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Culture

Laure Ghorayeb : « Il m’est arrivé de lancer ma chaussure à la figure d’un poète »

Le grand entretien du mois

Quatre-vingt-sept bougies récemment soufflées et toujours une insolente vitalité, une liberté et une irrévérence que lui envieraient bien des jeunettes ! Certes, Laure Ghorayeb a laissé tomber – à contrecœur – la critique journalistique, mais c'est pour mieux se lancer dans un florilège de projets artistiques. Car cette femme bouillonnante garde plus que jamais le goût du travail. Et de la création. Ses œuvres récemment exposées à Beyrouth, à la galerie Janine Rubeiz, ainsi qu'à Rome, au magnifique Musée Maxxi, témoignent de son inépuisable énergie. Et de cette « Ivresse des yeux » (pour reprendre le titre de sa récente exposition) qui définit aussi bien l'effet que produisent ses infiniment labyrinthiques dessins sur le spectateur, que le regard qu'elle-même porte sur la vie ! Rencontre avec une flamboyante...

15/01/2018

« Aujourd'hui, je suis une petite fille de 86 ans », écriviez-vous dans le petit texte qui accompagnait votre dernière exposition à la galerie Janine Rubeiz. Étonnant aveu de fragilité de la part d'une figure redoutable du journalisme culturel...

C'est vrai que je suis – ou, plutôt, j'ai été – redoutable en tant que critique. Car je suis une personne qui ne sait pas enjoliver, tricher, contourner... Je vais droit au but et c'est ce qui a fait ma force. Et je n'ai jamais rien accepté de quiconque pour ne pas me sentir ligotée dans ma liberté de parole. Mais cela ne veut pas dire que je n'ai pas gardé mon regard d'enfant. Ce mélange de naïveté et d'art brut qui s'exprime dans mes dessins, c'est mon véritable moi.

Vous aviez une réputation de critique féroce au quotidien « an-Nahar ». En y repensant, avez-vous le sentiment d'avoir été trop sévère envers certains artistes ?

Quand je couvrais une exposition, je scannais du regard chacune des œuvres et je rentrais directement, chez moi ou au journal, rédiger mon article à chaud. Aussitôt le texte écrit, je le laissais « reposer 24h » avant de l'envoyer à la publication. Histoire d'avoir le temps d'y revenir plus calmement et d'assumer ainsi totalement chaque mot. Il m'arrivait souvent de me réveiller en pleine nuit pour le relire, par crainte d'avoir été injustement virulente. Donc, lorsque j'étais « méchante », je l'étais délibérément. Et pour deux raisons. Soit l'artiste était valable et il fallait l'aiguillonner pour qu'il se surpasse et donne le meilleur de lui-même, soit il était vraiment nul et je lui rendais service en lui faisant comprendre que l'art n'étais pas sa vocation. (...) Je suis convaincue qu'aucune critique ne peut tuer un véritable artiste. S'il l'est vraiment, rien ne peut le faire dévier de sa trajectoire. D'ailleurs, je n'ai jamais démoli un peintre ou un sculpteur qui s'est avéré, plus tard, un grand artiste.

Vous êtes, aussi, connue pour la verdeur de votre langage, votre liberté de ton et de manières. D'où vous viennent cette insolence et ce goût de la provocation ? Y a-t-il quelqu'un ou quelque chose qui vous intimide ?

Quand j'ai débuté dans la presse, au milieu des années 50, j'étais très timide. Je rougissais au moindre compliment. Mais j'ai vite découvert que les poètes et artistes arabes que nous recevions au journal étaient convaincus que toutes les journalistes femmes étaient des prostituées. Qu'elles cherchaient à les interviewer pour les séduire. Du coup, j'ai pris ce ton insolent, ce langage outrancier comme une armure. C'était peut-être aussi une manière de me distinguer des autres et d'attirer l'attention. Mais, à partir de là, rien ni personne ne m'a plus jamais intimidée. Ni ministre, ni député, ni directeur... Je peux dire, avec une certaine fierté, que je ne me suis jamais laissé marcher sur les pieds. Il m'est même arrivé de gifler un monsieur et de lancer ma chaussure à la figure d'un poète au café Horseshoe.

Parlez-nous de votre parcours. Vous êtes au départ une littéraire : poète et journaliste, avec une formation, fragmentée, en droit, philosophie et lettres françaises. Comment êtes-vous passée de l'écriture à la peinture ?

Tout a débuté par quelques illustrations « squelettiques » pour accompagner mon tout premier recueil de poèmes Noir... Les bleus sorti en 1960. Juste des embryons qui m'ont donné l'envie de dessiner à côté de chaque texte. Au bout d'un moment, je me suis aperçue que ce mélange des genres n'était pas bon pour moi, parce que je tâtonnais dans les deux. Alors j'ai sacrifié la poésie au profit du dessin. Tout en continuant à utiliser les mots dans la toile, mais en tant que signes. Et, cependant, il m'arrive encore très souvent d'inclure dans mes œuvres de petits poèmes.

