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Liban

Esra Sultan perd le cap... Les Libanais aussi

Électricité

Après avoir été refoulée de Jiyé puis de Zahrani, la troisième barge ira alimenter la centrale de Zouk.

06/08/2018

La nouvelle crise provoquée par l’Esra Sultan, la troisième centrale flottante qui devait fournir un supplément de courant durant l’été, résume à elle seule l’état de décrépitude de la gestion des services publics et la putréfaction d’un système politique où le confessionnalisme a fini par déteindre même sur le secteur de l’électricité.

Après un bref passage dans les centrales de Jiyé et de Zahrani d’où Esra Sultan a été pratiquement « éjectée » pour des motifs « écologiques », le troisième navire-centrale est attendu mercredi prochain à Zouk où il devrait assurer, promet-on, le courant électrique pour la région du Kesrouan, 22 h par jour au moins. Ce privilège consenti pour une région précise, sachant qu’aussi bien le Nord que le Sud souffrent d’un rationnement quasi endémique en courant électrique, a suscité des protestations tous azimuts qui n’ont pas tardé à prendre des relents confessionnels, sur fond d’une guerre politique qui oppose depuis plus d’un an le ministre de l’Énergie au sein du cabinet chargé de l’expédition des affaires courantes, César Abi Khalil, et le Courant patriotique libre (CPL) dont il est issu, aux partis et formations qui contestent le projet des navires-centrales, avec à leur tête les Forces libanaises (FL), le Parti socialiste progressiste (PSP) et le mouvement Amal.

Lors du dernier Conseil des ministres qui s’était tenu avant les législatives, M. Abi Khalil avait réussi à faire avaliser, à l’arraché et sous certaines conditions, le projet de faire venir une troisième barge, Esra Sultan, fournie par Karpowership, filiale de l’opérateur turc Karadeniz. Ce troisième navire-centrale devait déployer plus de 200 mégawatts (MW) supplémentaires – soit deux heures de courant en plus – sur le réseau d’Électricité du Liban (EDL) jusqu’au 16 octobre maximum, pour combler une demande de consommation supplémentaire en été, sans frais additionnels, en dehors du carburant.

Son arrivée avait été négociée dans le cadre d’un accord plus large portant sur la prolongation pour trois ans supplémentaires de la location des deux navires mis en service en 2013 par le même opérateur : le Fatmagül Sultan à Zouk et l’Orhan Bey à Jiyé, pour un total de 370 MW. Le déploiement de ces barges était à l’origine une solution temporaire pour pallier le déficit de production d’EDL, mais qui a fini par s’inscrire dans la durée.


(Lire aussi : La barge Esra Sultan devrait quitter Jiyé lundi pour rallier Zouk)


Refoulée de Jiyé, où la barge n’a vraisemblablement pas pu livrer plus de 20 % de ses capacités « à cause de carences au niveau de l’évacuation », comme l’explique un expert à L’OLJ, et après moult contestations de la part du PSP, relayée par la population de la localité qui avait dénoncé son impact sur l’environnement, la barge a été ensuite acheminée vers Zahrani, à la demande d’un député du Hezbollah, Nawaf Moussaoui. Or, poursuit l’expert précité, la centrale de Zahrani n’est pas habilitée, à ce stade, à accueillir une telle barge, notamment « du fait de l’absence de la logistique d’amarrage nécessaire pour ce type d’opérations ». C’est ce qui aurait poussé le ministre de l’Énergie à changer une fois de plus de cap, en prenant la décision d’acheminer la barge vers la centrale de Zouk.

Cette décision est survenue non seulement à cause de considérations techniques mais également après qu’une fronde politique eut été orchestrée, samedi dernier, par les députés du bloc Amal qui se sont mobilisés en nombre devant la porte de la centrale électrique.

