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Liban

L’école se déplace dans les camps grâce à Amel

Le bus de l’ONG Amel International, équipé comme une salle de classe, emmène professeurs et assistantes sociales à la rencontre des enfants déscolarisés.

Perrine JUAN | OLJ
23/07/2018

Quatorze heures. Le soleil est écrasant au-dessus de l’un des nombreux camps informels de réfugiés syriens dans la Békaa-Ouest. Le décor montagneux est jonché d’installations de fortune, en bois, en brique ou en toile... Lorsque le bus de l’association Amel pénètre dans le camp, les enfants se pressent tout autour et aident les bénévoles à installer tables, chaises et parasols. « Ils ne sont jamais en retard, ils ont une passion : apprendre de nouvelles choses », se félicite l’une des enseignantes volontaires de la région, Fatima Anka. Équipé à l’intérieur comme une salle de classe pouvant accueillir une vingtaine d’élèves, le bus permet de transporter matériel, professeurs, assistantes sociales, psychologues et animateurs. Il se rend dans le camp trois fois par semaine, à la rencontre des enfants qui ne sont pas scolarisés. Mais aujourd’hui, les écoliers ne sont qu’une vingtaine tout au plus, âgés entre sept et onze ans. « Ils sont censés être beaucoup plus nombreux, déplore Lucas Wintrebert, responsable du pôle éducatif d’Amel. Ils sont tous partis faire les récoltes aux champs. » Au Liban, les réfugiés constituent une main-d’œuvre bon marché. Si les enfants travaillent, c’est généralement parce que les familles s’endettent pour rembourser le loyer de leur campement au propriétaire du terrain. « Cela peut aller jusqu’à 300 dollars par mois, ils n’ont pas les moyens, donc ils travaillent gratuitement pour le propriétaire, afin de rembourser leur loyer. C’est de l’esclavage », regrette M. Wintrebert.

Retard scolaire
Une classe prend place dans le bus pour un cours de mathématiques, tandis que les autres s’installent à l’extérieur pour un cours d’anglais. Les professeurs assurent également des cours d’arabe. Aujourd’hui, on apprend les membres de la famille : les enfants s’exercent à recopier et écrire le mot « grands-parents » en prenant l’exemple du tableau. « On leur apprend vraiment les bases, semblent se désoler les professeurs. D’abord ils apprennent l’alphabet, puis à former un mot, les parties du corps et les membres de la famille, écrire son nom, dire bonjour, les bases de l’anglais, mais aussi de l’arabe. On leur distribue aussi des livres pour qu’ils puissent s’exercer chez eux. »

Le premier bus a vu le jour en janvier 2017 dans le sud du Liban, et le deuxième en mars 2018 pour la Békaa, avec ce même but : apporter un soutien éducatif aux enfants déscolarisés. Car sur quelque 1,5 million de réfugiés syriens présents au Liban, 600 000 sont en âge d’être scolarisés, mais 58 % de ces derniers ne sont pas à l’école. Souvent, ils ne se trouvent pas légalement au Liban. Et la plupart des familles n’ont pas les moyens de payer le bus à leurs enfants pour qu’ils puissent se rendre à l’école.  « Nous voulions résoudre le problème du transport, qui est la raison principale de l’absentéisme », explique Lucas Wintrebert.

Le ministère de l’Éducation a mis en place une session d’après-midi à l’école pour les réfugiés syriens. Mais ces derniers font face, selon Lucas Wintrebert, à de la xénophobie, certes, mais aussi à des difficultés scolaires : « C’est une version condensée du programme libanais, mais beaucoup d’enfants ont d’énormes difficultés. La plupart ont manqué une à plusieurs années d’école en raison de l’exil. »

Traumatismes
Parmi les enfants installés en cercle sur les chaises et tables pliantes à l’extérieur, Mohammad a sept ans et un handicap corporel. Il est arrivé au Liban il y a deux ans avec ses parents, ses grands-parents et ses quatre sœurs. Aujourd’hui, il peut suivre les cours, mais d’habitude, il travaille dans les champs de maïs et de céréales. Chargé de surveiller les travailleurs, il est payé moins d’un dollar par jour. Ses parents aussi travaillent du matin au soir. La professeur explique que parfois il emmène sa plus jeune sœur, de deux ans, avec lui en classe, parce qu’il n’y a personne à la maison pour la surveiller. De son côté, la petite Amani s’avance timidement, son visage angélique enveloppé d’un foulard multicolore, tenant son petit frère par la main. Elle est arrivée il y a un an avec sa mère et ses frères, son père étant resté en Syrie. Amani, haute comme trois pommes, a une grande responsabilité : elle fait la cuisine, le ménage et s’occupe de son petit frère de deux ans. Elle travaille aussi aux champs avec ses parents. L’employeur ne la paie pas ; à la place, il lui offre des caisses de carottes. « Je suis contente de travailler », répète-t-elle presque machinalement. « Je suis heureuse ici, mais à chaque fois que mon grand frère rentre au camp, il me hurle dessus et me frappe », avoue-t-elle en fixant son enseignante sans tressaillir.

L’association Amel considère que chaque enfant de son programme a besoin d’une aide psychologique en raison du traumatisme de la guerre et de l’exil, mais aussi des discriminations et des violences domestiques, souvent sexuelles… La psychologue, Rodayna Rahal, raconte : « Il y a beaucoup de violences et notamment de violence domestique. Nous rencontrons beaucoup de troubles de l’apprentissage, beaucoup d’enfants qui ont une faible estime d’eux-mêmes, qui ont du mal à exprimer leurs sentiments, leurs émotions... Il y a tellement de familles qui ont des problèmes, tellement d’abus, de viols, mais les enfants refusent d’en parler... » regrette-t-elle.

L’émotion et la colère de la jeune femme se font ressentir lorsqu’elle évoque des conditions de vie particulièrement déplorables : « Il n’y a pas de sécurité ici, il y a beaucoup d’agressions. La promiscuité est infernale, il peut y avoir trois familles dans une même tente, les enfants voient les relations sexuelles de leur parents, c’est traumatisant. » Elle pointe du doigt un enfant devant elle, suivant son cours d’anglais : « Vous voyez cet enfant-là ? Il a douze ans, mais cinq ans d’âge mental, et il n’y a pas de suivi pour son cas... »

Les bénévoles travaillent à améliorer les conditions de vie, par des discussions de groupe, par de la thérapie artistique via le théâtre, la musique… « L’idée est qu’ils puissent s’exprimer, s’épanouir… qu’ils vivent leur vie d’enfants, qu’ils s’amusent un peu », explique Lucas Wintrebert.



Pour mémoire 

Georges Corm propose l’association Amel International pour le Nobel de la paix 2018

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