X

À La Une

Arslane vs Joumblatt : des siècles de lutte d'influence pour le leadership druze

Retour dans l'histoire

Retour sur l'histoire, faite de ruptures, de tensions et d'union, des relations entre les Joumblatt et les Arslane.

23/07/2018

Depuis six semaines, leurs revendications incompatibles sont l'un des nœuds qui entravent la formation du gouvernement de Saad Hariri. Cousins ennemis aux noms de familles chargés d’histoire, les deux leaders druzes Walid Joumblatt et Talal Arslane s’opposent sur l’attribution d’un portefeuille ministériel à la formation politique de ce dernier. Le chef du Parti socialiste progressiste insiste pour nommer les trois ministres druzes (ce qui exclut le chef du Parti démocratique libanais), arguant du fait que le courant aouniste mène campagne depuis de nombreuses années pour que ce soit le parti le plus fort qui désigne les représentants de sa communauté au sein du gouvernement. Ce qui devrait donc s'appliquer au PSP, compte tenu du résultat des dernières législatives. Talal Arslane affirme de son côté qu'il ne fera "aucune concession".

L'opposition entre les deux familles prend la forme de critiques acerbes, d'insultes fleurie voire de menaces, comme on l'a vu ce week-end. Il est arrivé qu'elle dégénère en heurts, comme à la suite des élections législatives, en mai 2018, quand un membre du PSP avait été tué.

La lutte intradruze n'est pas une simple querelle personnelle ou politique. Elle est ancrée dans l’histoire des familles Arslane et Joumblatt, de leurs clans respectifs, qui s’opposent depuis plusieurs siècles pour imposer leur autorité sur la communauté druze du Liban. Assez notoirement toutefois, ce dualisme de la communauté druze libanaise disparaît lorsque cette dernière est confrontée à une menace commune. La relation entre les Arslane et les Joumblatt est, en outre, jalonnée de réconciliations et d’alliances.  

Retour sur les relations entre les Joumblatt et les Arslane dont les divergences aujourd'hui sont d'ordre politique mais dont les racines plongent, historiquement, dans un conflit clanique sur la scène druze.


Aux origines des dissensions


Les racines de l'arbre généalogique des Arslane remontent au VIIIe siècle, lorsque al-Moundhir et Arslane, les deux fils du chef Al-Moundhir ibn Massoud, de la tribu arabe des Bani Lakhm installée dans le sud de l’Irak, se rendent à Damas, afin de joindre leurs forces à celles du second calife abbaside, Jaafar ibn Mansour. Ce dernier leur demande de s’installer à proximité de la frontière syro-libanaise, afin de repousser la menace byzantine sur la région. Quarante ans plus tard, Massoud, le fils d’Arslane, s’installe à Choueifate, qui devient le point de chute séculaire du clan, connu à partir de ce moment sous le nom d’Arslane. Il convient de noter qu'à leur arrivée au Liban au 8e siècle, on ne parlait pas encore de druzes, la foi druze n'ayant été officiellement révélée et prêchée qu'au début du XIe siècle.

Les Joumblatt, originaires d'Alep, émigrent au tout début du XVIIe siècle vers le Chouf. Leur nom, d'origine kurde et qui signifie "Âme d'acier", pourrait laisser supposer qu'ils appartiennent à cette ethnie, mais cette théorie est contestée par certains historiens qui arguent qu'ils étaient plutôt des souverains arabes gouvernant une communauté kurde, ce qui leur avait valu un patronyme kurde.
Peu après leur arrivée dans la Montagne libanaise, les Joumblatt commencent à prendre de l'importance au sein de la communauté druze. Un certain Ali Joumblatt (1690 - 1778) aura ainsi un rôle important de médiateur dans les conflits locaux, notamment ceux opposant les Arslane à d'autres clans.

A cette époque, la Montagne libanaise est déjà marquée par un profond dualisme druze opposant alors les clans Qaysis et Yamanis, originaires d'Arabie. Lorsqu'en 1711, les Qaysis prennent le dessus sur leurs rivaux lors de la bataille de Aïn Dara, les princes sunnites Shihabis qui gouvernaient alors la région et tiraient profit des divisions entre les tribus druzes, initient un nouveau conflit entre les Joumblatt, de plus en plus influents, et une autre famille, les Yazbakis. Les Arslane, au départ simples médiateurs dans cette lutte d'influence, finissent par se ranger majoritairement du côté des Yazbakis, au point que le conflit druze devient celui opposant les Joumblatt aux Arslane.

