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Liban

Le cri de colère des habitants de Qaa et Ras-Baalbeck : « L’État nous abandonne à notre triste sort »

Reportage

Un an après la fin de l’opération l’« Aube des jurds », les régions de Ras-Baalbeck et de Qaa n’ont toujours pas reçu les aides promises par le gouvernement.

Nada MERHI | OLJ
30/08/2018

Un air de sécurité souffle sur Ras-Baalbeck et Qaa depuis que l’armée a chassé, il y a un an, les jihadistes du groupe État islamique (EI) qui sévissaient sur les hauteurs de ces deux villages, dans le cadre de l’opération l’ « Aube des jurds ». Lancée le 19 août 2017, celle-ci a duré neuf jours, au terme desquels le chef de l’État Michel Aoun a annoncé le 30 août « la victoire du Liban contre le terrorisme ».

Depuis, les habitants de ces deux villages chrétiens situés à la frontière libano-syrienne, et endeuillés en 2016 par une attaque menée par huit kamikazes jihadistes, respirent plus « librement ». Mais la vie n’est pas revenue à ces bourgades, comme en témoignent les routes vides. Les échoppes le sont aussi. Les propriétaires égrènent les heures à coups de cigarettes et de café, dans l’attente d’un client qui tarde à se pointer. La crise économique est fortement ressentie dans cette région du pays, qui a pourtant espéré faire l’objet d’un plan de développement au lendemain de la guerre antiterroriste, d’autant plus que le gouvernement a promis des indemnités « que nous n’avons toujours pas reçues », déplorent à l’unisson des responsables de ces deux villages.

« Nous souffrons d’un fort marasme économique, explique Bachir Matar, président du conseil municipal de Qaa. Dans cette région, l’économie repose sur l’agriculture. Or, les agriculteurs n’arrivent pas à écouler leurs marchandises, le marché local étant limité, et, avec la fermeture des frontières terrestres, ils n’arrivent pas à les exporter. De plus, l’irrigation leur coûte cher puisqu’ils doivent payer le mazout pour extraire l’eau des puits artésiens. Ils n’arrivent pas à bénéficier de l’eau de Laboué, qui est souvent coupée dans la région. Comme un malheur n’arrive jamais seul, les inondations cette année ont détruit la saison et abîmé les canalisations d’eau. » Et de poursuivre : « Nous avons misé beaucoup sur le poste-frontière de Qaa-Joussié, mais il n’a pas réussi à générer une activité économique. Au lendemain de l’opération l’Aube des jurds, l’État a promis de verser des indemnités à la région d’une valeur de 15 millions de dollars. À ce jour, nous n’avons rien reçu. »

Même son de cloche chez le président du conseil municipal de Ras-Baalbeck, Doreid Rahal, qui ajoute que « le village est à la base délaissé, maintenant il est sinistré ». « L’État ne se soucie pas de nous », se désole-t-il. Il poursuit : « Nous avons par ailleurs des problèmes avec la Syrie sur la propriété du village de Martbaya. L’État libanais a permis aux Syriens d’y entrer pour récolter les terrains. L’armée nous interdit d’y accéder, sachant que ce village est en territoire libanais, selon le tracé des frontières effectué lors du mandat français. »

Concurrence syrienne

Les habitants de Ras-Baalbeck et de Qaa souffrent en plus du « manque du sentiment d’appartenance ». « Les grandes fortunes de Qaa investissent à Beyrouth, alors qu’elles n’ont jamais pensé à créer un projet pour leur région qui pourrait offrir des opportunités de travail aux habitants », dénonce Dalida Matar, qui souligne que « la pauvreté est fortement ressentie cette année parmi les familles ». Elle pointe également du doigt la négligence du secteur de la santé, « aucune initiative n’ayant été entreprise pour améliorer la situation du seul hôpital qui dessert la région ».

À cela s’ajoute le problème que pose la présence massive de réfugiés syriens « qui font la concurrence aux Libanais ». « Qaa à lui seul compte plus de 20 000 réfugiés, avance Samir Awad, ancien moukhtar de la bourgade. Ils bénéficient de l’infrastructure du village en électricité et en eau sans rien offrir en contrepartie. Plus encore, ils concurrencent les Libanais dans plusieurs secteurs comme les travaux électriques, la coiffure, la mécanique des voitures, etc., et offrent leurs services à des prix moindres, alors qu’il leur est interdit d’exercer ces métiers. Aujourd’hui, les réfugiés syriens ont leurs commerces dans les Macharih de Qaa. Ils sont autosuffisants. »

« La main-d’œuvre syrienne est souhaitée dans le secteur agricole qui compte beaucoup sur eux, mais malheureusement, les Syriens se sont tournés vers d’autre secteurs qui leur sont plus rentables », constate de son côté Nagi Nasrallah, habitant de Ras-Baalbeck.

