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Culture

Ben Harper, entre humanité déchue et mystique de la transcendance

Festival de Baalbeck

« Mon but est de transmettre le message que nous sommes tous interconnectés », affirme le chanteur-compositeur dans un entretien exclusif à « L’Orient-Le Jour » avant son concert.

20/08/2018

Avec toute l’étendue de son talent polyvalent, le chanteur-compositeur Ben Harper, accompagné de son band principal, The Innocent Criminals, a plongé deux heures durant samedi soir le public du Festival de Baalbeck dans son univers envoûtant et éclectique, alternant entre riffs stridents de heavy rock, accents prononcés de blues, rythmes entraînants de funk, légèreté aérienne du reggae et élévation spirituelle du gospel. Une sorte de voyage cosmique et transcendant dans un monde de good vibrations (nonobstant l’indiscipline honteuse et marquée de quelques spectateurs en état d’ébriété avancée et que le chanteur, pourtant d’un calme olympien, sera obligé de recadrer), de solidarité, d’amour, de paix et de liberté. De la beauté pure, comme une sorte de rencontre fortuite et naturelle entre Bob Marley et Led Zeppelin chez John Lee Hooker, pour une improvisation symbiotique en toute liberté… 

« Je suis honoré d’être ici. Il s’agit de la plus belle soirée de ma vie », confie le temps d’une pause Ben Harper, pourtant peu loquace et totalement immergé dans sa musique, en contemplant l’intérieur du temple de Bacchus, qui se dessine en arrière-plan sur fond bleu. Les lieux dégagent en effet un mélange de sérénité et d’intemporalité qui s’accorde parfaitement avec les valeurs du chanteur et son univers musical. Dans un entretien exclusif à L’Orient-Le Jour, peu avant son entrée en scène – et après avoir accepté très simplement de prendre des photos individuelles avec chacun des jeunes ouvreurs du festival–, il confie qu’il a fait ses recherches préalables sur la longue liste de célébrités qui ont laissé leur empreinte à Baalbeck, qu’il connaît et reconnaît « la gravité historique de l’endroit où il se trouve » et, avec une humilité et une simplicité déconcertantes, ajoute : « Je dois à présent le mériter. »

Ce sentiment de « gravité » revient comme un leitmotiv lorsque le chanteur, doté d’un profond sens humaniste qui ressort de ses chansons comme un cri de détresse face au désordre du monde, évoque la proposition qui lui a été faite de se produire au Liban, au cœur d’un Moyen-Orient déchiré par la violence. D’autant – il l’avouera d’ailleurs durant le concert – que ses proches lui ont fait part de leur inquiétude face à ce déplacement, « mais je leur ai dit que New York, c’est tout aussi dangereux ! ». « Il est toujours important pour moi de montrer au monde que la culture, ce n’est pas ce que l’on voit, mais ce dont on fait l’expérience. Je refuse de me laisser intimider par ce qui se produit à 30 km de distance, dans les deux directions, dit-il. L’esprit d’Aretha Franklin (décédée quelques jours auparavant) et de son engagement pour la dignité humaine et les droits civils est, de l’aveu propre du maestro, très présent. « Mon but est de transmettre le message que nous sommes tous interconnectés, en quelque sorte. Il n’y a qu’une vie pour transmettre son message et il faut le faire le plus clairement possible », ajoute Ben Harper.


(Lire aussi : Ben Harper, l’éclectisme et la sincérité des grands)


Des brèches dans le plomb
Cette fonction de médiateur, de passeur au sein d’un monde ravagé par les replis identitaires, Ben Harper l’assume pleinement et en fait magistralement la démonstration, sa slide guitare emblématique de blues de marque Weissenborn sur les genoux. L’homme se situe nettement dans la lignée historique des protest singers de la Tour de la chanson. D’emblée, le public est ainsi projeté dans cet univers de respect et d’acceptation de l’autre par une interprétation hypnotique de God Fearing Man: « Dites-moi qu’est-ce qui donne à quelqu’un le droit de dire que son Dieu est meilleur que n’importe quel autre. N’avons-nous pas tous le droit de trouver Dieu par nous-mêmes ? » Le ton est donné, dans une atmosphère quasi religieuse. Nous sommes dans les entrailles sordides de l’humanité déchue, mais néanmoins en pleine mystique de la transcendance. Ce cri de détresse est parfois celui de la reddition face à l’invincible défaite. « Tu ne peux pas échapper à ce monde cruel car il n’y a nulle part où fuir (…). Il est cruel depuis le commencement et il sera cruel lorsque nous ne serons plus », lance-t-il dans une version poignante, écorchée de Welcome to the Cruel World. Mais cette défaite ne le dispense pas d’invoquer des nuages orageux pour hurler contre ceux qui déshumanisent le monde, comme sur Excuse Me, Mr. Ni de militer quand même pour que des brèches dans la chape de plomb laissent entrevoir l’éclat de beauté (à travers l’immense Woman in You), le salut constitué par la liberté (One Road to Freedom) ou la délivrance collective par l’intime conviction qu’il est possible de refaire le monde par la seule force de la volonté (With My Own Two Hands). C’est d’ailleurs avec cette chanson reggae, sur laquelle il se donne complètement, corps et âme, et à laquelle il associe le public dans un énorme élan de solidarité – un seul cœur vibrant et palpitant –, que Ben Harper galvanise la quasi-intégralité d’un public assez compliqué et plutôt insoumis.

Au terme d’un concert d’une très grande richesse musicale et représentatif d’une maturité exceptionnelle, et suite aux demandes du public, Ben Harper finit son tour de chant par Burn One Down, une chanson de jeunesse qui n’est plus aujourd’hui très représentative de ce qu’il est devenu à l’orée de ses 50 ans : un artiste complet et mûr, un chanteur de blues pétri par les brisures, un maître qui continue humblement à chercher sa voie et son inspiration, loin des avanies du succès, des injustices, des idées reçues et de toutes les certitudes. Du pain bénit pour Baalbeck et le Liban, samedi, mais aussi et surtout pour l’industrie musicale postmondialisée.

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