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Moyen Orient et Monde

Vers un changement de la politique turque en Syrie après la réélection d’Erdogan ?

Turquie

Manbij, les Kurdes, les réfugiés, autant de sujets qui vont dominer la politique étrangère turque dans le pays voisin lors du nouveau mandat de l’hyperprésident.

27/06/2018

Durant une campagne plus ou moins mitigée exercée dans le cadre des élections anticipées présidentielle et législatives, le président turc Recep Tayyip Erdogan a fait de sa politique étrangère une stratégie d’attaque contre ses opposants. Il a particulièrement insisté sur les opérations contre les combattants kurdes du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) et leurs alliés en Syrie et en Irak. C’est d’ailleurs à la mi-mars, lors de la prise de la ville de Afrine, dans le nord de la Syrie, par l’armée turque et ses supplétifs de l’Armée syrienne libre (ASL), que le président turc a décidé de convoquer ces élections anticipées. Cette prise s’est effectuée dans le cadre de l’opération « Rameau d’olivier » débutée le 20 janvier dernier, avec pour objectif de sécuriser la frontière turque de la présence militaire kurde. Cette victoire et les gains de positions en Syrie ont provoqué un enthousiasme conséquent chez l’électorat nationaliste turc. Ainsi, voyant que ce dernier le rejoignait au fur et à mesure, M. Erdogan a opté pour la poursuite de l’offensive contre les groupes kurdes le long de la frontière turco-syrienne, et en particulier vers la ville de Manbij.
Cette localité au nord de la Syrie est administrée depuis 2016 par la coalition arabo-kurde des Forces démocratiques syriennes (FDS) soutenues par les États-Unis dans le cadre de la coalition qui œuvre contre le groupe État islamique. Les troupes américaines participant à la lutte contre l’EI y sont également stationnées. Cela fait de Manbij une place stratégique et une source de tensions entre Américains et Turcs. À tel point que la crainte d’une crispation aboutissant à un affrontement est ressentie. Mais elle est rapidement effacée. Au final, c’est un accord sous la forme d’une « feuille de route » qui est signé entre Ankara et Washington. Celui-ci stipule le départ des forces armées kurdes de la ville. Des patrouilles sont également effectuées, depuis, par les troupes turques et américaines de part et d’autre de la ligne de démarcation qui sépare les soldats d’Ankara des forces kurdes qui contrôlent la ville. Autrement dit, la situation est au point mort en ce qui concerne le contrôle réel de Manbij.

Mais si l’offensive le long de la frontière semble piétiner, M. Erdogan a réussi à faire marcher la machine nationaliste à plein régime et n’a cessé de marteler à coups de meetings et de discours les victoires et les gains de positions en Syrie. Les nationalistes, à la fois sous le charme et voulant respecter l’alliance politique formée avec l’AKP, ont apporté les voix nécessaires à la réélection de M. Erdogan. Le MHP (Parti d’action nationaliste) a obtenu près de 11 % des suffrages. Et grâce à la coalition politique qu’il forme avec l’AKP (Parti de la justice et du développement), qui a recueilli près de 42 % des voix à lui seul, M. Erdogan a pu bénéficier d’une réélection au premier tour ainsi que d’une majorité absolue au Parlement turc. Le désormais hyperprésident est donc en quelque sorte redevable aux nationalistes qu’il entend bien garder de son côté en continuant de mener une politique étrangère dans le même sens que lors de son précédent mandat. « Je pense que cette politique étrangère va continuer telle qu’on la connaît actuellement car elle est justement liée aux intérêts du président turc en matière de politique intérieure », dit à L’Orient-Le Jour Jean Marcou, professeur à Sciences Po Grenoble et spécialiste de la Turquie. « Les gains de positions en Syrie ont plu à l’électorat nationaliste turc et ont participé à la victoire de M. Erdogan », ajoute-t-il. Mais si elles ont réussi à lui assurer le ralliement de l’électorat nationalise, les opérations turques en Syrie semblent avoir un double objectif.


