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Moyen Orient et Monde

Minorités iraniennes : le pari risqué de Washington ?

Éclairage

Pour déstabiliser le régime de Téhéran, les États-Unis seraient tentés d’instrumentaliser les minorités qui s’estiment marginalisées par le régime, qu’il s’agisse des Kurdes, des Baloutches ou des Arabes.

Acil TABBARA | OLJ
21/08/2018

Simple hasard du calendrier ? La date choisie par le département d’État américain pour annoncer la mise en place d’un « groupe de travail sur l’Iran », chargé d’intensifier la pression sur le pays, jeudi 16 août, coïncidait avec le 65e anniversaire du coup d’État orchestré notamment par la CIA qui avait renversé en 1953 le Premier ministre nationaliste démocratiquement élu Mohammad Mossadegh.

Les États-Unis proclament haut et fort jusqu’à présent qu’ils ne veulent pas faire chuter le régime iranien, mais simplement l’asphyxier par le moyen des sanctions qui vont se durcir en novembre, lorsqu’elles vont toucher le secteur des hydrocarbures. Mais certains faucons de l’administration américaine ont évoqué un changement de régime, comme le conseiller du président Donald Trump à la Sécurité nationale, John Bolton, qui appelait avant sa nomination à ce poste à déstabiliser l’Iran en encourageant la rébellion des minorités ethniques, Kurdes, Baloutches et Arabes. Et certains faits troublants, comme la résurgence de la violence dans le Kurdistan iranien, laissent croire que Washington ou ses alliés pourraient décider d’appuyer des groupes armés issus de ces minorités qui se plaignent de discrimination.

 « Les États-Unis ou des pays de la région ont déjà tenté d’utiliser des minorités religieuses, ethniques ou confessionnelles en Iran » , déclare à L’OLJ Mohammad Saleh Sedghian, directeur du Centre arabe des études iraniennes à Téhéran, confirmant que des « informations indiquent qu’ils tentent de le faire à nouveau » . « Mais je crois que c’est un pari perdu d’avance. Jusqu’à présent, ces tentatives étrangères ont échoué », assure-t-il.


(Lire aussi : L’Iran au cœur des discussions entre les États-Unis et Israël)


Mosaïque ethnique
Car l’Iran, « contrairement à ce que certains pourraient penser, n’est pas un bloc ethniquement ou religieusement homogène », explique Didier Chaudet, spécialiste de l’Iran et directeur de la publication du Centre d’analyse de la politique étrangère (CAPE), interrogé par L’Orient-Le Jour. « Si le cœur du pays et la majorité de la population sont persans chiites (environ 61-65 % de la population totale), le reste est composé de minorités diverses », dit-il. Il y a d’abord les Azéris, en majorité chiites, qui représentent à peu près 15 % de la population totale, et sont « très bien intégrés », selon le chercheur qui souligne ainsi que le guide suprême de la révolution, Ali Khamenei, tout comme le politicien et réformiste Mir-Hossein Mousavi sont d’origine azérie. 

Mais il y a aussi les Kurdes, qui vivent pour la plupart dans la province kurde de l’Ouest, ou les Baloutches, dans le Sistan-Baloutchistan, près de la frontière avec le Pakistan, deux communautés sunnites – les sunnites représentent 8 à 10 % de la population iranienne, selon le chercheur –, ainsi que les Arabes chiites de la province du Khouzistan dans le Sud-Ouest, à la frontière avec l’Irak. Tous ces groupes se plaignent de discrimination. « Dans le Sistan-Baloutchistan par exemple, alors que les sunnites représentent 75 % de la population, ils n’ont que 6 % des postes gouvernementaux », explique M. Chaudet. Quant au Kurdistan, le taux de chômage pour les jeunes de 15 à 24 ans y est de 41,2 %, alors que la moyenne nationale est de 25,3 %, selon lui.

Mais, pour l’expert, « ce serait une erreur que de caricaturer la situation des minorités en présentant les choses comme un désir systématique de l’État iranien de discriminer, notamment les sunnites. Par contre, on est face à un problème typique de tensions politiques et surtout économiques entre centre (principalement chiite et persan) et périphérie (très souvent non persane) ». 

