Liban

Histoires d’amour, de séparation et de souffrance (3)

La psychanalyse, ni ange ni démon
18/08/2018

Il y a 35 ans, une femme me consulte à Paris et entreprend une psychanalyse avec moi. Elle a 50 ans. Depuis l’âge de 17 ans, elle est mariée à un homme qu’elle aime et qu’elle a choisi. Ils ont trois enfants qu’elle adore. Avec son mari, elle n’a jamais connu d’orgasme. Du plaisir sexuel, oui, mais pas d’orgasme. Longtemps après, elle se laisse séduire par un autre homme avec qui elle établit une relation extraconjugale. Mais il se reproduit la même chose. Beaucoup d’amour, d’affection, d’humour et de complicité, mais toujours pas d’orgasme. Elle en vient à l’analyse pour cette raison. D’un milieu social très aisé et ultraconservateur, elle pensait qu’elle était anormale et que sa sexualité était pathologique. Elle reconnaît que si elle s’était laissé séduire par un autre homme, c’était dans le seul espoir d’éprouver l’orgasme. Pourquoi prend-elle ce risque alors que sur le plan sexuel se reproduit la même chose ?

Un père très sévère et une mère très libre dans sa vie sexuelle marquent son enfance de points d’interrogation encore non résolus. « Ma vie sexuelle est malheureuse et mon insatisfaction est source de maux physiques, j’ai toujours mal quelque part. » Je lui demande si, avant le mariage, elle a connu l’amour. « Jamais », répond-elle. Elle est en analyse avec moi depuis deux ans et se sent mieux d’avoir pu extérioriser tout ça, elle n’en a jamais parlé à personne, surtout pas à son amant. Mais rien n’a changé sur ce plan-là. Elle désespère un peu d’avoir un jour un résultat, mais elle continue. J’insiste plusieurs fois pour savoir si elle n’avait jamais eu une histoire d’amour, même sur les bancs de l’école, et sa réponse fut toujours négative.

Un jour, elle fait un rêve étrange : elle est assise en face de moi et elle remarque un bout de papier sur la table basse à côté d’elle. Par curiosité, elle le prend. Mais le bout de papier glisse sous sa peau et disparaît. Je lui demande « s’il y avait quelque chose d’écrit là-dessus ». « Non, répond-elle. Pourquoi ? » « Parce que le papier est fait pour qu’on écrive dessus. » À la séance suivante, elle me raconte qu’elle avait quitté mon bureau toute troublée, sans savoir pourquoi. Et ce jusqu’au soir, avant de s’endormir. Elle se rappelle alors que sur le papier était écrit la lettre « i », mais en majuscule : « I ». En pleurs, alors qu’elle l’avait totalement oubliée, elle se souvint qu’à l’âge de quinze ans, elle avait vécu une histoire d’amour intense avec un jeune homme de son âge. D’un milieu tout aussi aisé et tout aussi conservateur, ils n’osèrent échanger que des baisers. Mais à chaque baiser, son corps la lâchait au point de se retenir pour ne pas s’évanouir.

Leur histoire dura deux ans, histoire à laquelle s’opposa son père, quoique le jeune homme était du même milieu. Entre-temps, il dut quitter la France pour rester avec ses parents. Elle avait alors 17 ans. Ils s’échangèrent des lettres (il n’y avait pas encore internet) pendant toute son absence, mais son père, ayant permis la poursuite d’une relation d’amitié, exigeait de lire toutes les lettres échangées afin de vérifier s’il était encore question d’amour. Les deux jeunes souffraient beaucoup de cette situation de censure mais ils ne pouvaient pas faire autrement. Ils étaient trop jeunes pour pouvoir se marier et son absence n’eut aucun effet sur leur amour. Malgré l’opposition des parents, ils se promirent de le faire une fois atteint leur majorité. Ils s’écrivaient chaque jour. Et afin d’échapper à la censure paternelle, et à chaque fois que la lettre « i » apparaissait sous leur plume, ils l’écrivaient « I » pour se signifier « I love you ». Son père n’y vit que du feu. Et voilà que cette lettre « I » est apparue dans son rêve sur le petit bout de papier. En fait, elle ne vécut qu’une histoire d’amour empêchée où elle aurait pu connaître les joies d’une sexualité libre. La vie les sépara et elle se promit de lui rester fidèle. Ni son mari ni son amant ne purent lui offrir ce qu’elle avait définitivement perdu avec ce jeune homme.

NB : la rubrique reprend le 1er jeudi de septembre.



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