Cette guerre d'influence mènera notamment à la mort de Fouad Joumblatt, père de Kamal et grand-père de Walid. Le 6 août 1921, Fouad Joumblatt, qui avait été nommé par les autorités du Mandat français caïmacam (gouverneur) du Chouf, est assassiné par Chakib Wahhab un proche du clan Arslane (et ancêtre de l'ancien ministre Wi'am Wahhab).


(Lire aussi : Le nœud druze, une histoire d’arroseur arrosé)




Mariages


Symbole de la complexité et de la fluidité de ces relations, les figures politiques emblématiques des deux clans, Magid Arslane (père de Talal) et Kamal Joumblatt (père de Walid) épouseront des femmes issues des familles rivales. 

Le 1er mai 1948, Kamal Joumblatt épouse May Arslane, fille du politicien et grand penseur Chakib Arslane. Revenant sur leur bref mariage, qui s'achève par un divorce trois ans plus tard, May Arslane déclarait, dans un entretien accordé en 1988, avoir "fait un mariage dont sa famille ne voulait pas (...)". "Je voulais épouser l’ennemi traditionnel de ma famille. Il y a eu des drames sans nom (...). J’ai quitté ma famille comme quelqu’un de maudit", racontait-elle.

Les choses seront plus faciles pour Khawla Joumblatt, une cousine éloignée de Kamal Joublatt, qui a épousé l'émir Magid en 1956. Dans une interview accordée trente ans plus tard à notre collègue May Makarem, elle assurait ne jamais s'être sentie "écartelée" entre les deux familles. "Je suis devenue Arslane par conviction. Je ne renie pas mes origines, je respecte ma famille, mais c'est avec la plus grande conviction et la plus grande confiance que je poursuis la politique arslanienne". "Les joumblattistes et les yazbakis se respectent, malgré toutes leurs divergences d'idées. En période de crises ou de difficultés, ils luttent coude à coude", rappelait-elle aussi.



Portraits de l'émir Magid Arslane et de Kamal Joumblatt. Photos d'archives L'OLJ.
Portraits de l'émir Magid Arslane et de Kamal Joumblatt. Photos d'archives L'OLJ.



La guerre de la Montagne


La guerre civile libanaise qui éclate en 1975 se traduit par un certain apaisement des tensions entre les deux familles. Du moins en surface. Bien qu'elles ne soient pas toujours dans le même camp, elles tenteront, autant que possible, de lutter ensemble contre les autres factions. Alors que la guerre de la Montagne fait rage (1982 - 1984) et que les affrontements tournent aux massacres autant du coté chrétien que druze, les Joumblatt et les Arslane, malgré leurs divergences, tentent de resserrer les rangs. Une des figures de cette unité druze est d'ailleurs la princesse Khawla Arslane. Elle servira de pont entre les deux familles et participera à de nombreuses réunions, notamment dans le cadre des tractations, infructueuses, menées avec les Forces libanaises pour parvenir à un apaisement. Les Yazbakis prônaient en effet la création d'un axe druzo-chrétien afin d'apaiser les tensions attisées par les Joumblattis. Khawla Arslane résumera plus tard pour l'OLJ sa vision de la situation inter-druze lors de la guerre de la Montagne : "L'Histoire est une grande leçon. Chaque fois qu'il y a eu une crise, la communauté (druze) s'est étroitement unie". 


Walid Joumblatt (centre) et Talal Arslane (droite) en 2008. Archives/OLJ

Walid Joumblatt (centre) et Talal Arslane (droite) en 2008. Archives/OLJ



L'élection d'un nouveau cheikh Akl : 15 ans de tensions


Après la fin de la guerre, c'est un dossier d'un tout autre genre qui divise les deux clans : la succession du leader spirituel des druzes, le Cheikh Akl. Depuis plusieurs années, l’État étudie la création d'un conseil communautaire druze supposé mettre fin à la dualité des nominations des cheikh Akl entre Joumblattis et Yazbakis. Mais quand en 1991, le cheikh Akl Mohammad Abou Chakra décède, le projet n'a toujours pas abouti. 

La veille de sa mort, le cheikh Abou Chakra confie sa succession, de manière temporaire, au controversé cheikh Bahjat Ghaïth, ancien allié de Walid Joumblatt, le temps d'élire un nouveau chef spirituel. Au grand dam des Joumblattis, Bahjat Ghaïth restera à la tête de la communauté religieuse jusqu'en mai 2006, lorsque sera finalement adoptée la loi établissant le conseil communautaire druze, élu par la communauté, en charge de l'élection du nouveau cheikh Akl.