M. Sedghian assure lui aussi que l’Iran « accorde une liberté suffisante aux minorités » pour qu’elles n’appuient pas les revendications séparatistes des groupes armés dans le Khouzistan, au Sistan-Balouchistan ou au Kurdistan d’Iran.


(Lire aussi : Les sanctions américaines vont-elles plonger l’Iran dans le chaos ?)


Résurgence de la violence dans le Kurdistan d’Iran
C’est justement dans cette dernière région que les groupes kurdes iraniens armés, basés dans le Kurdistan d’Irak, ont ces dernières semaines revendiqué plusieurs attaques contre les forces de sécurité iraniennes, après une longue période de calme relatif. Pas plus tard que le 16 août, le PDKI (Parti démocratique du Kurdistan iranien) annonçait avoir tué quatre gardiens de la révolution et blessé trois autres dans une attaque à Bane. 

Le 11 août, le PDKI annonçait avoir tué 12 « terroristes des gardiens de la révolution » dans un affrontement qui a opposé les deux parties pendant cinq heures dans le nord-est de l’Iran, près de la ville d’Oshnavieh, non loin de la frontière avec le Kurdistan d’Irak.



Selon un communiqué officiel iranien, une unité des gardiens de la révolution a pu repousser une attaque « menée par un groupe terroriste lié à des services secrets étrangers, qui a tenté de s’infiltrer dans le pays », et onze rebelles kurdes ont été tués. Les pasdaran ont saisi d’importantes quantités d’armes, de munitions et de matériel de communication, selon le communiqué officiel. Le DPKI a reconnu avoir eu six tués dans ses rangs.

Déjà le 25 juillet, le même groupe avait indiqué que deux de ses combattants, qui » rendaient visite à des familles de martyrs « , avaient été tués par les pasdaran. Un mois plus tôt, le PDKI avait affirmé avoir tué un commandant des pasdaran dans des affrontements près de Piranshahr. Et le 8 juin, les peshmergas du PDKI avaient annoncé avoir tué neuf membres des gardiens de la révolution et blessé 18 autres lors de combats dans la région montagneuse d’Oshanvieh.

Pour sa part, un autre groupe kurde iranien également basé dans le Kurdistan d’Irak, le PJAK (Kurdistan Free Life Party, une branche du PKK, les rebelles kurdes turcs), avait annoncé le 21 juillet avoir tué dix gardes-frontières iraniens dans une attaque menée de nuit près de la ville de Mariwan. Fait plus troublant encore, le chef du PDKI Mustafa Hijri, ainsi que Abdallah Mohtadi, le chef d’un autre groupe kurde iranien, le Komala (communiste), ont été invités à Washington en juin dernier. Dans un discours le 11 juin devant l’influent Council on Foreign Relations, M. Mohtadi a plaidé pour un changement de régime en Iran. M. Mohtadi a également appelé les États-Unis à soutenir « l’opposition démocratique en Iran, et notamment le peuple kurde, pour provoquer un véritable changement en Iran », lors d’un entretien au cours de son séjour à Washington avec Steven Fagin, directeur du bureau des Affaires iraniennes au département d’État, qui vient d’être tout récemment nommé consul général à Erbil au Kurdistan d’Irak.


Le Pakistan, base arrière pour les Baloutches
Quant aux Baloutches – peuple qui vit à cheval entre l’Afghanistan, le Pakistan et l’Iran – historiquement opposés au pouvoir central à Téhéran, leurs groupes armés pourraient être appelés à jouer un rôle depuis le Pakistan voisin. Le groupe jihadiste le plus actif est aujourd’hui le Jaïch al-Adl, qui mène régulièrement des attaques depuis le Pakistan où certains de ses chefs sont basés.

Le site d’informations confidentielles Intelligence online révélait le mois dernier que les responsables iraniens sont persuadés que les États-Unis et l’Arabie saoudite pensent installer à Islamabad une salle d’opérations militaires conjointes pour la région, destinée à mener des opérations de déstabilisation en Iran, sur le modèle du Military Opérations Center (MOC) pour la Syrie établi par Washington à Amman en 2013 pour épauler les rebelles syriens. Intelligence online affirme que des contacts ont été pris en ce sens entre Américains, Saoudiens et Pakistanais.