Votre œuvre picturale a longtemps fait penser à un travail de dentellière, tant votre dessin miniaturisé et labyrinthique requiert de la patience. Rempli de figures naïves, de surcharges ornementales et de figures tout en rondeurs, il respire généralement une exubérance joyeuse. C'est très troublant quand on le compare avec votre écriture critique, incisive, brutale et impatiente. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Je dois avoir une double personnalité (rires) ou plutôt, devant la toile, je me dédouble. En fait, mon dessin est une sorte d'écriture automatique. Un peu de l'ordre du mystique, de l'hypnotisme. Je travaille infiniment petit, et je ne sais pas comment ça va être, jusqu'à ce qu'une fois achevé, je le vois de loin. Alors, parfois je suis émerveillée. Et cet émerveillement est mon moteur, ma récompense.

Quelles auront été vos principales sources d'inspiration ?

D'abord, les civilisations anciennes que je traduis en signes. J'utilise toujours un mélange de calligraphies, d'arabesques, d'écritures (sumérienne, cunéiforme, phénicienne, aztèque, égyptienne...). Mais aussi et surtout la mémoire et les coutumes collectives et familiales. Je parle beaucoup de mes parents, de ma famille, de mes frères et sœurs dans mes tableaux... Et cela à travers des phrases inversées que personne d'autre que moi-même ne peut comprendre mais qui, sur la toile, deviennent des signes qui, eux-mêmes, forment le tracé d'une figure et les éléments décoratifs d'un dessin...

Pourquoi n'avez-vous jamais vraiment utilisé la couleur dans vos toiles ?

À cause de mon enfance en noir et blanc. Quand j'étais petite, mon père n'était pas assez riche pour m'offrir des livres en couleurs. La première fois que j'y ai eu accès, j'avais 12 ans et j'en ai pleuré de bonheur. De là, j'ai gardé une impossibilité à dessiner et peindre autrement qu'à l'encre. J'utilise la plume mais le plus souvent un feutre d'architecte à pointe très fine. C'était devenu mon style, ma signature. Mais j'ai eu en 1995 une période où j'ai utilisé de la couleur...

Qu'est-ce qui vous a marquée dans votre enfance ?

La pauvreté, durant la grande guerre. Je suis née en 1931 à Deir el-Qamar où j'ai grandi au sein d'une famille nombreuse. Quatre garçons et quatre filles. Chaque année, mon père devait vendre un terrain pour payer notre scolarité. Étant la sixième des huit enfants, j'héritais immuablement des effets de mes sœurs aînées. Je n'ai jamais eu droit à des habits neufs, à part une paire de chaussures annuelle. Avant la fête des rameaux, mon père traçait le contour du pied de chacun d'entre nous sur un bout de carton (pour en prendre la mesure), écrivait le nom dessus et se rendait à Beyrouth nous acheter des chaussures neuves. C'était la seule paire à laquelle on avait droit. Et on la portait toute l'année, en la rapiéçant au fur et à mesure qu'elle s'usait.

Vous êtes mariée depuis plus de 50 ans à Antoine Kerbaj, figure iconique du théâtre libanais, avec qui vous avez fondé une famille. Mais beaucoup de gens ne le savent pas. Vous êtes restée Laure Ghorayeb. Étiez-vous attachée à votre nom par féminisme ?

Pas du tout ! Quand j'ai connu Antoine en 1965, j'avais déjà une signature. Nous nous sommes d'ailleurs rencontrés à l'occasion d'une interview. J'ai pensé rajouter Kerbaj à mon nom, mais cela devenait trop long. Et je ne voulais pas effacer le nom sous lequel j'étais connue, que je m'étais faite par moi-même. Donc, professionnellement je suis restée Laure Ghorayeb et jamais je ne me suis présentée autrement. Par contre, dans mon quartier, je suis connue en tant que Laure Kerbaj.

Vous avez fait, avec votre fils Mazen Kerbaj, plus d'une exposition en duo à Beyrouth (à la galerie Janine Rubeiz essentiellement) ainsi qu'à l'étranger, au Musée Maxxi de Rome, notamment, qui déroule actuellement et jusqu'au 20 mai vos correspondances artistiques sur grands rouleaux. Il paraît que vous préparez ensemble votre biographie en bande dessinée... Quel est le secret de votre complicité ?

En fait, c'est un mélange de complicité et d'émulation. On fait le même métier, forcément, cela nous rapproche. Mais en même temps, quand je suis sur un projet avec lui, je ne suis plus sa mère, mais son associée et même, le plus souvent, sa rivale. Car il y a de la compétition entre nous, chacun voulant marquer son territoire. Au final, on s'enrichit mutuellement. Pour moi qui suis autodidacte, il a élargi ma vision des choses et m'a fait sortir des filaments que j'ai toujours dessinés. Et de mon côté, je lui ai transmis ma culture et peut-être aussi soufflé dans son dessin beaucoup plus sombre un peu de cette désinvolture joyeuse qui est ma marque de fabrique.


Quelles ont été les rencontres fondatrices dans votre vie ?

