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Culture

Bassam Geitani, l’art, la guerre et la matière

L’artiste de la semaine

« On ne décide jamais d’être artiste. On l’est ou on ne l’est pas. Mais il faut savoir le rester et ne pas se muer en artisan », affirme haut et fort le tout nouveau récipiendaire du prix Jouhayna Baddoura.

11/07/2018

Enfant, Bassam Geitani dessinait les choses et les gens qui l’entouraient avec une incroyable facilité. « Je pensais que c’était le cas de tout le monde, jusqu’à ce qu’en classe de 6e mes camarades commencent à faire appel à moi pour corriger leurs dessins. C’est là que je me suis rendu compte que j’avais un certain talent », se remémore-t-il. Mais pas question dans le Liban des années 70 de se diriger vers des études artistiques. « Il faut avoir un bon gagne-pain », lui serinaient ses parents. Après le bac, il s’inscrit donc en licence de maths à l’UL, mais abandonne au bout d’un an. Puis il s’oriente vers le dessin d’architecture, mais n’y « éprouve aucun plaisir ». Il décide alors de revenir vers ses premières amours, et se dirige vers les beaux-arts de l’UL. En parallèle, il travaille en tant que dessinateur de meubles pour une enseigne beyrouthine jusqu’à ce qu’il décroche son diplôme en 1989. L’année suivante, il s’envole vers la France, pour poursuivre une maîtrise en arts plastiques à la Sorbonne.

Palais de Chaillot
Pour financer ses études dans la capitale française, Bassam Geitani fait de petits boulots. Un temps dessinateur dans un cabinet d’architecture, il rejoint ensuite l’équipe de programmateurs d’expositions à la Cinémathèque française, installée à l’époque dans les murs du palais de Chaillot. Ce sera une expérience fondatrice. « C’est là que j’ai acquis toute ma culture », assure-t-il. Dans cet environnement d’intellectuels et d’artistes, le jeune Libanais découvre les films expérimentaux, les performances, les œuvres cultes de Fellini, d’Antonioni, de la Nouvelle Vague ainsi que de Sergio Leone – qui lui inspirera des œuvres conceptuelles sur la dilatation du temps. Il croise Bernard Venet, Maurice Lemaître, Clint Eastwood ou encore Catherine Deneuve… Et surtout, cerise sur le gâteau, à l’occasion d’un incendie qui ravage en juillet 1997 le toit du palais de Chaillot, l’espace de 1 000 m2 occupé par le musée du cinéma est vidé et les œuvres transférées à Bercy. Bassam Geitani demande alors au directeur de la cinémathèque la permission d’y installer son atelier. Et c’est dans ce squat prestigieux (qu’il occupera près de deux ans) qu’il se lance véritablement dans les œuvres grand format. « J’y ai fait mes premiers grands dessins sur 2 rideaux de pur lin, de 5 mètres de hauteur chacun, qui avaient été abandonnés sur place », se souvient-il. Il y tiendra même sa toute première exposition individuelle, qu’il baptise L’art du temps, empruntant cet intitulé – prémonitoire de son travail à venir – d’une phrase inscrite sur l’un des murs. C’est d’ailleurs là que Nadine Begdache, sa future galeriste, viendra le chercher pour lui proposer d’exposer l’année suivante à Beyrouth sa Psychologie de la matière.

Abandonner le pinceau...
Car, dès le départ, cet artiste, féru de sciences et de philosophie, élabore une peinture expérimentale imprégnée de ses recherches et de ses lectures de Deleuze ou de Foucault. Suivront, au fil des ans, Le dépli, Sueur d’acier, Le pendule... des expositions qui révèlent une œuvre conceptuelle singulière nourrie de réflexions sur l’origine des choses, sur le temps et sa dilatation, sur les hasards de la création et l’empreinte poético-picturale de la matière… Cette matière (acrylique, oxyde de fer, soufre d’allumettes ou encore paillettes) que Bassam Geitani laisse travailler en liberté, en abandonnant le pinceau et réduisant son geste au minimum, à quelques plis dans la toile ou encore à un pot de peinture suspendu par un élastique au-dessus de grands panneaux posés à même le sol…
Entre-temps, revenu définitivement au pays en 2004, l’artiste va se retrouver confronté aux perturbations politiques et sociales qui secoueront à partir de 2005 le pays du Cèdre. Les souvenirs enfouis de sa jeunesse en temps de guerre à Aïn el-Remmané (il est né en 1962) affleurent, à nouveau, sa mémoire et imprègnent subtilement son travail.
Ainsi, en 2010, il participe à « Rebirth », une exposition collective organisée par Janine Maamari en collaboration avec Danièle Giraudy, conservatrice en chef des Musées de France, dans l’ancien Beirut Exhibition Center, avec une remarquable installation anamorphique sur la destruction du très symbolique olivier méditerranéen.
Deux ans plus tard, il signe une installation murale calligraphiant, dans une forme d’explosion, le mot Dahhiya et dénonçant, à travers le décompte du nombre des victimes, l’absurdité de la guerre. Une pièce charnière qui donnera ensuite Chazaya, une exposition sur le même thème qui a été présentée durant 6 mois dans le cadre de la plateforme Beyond à la foire d’art d’Abou Dhabi, en 2016.
En quête permanente de réflexion, de recherche, de renouvellement, l’artiste qui vient de recevoir, avec plaisir, le prix Jouhayna Baddoura veut laisser une œuvre « témoin de son temps. C’est cela qui fait la différence entre l’artiste et l’artisan », ne cesse-t-il de marteler à ses étudiants en art de la LAU. Preuve à l’appui…

4 janvier 1962
Naissance à Rayak dans la Békaa


1990
Études à la Sorbonne


1997
Il travaille à la cinémathèque et squatte 1 000m 2 pour installer son atelier au palais de Chaillot


1998
Première exposition individuelle à Beyrouth à la galerie Janine Rubeiz


2002
Il reçoit le prix Art et Science pour Chercheur d’or / fontaine décerné par l’Unesco


2004
Retour au Liban


2006
Le British Museum acquiert une de ses peintures cunéiformes


2016
Exposition « Chazaya » à Abou Dhabi Art Fair.


http://galeriecherifftabet.com/fr/alterner-home/



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Wlek Sanferlou

Les artistes détiennent les clés de nos rêves et les artisans celles de nos coeurs... Bassam et tout nos artistes nous font honneur! Merci

Sarkis Serge Tateossian

Bonne chance à tous nos artistes nationaux.

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