Pour Samir Awad, il est important que le lotissement des terrains situés dans les Macharih de Qaa, qui s’étendent sur 15 km², interrompu durant l’offensive israélienne contre le Liban en 2006, se poursuive « pour que les agriculteurs puissent exploiter ces terrains ». « Mais il reste le problème des mines et des obus non explosés, ajoute-t-il. L’armée n’a pas encore fini de déminer. »

Aucun sens du danger

Sur le plan sécuritaire, « la situation s’est nettement améliorée », de l’aveu même des responsables de ces deux villages, qui soulignent que désormais, les habitants se déplacent plus librement, sans crainte. « Lorsque les jurds étaient occupés par les terroristes, nous vivions dans la peur de les voir s’infiltrer jusqu’à chez nous, notamment après août 2014 (lorsque les terroristes de Daech et du Front al-Nosra avaient attaqué les postes de militaires libanais dans la ville de Ersal et enlevé plus d’une trentaine d’entre eux) », confie Élias Mourad, habitant de Ras-Baalbeck. « Aujourd’hui, les habitants qui avaient fui durant cette période ou ceux qui vivent à Beyrouth (durant la guerre civile, une grande partie des habitants de ces villages se sont installés dans la capitale) reviennent le temps d’un week-end ou plus », poursuit-il.

« Désormais, nous veillons pour nous amuser, alors qu’il y a quatre ans, les jeunes se relayaient la nuit pour veiller à la sécurité de la ville, renchérit Nagi Nasrallah. C’était leur façon d’aider les forces de l’ordre. »

Des propos confortés par la neuvième brigade de l’armée, qui s’est déployée dans la région depuis juin 2018, couvrant Ersal, Ras-Baalbeck, Qaa et Hermel, sur une zone de 42 x 49 kilomètres. « La situation sécuritaire est meilleure que n’importe quelle autre région du pays », insiste ainsi un responsable de la neuvième brigade, assurant que « bien que des conflits éclatent de temps à autre entre les habitants, surtout à Ersal, les responsables du désordre sont remis à l’armée en l’espace de quelques heures ».

Un hic toutefois. « Les habitants de Ersal – et des autres localités aussi – se plaignent de ne pas pouvoir accéder facilement aux jurds, note-t-il. La deuxième brigade des gardes-frontières terrestre n’a pas encore complété son déploiement dans la région, et, pour éviter toute tentative de trafic ou d’entrée illégale en territoire libanais, nous avons renforcé le contrôle dans ces zones. Les Libanais peuvent s’y rendre, mais les Syriens, surtout ceux qui travaillent dans les carrières, doivent être munis d’un permis. »

Le responsable souligne en outre qu’au lendemain des opérations menées contre les terroristes à Ersal, Ras-Baalbeck et Qaa, « le commandement de l’armée avait autorisé la réouverture des routes accédant aux terrains agricoles qui étaient occupés par les terroristes ». Ceux-ci ayant laissé derrière eux « des mines, des munitions et des obus non explosés, des mesures strictes ont été prises dans ces périmètres », précise-t-il. « Malheureusement, les Libanais, en général, n’ont pas le sens du danger et souvent, ils ne se conforment pas aux directives », poursuit-il. Et d’affirmer que la neuvième brigade déploie tous les efforts pour venir en aide aussi à la population locale, « mais nous ne pouvons pas nous substituer à l’État ».

Un an après la fin de l’opération l’Aube des jurds, les habitants de Ras-Baalbeck et de Qaa ne cachent pas leur soulagement. Réconfortés par la présence de l’armée, ils espèrent cependant que les députés de la région « se réuniront pour penser sérieusement à des projets de développement pour la région ». « Nos villages ne doivent pas constituer uniquement une porte d’entrée pour combattre le terrorisme, lance Bachir Matar. On parle d’une nouvelle aube. Il faut qu’elle le soit sur les plans de l’économie, de la justice, de l’équilibre et du droit. »


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Irene Said

Chers concitoyens libanais,
il faut définitivement comprendre que les députés libanais se font élire...non pour vous servir, mais pour se servir eux-mêmes.
Ils sont champions pour faire des campagnes pré-électorales avec leurs photos partout accompagnées de slogans prometteurs, organisent des meetings pendant lesquels ils nous gavent de promesses et de projets mirifiques...qu'ils oublient sitôt qu'ils ont été élus !

"Aide-toi...le ciel t'aidera", chers concitoyens, la seule méthode valable pour nous...petit peuple dans la Bekaa et partout au Liban.
Eux, les députés, vivent pour un autre monde, le leur !!!
Irène Saïd

Le Faucon Pèlerin

Consommez libanais. Mangez les fruits et légumes produits
par les terres de votre patrie, irrigués par la sueur de vos compatriotes au lieu d'importer ceux produits à l'étranger arrosés de pesticides les plus nuisibles interdits partout ailleurs dans le monde.
Consommez libanais, produit par des Libanais dans une terre libanaise.
Détail historique : Dans la famine de 1915, un grand nombre d'habitants de Sarba (Kesrouan) avaient survécu grâce au blé envoyé clandestinement de Ras-Baalbeck au Couvent du Saint-Sauveur à Sarba. Les prêtres en offraient une partie aux habitants du voisinage.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

MARASME ET DECEPTION UN PEU PARTOUT DANS LE PAYS ET NON SEULEMENT DANS LES REGIONS DE RAS BAALBECK ET DE ERSAL...

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