Dans une allocution virulente, le ministre sortant des Finances, Ali Hassan Khalil, a stigmatisé la politique de rationnement pratiquée au Liban-Sud, dénonçant ce qu’il a appelé « le marché douteux des barges ». Revenant sur l’historique de ce marché qui, a-t-il dit, « a coûté à l’État 7 milliards de dollars en cinq ans », le ministre a défendu « le droit (de la région du Liban-Sud) à avoir une centrale électrique sur terre ». « C’est une blague et un véritable mensonge de dire que cette barge est gratuite », a-t-il persiflé.

À plusieurs reprises, Ali Hassan Khalil avait contesté en Conseil des ministres l’adoption de la solution des navires-centrales et émis des doutes sur l’objectif derrière l’acheminement d’une troisième barge, une position ralliée par ses collègues des FL, du PSP et des Marada. Le chef du PSP, Walid Joumblatt, avait appelé, il y a quelques jours à démettre le ministre sortant des Affaires étrangères, Gebran Bassil, et M. Abi Khalil, de leurs fonctions, sur fond de critiques concernant la production du courant électrique. M. Abi Khalil a riposté en l’accusant de chercher à promouvoir la société Cogico SARL (Consolidated Group for Industry & Commerce), l’une des plus importantes sociétés de distribution de produits pétroliers au Liban au sein de laquelle M. Joumblatt est actionnaire.


(Pour mémoire : Le déploiement d’Esra Sultan va permettre au Liban d’économiser 30 millions de dollars, selon Karadeniz)


Des intérêts privés ?
Selon des informations de presse, confirmées pour L’Orient-Le Jour par une source informée qui suit de près ce dossier, la fronde suscitée par Amal à Zahrani avait été orchestrée en amont par le chef du conseil municipal de Ghaziyé (Saïda-Zahrani), Mohammad Samih Ghaddar. Ce dernier avait justifié son refus de voir Esra Sultan amarrer sur la côte de Zahrani par des considérations écologiques, similaires aux craintes formulées par le PSP. « Lorsque l’on sait que M. Ghaddar est à la tête d’une société de vente de générateurs au Liban et en Afrique (la société Ghaddar pour les équipements SARL), on est moins convaincu de son inquiétude pour l’environnement », ironise la source.

Dans ce qui est apparu être une tentative ultime de tourner la « défaite en victoire », comme le fait remarquer un observateur, le ministre de l’Énergie a fini par prendre la décision d’envoyer la barge à la centrale de Zouk, dans le Kesrouan, après que les députés de son bloc eurent vivement protesté contre le rationnement du courant dans cette région, vraisemblablement provoqué par une panne au niveau de la centrale de Zouk.

Cette décision a aussitôt suscité le courroux de plusieurs responsables politiques à Tripoli, qui ont dénoncé des « privilèges » accordés à une région, « après avoir cherché à en faire bénéficier une autre », le Sud en l’occurrence. Dans un tweet, l’ancien chef de gouvernement Nagib Mikati s’est dit surpris d’entendre « les félicitations qui fusent à l’adresse du Kesrouan, qui va bénéficier de courant électrique fourni par des barges louées qui grèvent le Trésor ». M. Mikati a rappelé qu’il avait soumis au ministère de l’Énergie, il y a quelque temps, « un projet qui ne coûte rien à l’État ». Sur le même ton, l’ancien ministre Achraf Rifi a dénoncé « la solution des navires-centrales qui, a-t-il dit, pue la dilapidation et la corruption ». M. Rifi a également évoqué un projet qu’il avait parrainé et consistant à assurer l’électricité à Tripoli 24h sur 24h et « une baisse de la facture de l’électricité de 35 % ». 

C’est l’ancien député Farès Soueid qui résumera le mieux cette situation en affirmant, dans un tweet : « Après la loi électorale “orthodoxe” (… ) et l’apparition de cellules administratives sectaires, nous voilà à évoquer une électricité chiite et une électricité chrétienne. Mieux vaut encore se retirer du Liban pour aller rejoindre une plus petite entité où chaque communauté construira son État. »



Lire aussi

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rayelie

Blanc manteau et manteau blanc ils sont nés après la honte!!!

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LE LOUAGE DE LA LATTA DE CES RAFFIOTS TURCS C,EST LA COMBINE DU SIECLE !

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