Cette polémique provoquera plus de quinze ans de tensions et de discours fielleux entre Walid Joumblatt et Talal Arslane. Pendant toutes ces années, le chef du PSP refuse, en effet, de reconnaître l'autorité spirituelle de Bahjat Ghaïth, allant jusqu'à appeler, en 1998, à la suppression de la fonction de cheikh Akl, tandis que l'établissement du conseil communautaire druze ne plaît pas du tout à M. Arslane. Il craint en effet que ce conseil soit majoritairement joumblattiste, étant donné la prépondérance politique de Walid Joumblatt. Rejetant l'élection du nouveau cheikh prévue en novembre 2006, Talal Arslane nomme le représentant spirituel de son propre clan, cheikh Nasreddine el-Gharib. Mais c'est cheikh Naïm Hassan, élu officiellement par le conseil, qui sera reconnu par l'Etat. 

C'est au cours de ce conflit que, pour la première fois, Walid Joumblatt ne soutiendra pas politiquement Talal Arslane lors des législatives de 2005. Ce sera également la seule fois que Talal Arslane ne parviendra pas à la députation, lui qui occupait traditionnellement le siège druze de Aley, laissé vacant par le PSP. 




Un Front uni en 2008


En mai 2008, le coup de force du Hezbollah à Beyrouth, sur fond de tensions exacerbées entre 8 et 14 mars, contamine le Chouf, où le Hezbollah essaie de s'emparer de positions stratégiques. Face à la menace, c'est un front uni qu'affichent le PSP de Walid Joumblatt et le PDL de Talal Arslane, fondé en 2001. Ensemble, ils tentent d'éviter toute propagation des combats et d'obtenir la libération de personnes enlevées à Aley. Walid Joumblatt va jusqu'à mandater Arslane en son nom pour mener des négociations avec les différentes parties et demander le déploiement de l'armée dans la Montagne.



Dans la même rubrique
Solh, Karamé, Salam et Hariri : ces dynasties de Premiers ministres

Liban : Quand une série de Premiers ministres se cassaient les dents sur la formation du cabinet

Lorsque le Liban avait deux gouvernements...

"Guerre d'élimination", tutelle syrienne, accord de Meerab : l'histoire des relations entre le CPL et les FL

Quand le gouvernement libanais nommait des députés...

Quand le Liban naturalisait, d’un seul décret, des dizaines de milliers de personnes

À la une

Retour à la Une

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

Le Faucon Pèlerin

Fouad Bey Joumblatt, époux de Sett Nazira Joumblatt, père de Kamal et grand-père de Walid, nommé gouverneur du Chouf par les autorités mandataires françaises, est mort assassiné en 1931 par Chakib Wahhab. Par conséquent, Fouad Bey Joumblatt est mort en pleine fonction pour la Patrie.
Je souhaiterais qu'une stèle soit élevée en son honneur à Moukhtara par les services compétents de la Patrie reconnaissante.

C. F.

Dans cette lutte fratricide pour le leadership druze, pas un mot des beys Hamadé de Baakline. Je le regrette. Comment se sont-ils imposés ? comme par exemple l’excellent ministre, francophone, et efficace par son go between lors des crises. Je note que les femmes druzes avaient un rôle d’influence. Mais jamais leur lutte n’atteint le degré de violence entre maronites, quand celle-ci était à son paroxysme……

Irene Said

Dans d'autres pays démocratiques, on essaye d'avancer, au Liban, qui se prétend aussi démocratique...on recule...recule vers l'âge de pierre.
Merci à ces familles qui nous empêchent d'avancer, et qui s'enfoutent royalement de leur patrie !!!
Irène Saïd

Wlek Sanferlou

Quand le passé nous rattrape et même nous dépasse!

Jack Gardner

Talal c'est:Iznogoud !

Je veux être calife à la place du calife!

Dernières infos

Les signatures du jour

Décryptage de Scarlett HADDAD

Le Liban et les spéculations sur l’avenir des relations syro-iraniennes

Un peu plus de Médéa AZOURI

« Nous sommes heureux et honorés de vous recevoir »

Les + de l'OLJ

1/1

Les articles les plus

x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

6

articles restants

Pour déchiffrer un Orient compliqué