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La Dernière

Aller (re)naître là-haut, sur la montagne...

Photo-roman

Comme tant d’autres Libanais, fuyant ce qu’on avait sobrement appelé les évènements, ma famille s’est réfugiée à la montagne, cette seule parenthèse d’espoir en plein chaos...

05/03/2018

Depuis mon bureau sciemment tourné vers l’Est, tous les jours, je passe des heures à contempler la montagne. Souvent, entre chien et loup, je sors sur mon tout petit balcon pour aller me perdre là haut, où les nuages semblent brodés de soie. C’est ce moment friable que j’attends comme un événement, quand le Soleil épuisé, en déclinant, déploie son voile rose friandise sur le Mont-Liban. Et que soudain, secouée par une brume de passage, on confondrait sa masse blanche avec une barbe à papa soufflée par on ne sait quel géant. Aussitôt mon cœur ne tient plus sur place, même si j’en ignore les raisons.

Mystère
Quel secret enterré, quelle vie antérieure, quel ancêtre ou rameau de ma généalogie me lie à la montagne, particulièrement celle sur laquelle donne mon petit balcon ? Pourtant, de jabalé, je n’ai malheureusement rien, sinon mon registre d’état civil qui jaunit sur un étagère rouillée, dans une contrée enneigée. Longtemps, j’ai donc cherché à décrypter ce mystère qui venait m’étrangler le cœur, le corps, les tripes dès lors que mon regard s’évadait vers les hauteurs. Et je l’ai trouvé, à la faveur d’une conversation avec ma mère le jour de mon anniversaire où elle se plaît, comme tous les ans immanquablement, à détailler ma venue au monde. C’était à la fin des années 80, à l’issue de 15 ans de guerre auxquels s’étaient remarquablement acclimatés les combattants de tous bords qui ne cessaient de découvrir des moyens pour réinventer et parfaire leur violence. Sans cesse giflée par les obus, calfeutrée derrière des sacs de sable dont l’odeur terreuse me revient par miracle, notre maison en ville était devenue insoutenable, surtout pour ma mère alors enceinte de plusieurs mois.

Le chalet rouge
Nous avions donc fui au village de Faraya dans le Kesrouan, « temporairement », répète ma mère, avec tout l’espoir que ce terme pouvait contenir à cette époque. À l’entendre, je comprends mieux pourquoi on s’empêchait de se dire pour de bon, on s’interdisait de dire on part, on repoussait de toutes nos forces le grand départ : « Partir, c’était déclarer forfait », m’assure-t-elle. C’est pourquoi, entre la guerre en ville et les avions vers de meilleurs ailleurs, comme tant d’autres familles libanaises, nous avons eu la montagne. Cette montagne-là, l’élue de notre famille, je ne l’ai jamais connue. Elle avait presque éclos à force d’exils empressés semblables au nôtre, improvisée par des gens comme nous qui y avaient trouvé refuge, à la lumière bienveillante des villageois dont on avait sans doute bouleversé le quotidien ronronnant. Quelque part entre apaisement de se trouver à l’abri des bombes et découverte d’une manière de vivre qui nous était jusqu’alors étrangère, nous nous étions installés du mieux qu’on puisse dans un bâtiment aux balustrades rouges dont l’intérieur entièrement recouvert de faux bois scandinave lui faisait valoir l’appellation de chalet.

Paradis perdu
Si notre chalet n’a jamais mérité le patronyme de maison, sa convivialité apaisante et apaisée avait octroyé à ma mère une grossesse sans inquiétude. À mesure que je grandissais au creux de son ventre, dans ce chalet désuet, les minutes distillaient l’éternité, et on créait du temps pour chaque chose de peur que celui-ci ne nous file d’entre les mains. Dans cette étrange bulle hermétique la matinée, les enfants du « quartier » installaient des tables recouvertes de nappes en nylon fleuries sur lesquelles s’alignaient, selon la saison, des limonades ou des châtaignes vendues pour quelques livres. Les arbres autour nous donnaient des jeux rudimentaires qui nous occupaient jusqu’à l’après-midi, quand les femmes soupiraient à la vue de leurs hommes rentrés sains et saufs de la ville. Lesquels se retrouvaient, autour d’une narguilé qui bulle, d’un dé qui roule, ou d’une conversation à propos de la « situation » que venait parfois zébrer un éclat de rire. À l’heure du dîner, des odeurs de soupe et de cuisine rassurante appelaient les voisins à se réunir. On vivait en communauté. On préparait du chocolat chaud sur des réchauds à pétrole qui servaient aussi à sécher nos vêtements trempés. Et on attendait, sans crainte, que le ciel se rhabille de noir, que la nuit vienne allumer ses étoiles, que la Lune module ses tons d’argent et que cette montagne, à quelques pas de l’enfer pourtant, prenne par magie ses airs de paradis perdu…

Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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