran aggrave les soupçons de Téhéran », note Ali Vaez.


Profit pour les pasdaran
Téhéran pourrait mettre ses représailles à exécution à plusieurs niveaux. Régional, déjà, en renforçant encore le poids des pasdaran et en menant une politique plus agressive sur le terrain vis-à-vis des États-Unis et de leurs alliés du Golfe. « Si l’Iran fait cela, il se tire une balle dans le pied », nuance toutefois M. Piron. « Téhéran sait pertinemment que s’il s’en prend aux intérêts de l’Arabie saoudite ou à ceux des Émirats arabes unis, l’administration Trump va utiliser cela de manière opportuniste pour lui mettre davantage de pression », ajoute-t-il. National, ensuite, où le régime devrait instrumentaliser l’attaque pour accroître encore la répression non seulement contre les mouvements séparatistes mais contre toute forme d’opposition, au nom d’une unité sacrée. « Les membres de la communauté arabophone et sunnite pourraient être désignés comme des agents de l’étranger », soutient M. Piron.

« L’attaque pourrait profiter aux gardiens de la révolution qui devraient recevoir plus de financement et de soutien pour réprimer les groupes séparatistes », confirme M. Vaez. La République islamique se retrouverait, en revanche, dans une position assez délicate si la responsabilité de l’EI venait à se confirmer. Le régime a notamment justifié ces dernières années ses interventions militaires en Syrie et en Irak par le besoin de protéger la population iranienne du jihadisme sunnite. Le double attentat perpétré par l’EI en juin 2017 contre le Parlement et le mausolée de l’imam Khomeyni à Téhéran avait particulièrement marqué les esprits. Que l’EI soit capable de s’infiltrer dans une parade officielle, dans une région à majorité arabe, aurait de quoi inquiéter la population iranienne sur l’efficacité de la politique sécuritaire du régime.



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