(Lire asussi : La Turquie parachève son basculement dans la « démocrature »)


Les réfugiés syriens et les Kurdes
Il s’agit d’une part d’assurer la sécurité des Turcs, mais aussi, selon les propos du M. Erdogan, de préparer le terrain pour un prochain retour des réfugiés syriens présents en Turquie. Aux dernières heures de sa campagne, le président, alors candidat, a fait une annonce pour le moins surprenante en affirmant que les réfugiés présents sur le sol turc allaient bientôt devoir retourner chez eux. « Juste après l’élection, nous chercherons à sécuriser tout le territoire syrien, à commencer par les zones proches de notre frontière, et à faciliter le retour chez eux de nos invités », avait déclaré M. Erdogan vendredi dernier dans un discours à Gaziantep, dans le sud-est de la Turquie. « La stabilité de la Syrie dépend d’une Turquie forte, car sinon la Syrie éclatera en morceaux », avait-il ajouté. Un retournement inédit pour un président qui avait procédé à un accueil massif de ces réfugiés depuis le début du conflit syrien en 2011, signe que cette question de la présence des réfugiés est devenue clé dans le débat public turc. L’adversaire numéro un de M. Erdogan lors des élections anticipées, Muharrem Ince (CHP, Parti républicain du peuple), qui a obtenu 30 % des suffrages, avait, lui, non seulement opté pour le renvoi des réfugiés chez eux, mais en y ajoutant un rapprochement vis-à-vis du régime syrien. Il envisageait de reprendre, s’il avait été élu, des relations diplomatiques avec Damas et d’y installer un ambassadeur dans les dix jours qui auraient suivi son élection. Idem pour la candidate du Iyi Parti, Meral Aksener. Mais à la différence de ces derniers, M. Erdogan ne semble pas vouloir de nouvelles relations avec le régime syrien mais au contraire rester éloigné de ce dernier. « Les réfugiés sont un sujet sensible en Turquie.

Mais ce renvoi de réfugiés semble plus se rapprocher de l’argument de campagne que d’une volonté vraiment exprimée, car tantôt M. Erdogan les a instrumentalisés à son profit, tantôt il les a pris comme “têtes de Turc”. Il est donc difficile de dire ce qui adviendra des réfugiés syriens prochainement », indique Jean Marcou. Mais si la question des réfugiés est sensible en Turquie, la question des Kurdes de Turquie et de Syrie semble être aussi de l’ordre de la priorité pour le président turc.L’un des objectifs du président Erdogan était d’empêcher le mouvement prokurde du HDP (Parti démocratique des peuples) de recueillir les 10 % des suffrages symbolisant son maintien au Parlement turc. Mais malgré le peu de moyens dont il a pu disposer, le leader symbolique du HDP, Selahattin Demirtas, qui faisait campagne depuis la prison où il est détenu depuis 2016, a réussi à permettre à son mouvement de se maintenir à la représentation parlementaire. « Depuis 2015, il a systématiquement opté pour le camp nationaliste et je ne pense pas qu’il remette en cause cette tendance mais qu’il va, au contraire, la maintenir et l’approfondir. Car même s’il admet que les Kurdes sont un fait politique dans l’État turc, il a aussi rappelé à de nombreuses reprises que l’État des Kurdes était la Turquie et que ce n’était pas négociable », insiste Jean Marcou. « On va continuer dans une lutte interne contre le PKK et sur le plan international en contrant les Kurdes en Syrie et dans le nord de l’Irak dans le massif du Qandil », conclut-il. Autrement dit, le changement de la politique étrangère turque en Syrie, qu’il s’agisse de la question de l’offensive contre les Kurdes ou de la question des réfugiés syriens, n’est pas à l’ordre du jour.


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gaby sioufi

La stabilité de la Syrie dépend d’une Turquie forte, car sinon la Syrie éclatera en morceaux »

cela nous donne t il des idees a nous autres libanais?
surement pas.....

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