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Culture

Yazan Halwani, rebelle pour la bonne cause

L’artiste de la semaine

Celui que les médias étrangers surnomment « le Banksy de Beyrouth » veut donner aux murs de la capitale des « visages » qui parlent à ses habitants, tous ses habitants...

25/07/2018


À 25 ans, Yazan Halwani est l’une des figures phares de la scène graffiti libanaise. Et ses peintures disséminées sur plus d’un mur de la capitale sont devenues des référents dans l’espace public. Immédiatement identifiables à ce mélange de portrait, de calligraphie arabe et de géométrie orientale qu’il a développé à partir de 2010, elles lui valent désormais une notoriété qui dépasse les frontières libanaises. Et des invitations à participer aux grands événements artistiques aussi bien en France (à l’IMA en 2015) qu’en Allemagne (à Mannheim, la même année), à Singapour, à Dubaï, au Maroc…  Un succès qui n’a pas entamé la simplicité de ce graffeur-peintre muraliste, qui a choisi d’exercer une profession plus classique parallèlement à son art pour ne pas le dénaturer par des considérations commerciales. 

C’est ainsi que depuis trois ans, Yazan Halwani mène une double vie. Ingénieur télécoms consultant dans les pays du Golfe, il redevient, dès qu’il remet les pieds au pays, cet artiste urbain qui n’aime rien tant que faire parler/chanter/dialoguer les Beyrouthins avec les murs de leur ville. Ces murs, souvent ravagés, décrépis, vandalisés par les tags politiques et vampirisés par les faces des politiciens, le jeune homme veut leur redonner « bonne figure ». C’est pourquoi il a choisi d’y portraiturer Fayrouz (à Gemmayzé), Sabah (à Hamra), ou encore Gibran Khalil Gibran (à Sodeco)… « Ce sont des icônes de notre culture, des symboles de notre identité libanaise que nos dirigeants ont fractionnée pour servir leurs intérêts », dénonce avec virulence le jeune homme. Lequel voudrait – à la mesure de ses moyens et tout en ayant conscience de son idéalisme – contribuer, à travers son art, à raviver chez le citoyen libanais le sentiment d’une identité nationale commune dénuée de tout sectarisme confessionnel. 

Des débuts pro-rappeurs
Né en 1993, soit trois ans après la fin de la guerre, c’est par le biais du hip-hop français et plus particulièrement du fameux groupe de rap IAM « qui évoquait souvent les graffitis dans ses chansons » que Yazan Halwani s’est intéressé à l’art urbain. Se rêvant en « gangster iconoclaste », il débute dans le graffiti à l’âge de 14 ans en taguant son prénom, à l’occidentale, sur les murs de la ville. Quelques années plus tard, découvrant la calligraphie arabe dans un ouvrage appartenant à son oncle, il entreprend de convertir son blaze* en lettres coufiques. Ce qui avait commencé comme une recherche de singularité, une envie d’apposer sa trace sur son environnement, se développe alors en une quête identitaire à travers l’art. La période de rébellion sans cause est passée. L’adolescent, marqué par le décès de son père alors qu’il n’avait que 8 ans, se calme. Il commence à s’éveiller à la politique et ressent le désir de mettre son talent artistique au service d’une expression positive de l’identité libanaise. 

C’est ainsi qu’il se lance dans le portrait de personnages publics qui cristallisent chez ses compatriotes le sentiment d’appartenance à une nation. Il commencera par réaliser, en 2009, celui de Samir Kassir sur un mur de la Quarantaine, que repeindra quelques années plus tard la municipalité de Beyrouth… Suivront quelques effigies qu’il éparpille sur divers murs de la capitale mais qui seront rapidement effacées. Et ce n’est qu’en 2013 qu’il réalisera l’œuvre qui le fera vraiment connaître : la fresque de l’iconique Fayrouz nimbée de lettres calligraphiques coufiques sur le mur d’une ruelle de Gemmayzé. Deux ans plus tard, son portrait d’une Sabah solaire rayonnant sur tout un pan d’immeuble à Hamra signe sa consécration. Réfutant l’étiquette qui lui est vite apposée de portraitiste des icônes d’antan, le « calligraffeur » s’attache à représenter, toujours dans la même veine d’une peinture identitaire positive, des scènes cultes de films libanais (West Beirut en l’occurrence, sur le mur d’un immeuble de l’ancienne ligne verte), ainsi que des figures inconnues mais fédératrices. À l’instar de ce portrait de Ali Abdallah, un vieillard sans abri mort de faim et de froid sur un trottoir de Beyrouth, qui lui vaudra d’être surnommé par les médias étrangers « le Banksy de Beyrouth ». 

D’ailleurs, tout comme ce dernier, l’art de Yazan Halwani est engagé et dénonciateur. Il véhicule le message que « les vandales ne sont pas ceux qui dessinent sur les murs de la cité mais les politiciens qui les détruisent par leurs guerres intestines et la présence oppressive de leurs slogans, affiches et portraits ». 

« Le Liban n’est pas un hôtel… »
Après avoir sévi sur les murs de la capitale, ce rebelle pour la bonne cause vient de réaliser un « calligraffiti » sculptural. Dressé en pleine place publique, rue de Damas, devant la faculté de sciences humaines de l’USJ (qui est à l’origine de ce projet), son arbre de fer et de mots (8 m de hauteur et 7 de diamètre) sera bientôt inauguré en hommage aux victimes de la famine au Liban, au début du XXe siècle. 

Ce sera sans doute la dernière œuvre publique beyrouthine avant longtemps de Halwani. Car ce diplômé en computer engineering de l’AUB s’envole le mois prochain pour Boston où il va intégrer la Harvard Business School. « Je serai de retour dans deux ans », assure ce véritable patriote pour qui « le Liban n’est pas un hôtel dont on change à la moindre gêne, mais une cause à défendre. Celle que j’ai choisie en tout cas ». 

*Pseudonyme que se donne un graffeur.

Le 17 mai 1993
Naissance à Beyrouth


2001
Décès de son père


2007
Il appose son premier blaze sur un mur de l’avenue Salim Salam


2010
Son oncle lui offre un livre sur la calligraphie


2011
Éveil à la conscience politique


 2013
Il réalise le portrait de Fayrouz
à Gemmayzé


2015
Portrait de Sabah et exposition « Hip-hop » à l’IMA et art urbain en Allemagne


2017
Médaille d’or des Jeux de la Francophonie


http://galeriecherifftabet.com/fr/alterner-home/



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