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Liban

Histoires d’amour, de séparation et de souffrance (2)

La psychanalyse, ni ange ni démon
09/08/2018

Il y a une vingtaine d’années, un homme de 70 ans me consulte à Paris en tant que psychiatre. Sa demande est étonnante : « Faites-moi une ordonnance s’il vous plaît, je voudrais du Valium à la place du Tranxène » (à l’époque, le Tranxène était l’équivalent du Valium, une benzodiazépine, un tranquillisant, il n’y avait pas encore de Lexotanil ou du Xanax comme aujourd’hui). Je lui réponds que c’est le même médicament et que je ne vois pas pourquoi je lui prescrirais l’un à la place de l’autre. Très gentiment, mais fermement, il insiste : « Vous êtes psychiatre, non ? » J’aurais pu lui faire son ordonnance mais mon flair me faisait insister pour avoir une explication. Or il ne voulait pas en donner. Ma patience finit par payer, il me donna quelques éléments de sa vie privée. Célibataire à 70 ans, il vit avec son frère et sa famille. Il s’occupe de ses neveux et nièces comme si c’étaient ses enfants et il est très heureux comme ça. J’insiste encore pour connaître le secret de cette étrange ordonnance qu’il me demandait de faire. Au bout d’un long moment, il finit par me raconter son histoire.

Cinquante ans auparavant, il vit une passion amoureuse avec une femme qui était elle aussi follement éprise de lui. Ils vivaient tous les deux à Paris et étaient fous amoureux l’un de l’autre. Seulement, ils se disputaient tout le temps et malgré leur folle passion, leur vie quotidienne était insupportable. Ils finissent par consulter un psychiatre qui leur prescrivit à tous les deux le même anxiolytique : le Tranxène. Malgré le médicament, ils continuent de se disputer comme avant. Un jour, il apprend qu’elle avait quitté la France pour épouser un diplomate américain qu’ils connaissaient tous les deux et qui rentrait chez lui après sa mission. Elle vit à New York mais il n’a plus aucune nouvelle d’elle. Sa souffrance est indescriptible. Comme un prêtre, il fait vœu de chasteté et de célibat et c’est comme cela que depuis 50 ans, il vit avec la famille de son frère.
Je ne comprends pas encore tout à fait sa demande et j’insiste : « Pourquoi vous voulez du Valium à la place du Tranxène? »
Après un long silence, il me dit : « Après son mariage avec cet Américain et son départ pour les États-Unis, j’ai revu le psychiatre qui nous avait prescrit le Tranxène à tous les deux. Je ne voulais plus continuer à prendre le même médicament qu’elle, c’était insupportable. C’est comme si on était toujours ensemble. Je lui ai demandé un équivalent et il m’a prescrit du Valium. » Il se tut, attendant la question que j’allais lui poser. Je lui pose en effet la question qu’il attendait : « Mais pourquoi vous avez repris du Tranxène ? »
Après un très long silence, il me dit : « Elle est revenue. » Je n’ai pas pu cacher mon étonnement, et avant même que j’intervienne de nouveau, il continue : « Elle est revenue. Après la mort de son mari, elle est revenue en France plus de 50 ans après. Il y a 3 mois, après avoir cherché mes coordonnées auprès d’amis communs, elle m’appelle au téléphone. Ce fut un choc. Vous savez, docteur, vous ne me croiriez pas si je vous le disais, mais j’attends ce coup de fil depuis 50 ans. »
À mon insu, un large sourire s’afficha sur mon visage.
« Vous savez, docteur, ce fut le plus beau jour de ma vie. Notre histoire a repris exactement comme on l’avait vécue, au point même où elle m’a quitté. C’est incroyable. Depuis 3 mois, on vit la même passion qu’il y a 50 ans. »
Un long silence suivit.
« Mais on a recommencé à se disputer, comme avant. Cela devenait de nouveau insupportable et ensemble, on a repris le Tranxène que nous avait prescrit le psychiatre. »
J’étais abasourdi, interloqué. « Mais alors ? » lui dis-je.
« Cette fois, je me suis enfui moi-même, elle ne sait pas où je suis, je ne veux plus jamais la revoir et je ne veux plus de ce Tranxène qu’elle prend elle aussi. S’il vous plaît, prescrivez-moi du Valium. »


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M.E

Nous faisons tous avec, en permanence, des pensées qui en amènent d’autres, plus douloureuses et parfois insupportables. Si je comprends bien, une fois remplacé le médicament vital et qu’il ne pouvait obtenir que sur ordonnance, cet homme pouvait contrôler toutes les autres pensées de souffrance liées à cet amour. Heureux, infiniment forts et sans doute dingues ceux capables de refuser, de bloquer à l’entrée les pensées indésirables qui s’invitent chez eux. Présomptueux ceux qui pensent pouvoir y arriver. Comme je l’ai comprise, je trouve que cette anecdote n’a vraiment aucun intérêt (général). Il faudra qu’on m’explique.

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