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Liban

Des chemins de vie inspirants retracés par six femmes d’exception

Initiative

Le festival Bipod donne la parole à des dames reconnues pour leurs brillantes carrières.

17/04/2018

Six femmes sont venues présenter leurs extraordinaires carrières, dans le cadre du Beirut International Platform of Dance (Bipod), le festival qui célèbre le langage corporel et la danse contemporaine, et qui pour sa 14e édition a voulu honorer les femmes qui se battent au quotidien et qui ont eu un indéniable succès dans leur vie professionnelle.
C’est dans un décor champêtre et intimiste à D-Beirut Warehouse que Georgette Gébara, Nayla de Freige, Asma Andraos, Hania Mroué, Nadine Touma et Taghreed Darghout ont dévoilé leurs secrets. Une écoute empathique bénéfique, afin de construire une sororité aux vertus résilientes. Modératrice de cette discussion, Nayla Tamraz justifie cet événement : « Nous devons nous rendre compte des représentations simplistes dont sont victimes les femmes. »

Des vies d’exception
Georgette Gébara, fondatrice de l’École libanaise de ballet, ouvre la danse en éclairant le public sur son riche parcours de vie. En 1963, à l’époque où l’école de ballet n’était encore qu’un projet, elle a dû se battre pour obtenir la licence qui allait lui permettre de réaliser son rêve. « Je n’étais pas mariée, mon père était mort et je n’avais pas de frère », raconte-t-elle. Elle a eu le courage de faire appel à un cousin éloigné, secrétaire d’un parlementaire, pour obtenir cette permission. Quelques années plus tard, devant obtenir un contrat pour un spectacle, son beau-frère est venu à son secours. « Il a appelé tous les députés du Sud pour obtenir l’autorisation. Résultat : vingt-quatre heures plus tard, j’avais mon contrat pour présenter le spectacle. » Jetant son bonnet par-dessus les moulins, Georgette Gébara a su braver la bienséance en vigueur, après bien des obstacles, pour imposer son style de vie. « Je n’irai pas jusqu’à brûler mon soutien-gorge, mais je soutiens la cause des femmes », déclare-t-elle avec franchise et humour.

Les codes de conduite sociale dans une société machiste ont été également dynamités par Nayla de Freige, PDG du Commerce du Levant, administratrice déléguée de L’Orient-Le Jour et présidente du Festival international de Baalbeck. Celle qui a été faite chevalier des Arts et des Lettres en France conte d’abord ses débuts en tant qu’« étudiante en France durant mai 1968 ». Cette femme qui assume son appartenance à la bourgeoisie beyrouthine a été marquée par cette période de révolte : « À 18 ans, j’ai ouvert un compte en banque pour acquérir une indépendance financière sans que mes parents ne soient au courant », confie-t-elle.

Sa première expérience dans l’équipe de direction de L’Orient-Le Jour est également un témoignage rare et passionnant. « Il n’y avait que des hommes, j’étais impressionnée. La situation était compliquée avant mon arrivée, le journal perdait beaucoup d’argent. » Après ce premier meeting, elle savait qu’elle allait « devenir la femme qui allait moderniser L’Orient-Le Jour et y soutenir à fond la liberté d’expression ». Elle a beaucoup apporté à ce journal qui continue de revendiquer son autonomie. La transition du quotidien vers le numérique est l’un des nombreux exemples de ses réussites au sein d’un titre qui sait se différencier et qui ne cherche pas à étendre ses journalistes sur un lit de Procuste. « La société a fait des profits depuis douze ans. Les gens ont apprécié ma capacité à réformer le journal. Il y avait beaucoup de femmes qui travaillaient au journal, mais seuls les hommes étaient au sommet de la pyramide. Aujourd’hui, cela change », ajoute-t-elle.