Au niveau personnel : Antoine Kerbaj. Je l'ai vu et je suis tombée en pâmoison. Même si, avant lui, je m'étais beaucoup amourachée...
Professionnellement et amicalement : Ghassan Tuéni et François Akl qui m'ont ouvert les portes d'an-Nahar. J'appréciais beaucoup François pour sa culture, son érudition et sa bonté. J'ai aussi beaucoup aimé Georges Chami qui était le directeur du Jour à l'époque. Ils forment tous le cercle des personnes que j'admirais et que j'approchais avec joie.

Vous avez obtenu une mention honorifique à la Biennale de Paris en 1967, le premier prix de la Biennale d'Alexandrie dix ans plus tard et le prix du Jury du Salon d'automne du Musée Sursock en 2009. Quelle importance accordez-vous à ces distinctions ?

La première est la plus importante. Je me rappelle que j'étais au Jour quand Jean Choueiri est venu m'annoncer que j'avais obtenu un prix de la Biennale de Paris. La toile primée était grande et je l'avais entièrement réalisée debout parce que j'étais enceinte. Le ministère libanais de l'Éducation l'avait achetée et accrochée dans ses locaux de l'Unesco, d'où elle a été volée durant la guerre. Mais une de la même série a été acquise, il y a deux ans, par le British Museum. J'en suis très fière, car c'est là que j'ai senti que mon travail était enfin reconnu à sa juste valeur. Tout comme à Rome, il y a quelques mois, lorsque j'ai vu quatre files de spectateurs devant le rouleau de 25 mètres de ma correspondance avec Mazen. J'en ai pleuré de bonheur. En fait, j'ai mis 86 ans pour aboutir à ce moment. Cela n'empêche que je suis très heureuse de ma carrière...

Vous avez été journaliste à « L'Orient » puis au « Jour », avant de passer à « an-Nahar ». Quel souvenir gardez-vous de cette expérience ?

Je suis entrée à L'Orient vers la fin des années 50. Je traduisais les poètes arabes pour le supplément littéraire que dirigeait Salah Stétié. La poésie en prose était à la mode. J'ai traduit Ounsi el-Hage, Chaouki Abou-Chakra, Fouad Rafka, Khalil Haoui, Youssef el-Khal... En 1965, lorsque le quotidien Le Jour a été fondé, j'ai rejoint l'équipe culturelle d'André Bercoff, composée, entre autres, de Nadia Tuéni et d'Aline Lahoud. Et c'est là que j'ai commencé à faire de la critique artistique. En 1969, lassée de m'entendre répéter par mes amis journalistes et artistes que mes écrits n'avaient aucun impact, car personne ne lisait le français, je décide de relever le défi et d'aller frapper à la porte d'an-Nahar. Je ne savais pas vraiment écrire en arabe, mais j'avais des idées, des opinions. Chawki Abou Chakra m'a embauchée...

Si c'était à refaire, referiez-vous les mêmes choix personnels et professionnels ?

Tout à fait ! Je ne regrette rien. Tout simplement parce que je suis à l'origine de tout dans ma vie. De un : je n'ai jamais été en mésentente avec des personnes qui ne le méritaient pas. De deux : je n'ai jamais été rancunière. De trois : je ne connais pas la haine. Et de quatre : j'aime ceux qui m'aiment. Donc, je n'ai ni remords ni regrets !

Vous nous avez dit un jour : « Tant que je n'ai pas dit tout ce que j'ai dans la tête, je continue à travailler. » À quoi travaillez-vous en ce moment ?

Je prépare une grande exposition avec Mazen ; je finalise un recueil d'improvisations sur les Arbres de Prévert que j'adore ; je viens de terminer cette toile intitulée Pourquoi pleures-tu Ourachalim ? Et là, regardez ce à quoi je suis occupée (Elle montre du doigt un dessin en cours d'achèvement reproduisant une silhouette quasi rupestre encerclée de ces simples mots en arabe tracés comme une prière Oumouna Mariam et, le visage illuminé d'une étonnante douceur) : C'est beau, non ?

De quoi êtes-vous le plus fière ?

De mes trois enfants. Aussi bien de Walid, qui est directeur du bureau Moyen-Orient de BBDO, de Roula qui a son propre bureau de traduction à Montréal, que de Mazen qui est l'artiste que vous connaissez.

Quelle est votre plus grande peur ?

Petite, j'avais toujours peur de devenir aveugle, dans le sens où j'avais peur de ne pas savoir reconnaître les couleurs. Mais c'est passé en grandissant. Et puis, j'ai eu peur de la mort. Mais ce n'est plus le cas aujourd'hui. J'ai même demandé qu'on mette dans mon cercueil trois bouteilles de bière fraîche pour que je puisse célébrer joyeusement mon départ...

Qu'est-ce qui, aujourd'hui, vous bouleverse, vous attriste ou vous met en colère ?

Les mêmes choses qu'avant : l'injustice et la haine de l'autre. Et puis, malgré ma bravade affichée, je n'ai jamais supporté les images de violence, de guerre, de sang et de cadavres...

Enfin, qu'aimeriez-vous que les gens retiennent de vous plus tard ?

Ma sympathie (grand éclat de rire).

Si la réincarnation existe, en quoi aimeriez-vous vous réincarner ?

En crayon. Pour dessiner des histoires et écrire des vers...



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