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Idées

Turquie : le sacre du sultan

Commentaire
30/06/2018

Le 24 juin, Recep Tayyip Erdogan a été réélu président de la République de Turquie dès le premier tour, et son parti AKP (parti de la Justice et du Développement), engagé dans une alliance avec l’extrême droite nationaliste du MHP, a remporté la majorité des sièges au Parlement (342 députés). Avec un score élevé de 52,5 % des voix pour Erdogan et une participation record (88 %), cette victoire est écrasante. Si l’opposition accuse le président et son parti de manipulations frauduleuses, leur existence éventuelle ne pourrait pas remettre en cause le résultat, étant donné le grand nombre d’électeurs (56 millions). D’ailleurs, le principal candidat de l’opposition, Muharrem Ince (CHP, social-démocrate), l’a reconnu dans son discours : « Ont-ils (l’AKP) volé des voix ? Oui. Ont-ils volé 10 millions de voix ? Non ! J’accepte le résultat. »


(Lire aussi : La Turquie parachève son basculement dans la « démocrature »)  



Pas d’usure du pouvoir
Il est possible de tirer quatre leçons de ce scrutin. D’abord, en dépit de 15 ans de règne politique (2003-2018), Erdogan n’est pas touché par le phénomène d’usure du pouvoir. S’il est vu à l’étranger comme un leader autocratique, sur le plan intérieur il continue d’être un « reis » adulé. Son charisme, son paternalisme et son populisme attirent une grande partie de la population, notamment les franges musulmanes-conservatrices dans les régions rurales et l’Anatolie profonde. Ces « masses » voient en lui un « millet’ in adami » (un homme du peuple) qui a réconcilié la Turquie avec son identité réelle (orientale/musulmane), après un siècle d’aliénation culturelle sous l’effet du kémalisme. Elles lui sont aussi reconnaissantes d’avoir amélioré leur niveau de vie et de les avoir réintégrées dans la vie sociale et économique du pays, après des décennies de marginalisation par les élites kémalistes. Ces élections consacrent ainsi la « démocrature » en Turquie. 

Ensuite, le résultat du vote montre l’incapacité des partis d’opposition à convaincre l’opinion publique. Déterminée à clore l’« ère Erdogan », l’opposition a mobilisé toutes ses ressources sans pour autant réussir à attirer des voix. Le fait que Muharrem Ince ait été battu dans sa ville natale reflète le manque de crédibilité et l’inconsistance de l’opposition. En outre, l’argument sécuritaire et nationaliste, massivement mobilisé par Erdogan lors de la campagne, a trouvé écho chez la population. Convaincue que la Turquie fait face à un « complot » fomenté par des ennemis de l’intérieur (PKK, Fethullah Gülen, opposition ultralibérale…) et de l’extérieur (puissances occidentales, sociétés multinationales…) visant à freiner sa montée en puissance, une majorité de la population a voté pour un leader fort et un parti hégémonique, vus comme une garantie de sécurité et de stabilité. Enfin, ces résultats sanctionnent la réussite de la synthèse « islamo-nationaliste » forgée par Erdogan pour attirer des électeurs d’horizons divers.


(Lire aussi : Devlet Bahçeli, l'énigmatique faiseur de roi d'Erdogan)



Père de la Turquie nouvelle
Ces élections sont historiques, tant leurs conséquences sur la politique intérieure et extérieure turque sont importantes. Sur le plan interne, elles entérinent le passage au régime présidentiel, approuvé par un référendum constitutionnel en avril 2017. Le nouveau régime octroie au président des pouvoirs exécutifs étendus, notamment le droit de dissoudre l’Assemblée, de gouverner par décret et de nommer la majorité des ministres, des hauts fonctionnaires, des juges et des magistrats. Il permet ainsi à Erdogan de devenir l’hyperprésident qu’il a toujours rêvé d’être et de gouverner sans contre-pouvoirs.Plébiscité par l’électorat et ayant une conception majoritaire de la démocratie, Erdogan se considère comme le seul dépositaire de la volonté nationale. Fort de sa nouvelle légitimité électorale, il gouvernera d’une main de fer et poursuivra sa « chasse aux sorcières » contre l’opposition car, dans sa logique, quiconque s’oppose à lui est un ennemi de la nation, d’où le « devoir » de l’éliminer.