 « Pour Islamabad, se mettre l’Iran totalement à dos serait une folie géopolitique, avec un Afghanistan et une Inde qui refusent de reconnaître vraiment leurs frontières avec le Pakistan », estime cependant Didier Chaudet, qui souligne également que le Pakistan « lutte également contre un mouvement séparatiste/terroriste dans le Baloutchistan pakistanais. Soutenir le séparatisme baloutche en Iran n’aurait donc aucun sens » et serait même « suicidaire » pour lui. « Par contre, ajoute-t-il, Américains, Saoudiens et Israéliens pourraient être tentés d’utiliser leurs services de renseignements pour soutenir ce mouvement baloutche du Pakistan. » Le chercheur rappelle que, sous l’administration Bush, « il y a eu une tentation d’utiliser le Jundullah », mouvement jihadiste séparatiste baloutche dont est issu Jaïch al-Adl, « au moins pour espionner l’Iran », avant d’abandonner ce projet que « le Jundullah était idéologiquement trop radical et trop indépendant ».

Par contre, il semblerait qu’Israël soit entré en contact avec ce groupe, des agents du Mossad se faisant passer pour des Américains auprès des jihadistes baloutches, une affaire révélée par Mark Perry dans Foreign Policy en 2012. « Si l’administration W. Bush a été prudente sur ce sujet, si l’administration Obama n’était pas intéressée par cette possibilité, on peut craindre que l’administration Trump soit tentée par cette arme déstabilisatrice », dit encore M. Chaudet.


Le Khouzistan, terre de contestation fertile ?
Quant à la province du Khouzistan, peuplée majoritairement d’Arabes chiites et qui abrite une grande partie des gisements pétrolifères exploités dans le pays, elle a de tout temps été objet de convoitises régionales. Mohammad Saleh Sedghian rappelle ainsi que Saddam Hussein « avait tenté d’exploiter, sans succès », cette carte, en affirmant vouloir « récupérer l’Arabistan », nom que le dictateur irakien donnait à cette province et qui avait connu les batailles les plus féroces lors de la guerre qui a opposé l’Iran et l’Irak. 

La province qui connaît des problèmes de pollution et de sécheresse à répétition se plaint d’être défavorisée. Dernièrement, elle a été le théâtre de nombreuses manifestations populaires, les habitants étant descendus dans les rues pour protester contre les pénuries d’eau et la pollution de l’eau potable, des manifestations largement répercutées par les médias des pays du Golfe.

Mais « les manifestations qui se sont déroulées au Khouzistan ont également eu lieu à Machhad ou Téhéran, pour des revendications à caractère social », assure M. Sedghian.

Dans un discours le 22 juillet, le secrétaire d’État Mike Pompeo avait dénoncé « l’arrestation par le régime de centaines d’Ahwazis, membres de la minorité arabe en Iran, lorsqu’ils demandent que leur langue et leurs convictions soient respectées ». Cette province a également un mouvement séparatiste, le Mouvement de lutte pour la libération de l’Ahwaz, basé à l’étranger, qui a revendiqué au cours des dernières années des attaques contre les forces de sécurité iranienne et le sabotage d’oléoducs dans la riche province pétrolifère. Son fondateur, Ahmad Mola Nissi, a cependant été abattu le 9 novembre 2017 à La Haye, ses partisans accusant immédiatement le régime iranien de l’assassinat.

Selon Intelligence online, l’Arabie saoudite « chercherait à trouver un remplaçant à Ahmad Mola Nissi, qui avait commencé un travail de rapprochement entre les différents groupes ethniques iraniens opposés à Téhéran », les Arabes, les Baloutches et les Kurdes.


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Wlek Sanferlou

Les labos libanais et syrien ont confirmé la théorie alors pourquoi pas l'Iran ou autres?

Talaat Dominique

cela pourrait atteindre les autres pays de la région, qui sontaussi une mosaïque de peuples

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