Un parcours en France que partage également Asma Andraos, cofondatrice de Stree, une agence qui organise des événements de luxe. Cette dernière avoue : « J’étais peu intéressée par la politique libanaise, connaissant mieux les enjeux politiques en France. » Mais l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri en 2005 a été un choc pour elle. « L’image qu’il me renvoyait était celle d’un père protecteur. J’avais le sentiment que plus rien n’allait être comme avant. » Face à ce choc, elle a su remarquablement rebondir et a eu l’ingénieuse idée de s’approprier la réponse de Saad Hariri : « It’s obvious, no ? » (c’est évident, non ?) lorsqu’on avait demandé à ce dernier son avis sur les responsables de l’attentat. Affichant cette réponse sur ses pancartes lors des manifestations qui avaient suivi l’assassinat de Hariri, elle a su attirer les médias vers elle, et forte de son talent polyglotte, elle a pu lancer sa brillante carrière.

Succombant à la tentation de Venise, Asma Andraos a quitté la politique il y a un an, mais a laissé sa marque. « J’ai travaillé pendant treize ans avec Saad Hariri, et j’ai fait de la création du ministère des femmes une obsession. Ce lobbying a fonctionné et nous avons maintenant un ministère d’État aux Droits de la femme (dirigé par Jean Oghassabian). J’aime à penser qu’il s’agit de l’héritage de ma vie en politique. » Asma Andraos insiste : « Il est important d’autonomiser les femmes, puisque de manière générale, elles sont plus consciencieuses dans leur travail et moins facilement corruptibles. Les femmes ont un sens plus aigu des responsabilités. »


(Lire aussi : Femmes au Parlement libanais : soyons du bon côté de l’histoire !)


En finir avec la vision de la féminité comme un fardeau
Hania Mroué, directrice du Metropolis Art Cinema, explique à son tour qu’être une femme peut avoir ses avantages. Elle raconte ainsi avec la timidité qui fait son charme : « Il y a vingt ans, quand j’ai commencé le cinéma, j’étais parmi les seules femmes dans cette industrie. Une des personnes chargées de contrôler le contenu des films était même trop gênée pour me demander de couper une des scènes d’un film jugée trop osée. » Celle qui se sentait « comme une princesse » dans ce milieu masculin a su ainsi renverser la hiérarchie en imposant ses vues dans un milieu d’hommes.

Il n’y a pas de moment pour célébrer la féminité et l’ingénieuse auteure Nadine R. L. Touma l’a bien compris. Elle a en effet vécu une véritable célébration de sa féminité dès sa naissance, « accueillie comme un don du ciel ». Elle livre un témoignage touchant : « Mon père suppliait ma mère d’avoir une fille après avoir eu trois garçons. Quand je suis née, mon père a versé des larmes de joie. Pendant les trois mois qui ont suivi ma naissance, des plats étaient servis pour chaque personne qui venait dans le village. »

La compétition n’est pas du goût de tout le monde, et Taghreed Darghout, artiste peintre, propose une autre voie et égrène son chemin de vie fait d’apprentissage de la solitude pour mieux se construire dans un milieu où elle devait se mettre en compétition avec des garçons. « Une mise en compétition qui m’a fait beaucoup de mal mais où j’ai appris à me reconstruire par la solitude et la peinture », dit-elle.

Cette lutte incessante pour la reconnaissance transparaît dans le discours d’Asma Andraos qui justifie la forte compétition par la faiblesse des opportunités proposées aux femmes. Elle suggère alors une solution subtile : « Si vous avez en face de vous deux CV de qualité égale, embauchez la femme. »

Nul doute que cette conférence a inspiré la vingtaine de personnes (en majorité des femmes) présentes pour l’occasion. On pourrait certes reprocher, comme l’a fait une auditrice, que ces dames provenant d’une certaine élite s’adressent à un cercle de convaincus, mais Nadine R. L. Touma balaie toute appréhension : « Ces personnes issues de la bourgeoisie n’ont pas à s’excuser. Elles ont accompli des choses positives, et c’est tant mieux pour elles. »




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