 Par ailleurs, on peut s’attendre à un repli nationaliste et à une crispation identitaire qui se traduiraient notamment par un durcissement dans le traitement de la question kurde. En effet, l’alliance avec les ultranationalistes, qui a permis à Erdogan et son parti de remporter les élections, leur lie les mains et limite leur marge de manœuvre politique. Toute concession aux Kurdes est désormais impossible, et de nouvelles opérations militaires contre le PKK (en Turquie, en Syrie et en Irak) sont envisageables. En ce sens, même si le parti kurde HDP a réussi à entrer au Parlement (avec 13,5 % des voix), il restera inhibé et marginalisé par l’alliance AKP-MHP et n’aura pas les moyens de peser sur le traitement de la question kurde.

Sur le plan international, Erdogan sort de ces élections renforcé. Ayant conforté sa stature, il s’engagera dans une politique d’affirmation de soi aiguë et de confrontation face aux puissances occidentales qui ont prédit sa chute et lancé contre lui une campagne médiatique musclée. « Tenir tête à l’Occident » sera désormais sa marque de fabrique. Pour contrarier les grandes puissances, il poursuivra sa politique de rapprochement avec la Russie et l’Iran, et tentera de former au Moyen-Orient un « Commonwealth islamique » qui graviterait autour d’Ankara, et dont il serait le chef de file et le leader. Surtout, après ces élections, il se consacrera à son grand-œuvre : permettre à la Turquie d’être reconnue comme puissance centrale sur la scène internationale à l’horizon 2023, date du centenaire de la fondation de la République.
En somme, dans le régime présidentiel qui va s’instaurer, Erdogan est sacré sultan, lui qui a toujours rêvé d’incarner le modèle d’ Abdulhamid II, celui qui a révolutionné l’Empire ottoman à travers les « tanzimats » et qui l’a protégé contre les desseins impérialistes des puissances européennes au XIXe siècle. Si, en 1923, Mustafa Kemal acquiert le surnom d’Atatürk (« père des Turcs »), en 2023, Recep Tayyip Erdogan sera le nouveau père de la Turquie, ou le père de la Turquie nouvelle, qu’il a modelée selon sa vision et ses désirs.

Enseignante en relations internationales à Sciences Po Paris et à l’Université Saint-Joseph. Dernier ouvrage: « La Turquie, l’invention d’une diplomatie émergente »   (CNRS, 2017).


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Chammas frederico

Il ne faut pas oublier qu'avant son écroulement dans la la guerre de 14/18, la Turquie ottomane avait de "beaux restes" d'empire (malgré ses pertes dans les Balkans) et que dans son histoire elle avait été jusqu'aux portes de Vienne
Alors
Essayer de raviver des souvenirs? Pourquoi pas?

Irene Said

Et la grenouille se gonfle...gonfle
mais n'arrivera jamais à être un boeuf, heureusement !
Irène Saïd

Soeur Yvette

la folie des grandeurs...jusqu'a quand ????

Yves Prevost

Poutine et Erdogan: un tsar et un sultan. Tuus deux adulés par leurs concitoyens. La leçon est claire, elle se trouve explicitée dans la légende du Grand Inquisiteur: le peuple ne veut pas de la liberté, il veut être gouverné et la démocratie n'est qu'un rêve.

Sarkis Serge Tateossian

Ce malheureux president, vit dans sa bulle, un palais de deux milles chambres!!!!
La folie des "grandeurs" ou grandeur des folies .... D'un dictateur qui tient l'occident en otage ?
Jusqu'à quand ?
L'histoire ne tardera pas à nous le dire.

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