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La Dernière

« Maman, c’est quoi un cœur brûlé ? »

Photo-roman

À l’occasion de cette Saint-Valentin qui galvaude l’essence même de l’amour, retour sur ma découverte de cet engin mystérieux qu’on appelle le cœur et qui ne cesse de me jouer des tours depuis le creux de ma poitrine.

19/02/2018

Avec l’arrivée des chaînes étrangères captées par satellite, les francophiles s’en étaient donné à cœur joie devant les programmes télévisés français dont ils avaient longtemps été privés. À la maison, on ne manquait pas la saga de l’été sur TF1. En 1992, si ma mémoire ne me trahit pas, la chaîne proposait un feuilleton dont les paroles on ne peut plus gominées du générique composé par Vladimir Cosma me résonnent encore dans les oreilles : « L’amour imaginé pour nous rendre heureux / Quand il est aux mains des amoureux/ Devient alors un jeu dangereux. » Je me souviens surtout de la blondeur incandescente de Mireille Darc qui jouait Hélène Charrière. Ça s’appelait Les Cœurs brûlés... 

À la gauche du torse

Pour un enfant de mon âge, ce titre avait la violence de sa sonorité. Au bout du troisième épisode, j’avais donc demandé : « Maman, c’est quoi un cœur brûlé ? » « Mon chéri, ça veut dire être amoureux, aimer quelqu’un si fort qu’on sent son cœur prendre feu », m’avait-elle nonchalamment répondu. Je ne comprenais pas comment un sentiment qu’on m’avait jusqu’alors vendu comme « le plus beau qui soit » pouvait être parfaitement raccord avec un élément aussi répulsif, associé à la douleur, au malaise, à l’enfer tel que le décrivait mon éducation catholique.

L’explication de ma mère m’avait très peu convaincu. D’autant moins qu’à la faveur d’une déclaration enflammée de Sylvain à Hélène, d’une étreinte dévorante entre Marc et Isa, fréquemment les larmes lui venaient aux cils, et elle les refoulait vaillamment. Pourquoi l’amour susciterait des larmes ? Cette question en marshmallow crédule m’avait accompagné et taraudé jusqu’à l’âge où l’on expérimente enfin les obscurs rouages de ce terrible engin qu’on a baptisé le cœur. Un jour, il avait suffi d’un premier battement pour que je prenne conscience de ce qui était en train de me pousser à la gauche du torse. À l’occasion d’une Saint-Valentin où se balisaient nos premiers émois de cours de récré, j’avais décidé d’avoir le cœur brûlé.

Fou

Elle s’appelait Tatiana et j’avais cassé ma tirelire pour lui offrir la moitié d’un pendentif en forme de cœur que prônaient les boutiques de souvenirs à l’époque. Empêtré dans mon hirsutisme et mes cordes vocales de mutant à lunettes n’ayant rien à voir avec Enrique Iglesias, dont les posters constellaient les murs de sa chambre, Tatiana n’avait rien à cirer de moi. Encore moins de mon ridicule pendentif qu’elle avait consciencieusement oublié dans son casier. En grandissant, j’ai donc cogité autour de cette idée simple, préalablement introduite en douce par Les Cœurs brûlés, qu’amour devait rimer avec amer. J’ai tout de même eu besoin d’y trouver quelque argumentation, farfouillant au creux des bouquins et des musiques bourrés de Je t’aime moi non plus et d’Il n’y a pas d’amour heureux qui se bousculaient sur mon étagère d’ado un rien écorché.

Mlle S., ma prof de littérature de seconde à qui je dois mon amour des mots, m’avait vivement recommandé L’Amour fou d’André Breton, que j’avais fiévreusement dévoré. L’auteur achevait son livre par un frappant conseil adressé à sa fille : « Je vous souhaite d’être follement aimée. » Cette expression avait provoqué en moi un choc volcanique. Je l’avais lue et relue, écrite puis recopiée, partout, sur des post-it, des sous-verre, au revers de mon pupitre, dans la poussière, sur tout ce qui me tombait sous la main. Ainsi, j’avais soigneusement ingéré, puis digéré, cette bouleversante et fuligineuse évidence : l’amour sera un jeu fou ou ne sera pas.

Ces trois mots

Avec ces mots, c’est la dernière pelure de mon cocon rose qui était tombée. Plus rien, désormais, ne protégerait mon organe qui bat cent fois par minute, et la vie, au détour de chacune de ses rencontres, lui promettrait autant de dangers. Le plus effroyable viendra avec ces trois mots qu’on met du temps avant de prononcer pour la première fois. Je me souviens de mon premier Je t’aime d’adulte. Quand cette expression avait traversé les mille barrages de ma gorge nouée, je n’avais pas reconnu le timbre de ma voix. Et pourtant, à plusieurs reprises, je l’avais répété, rejoué, refait, parfait, ce Je t’aime, en moi ou devant mon miroir, murmuré, puis brandi, puis agenouillé ou fanfaronné. Face à cet autre, ma voix avait trébuché sur le je et le reste n’avait été qu’un saut de l’ange.

Les fois d’après, contre toute attente, rien n’avait changé. Immanquablement, ce sera comme m’expédier dans la stratosphère ou me jeter du haut d’une falaise, sans parachute ni bouée de sauvetage. Immanquablement, mes trois mots contiendront de l’absolu, de l’illimité, de l’horizon – et une réponse qui se fait attendre. Tantôt, il y a eu le feu d’artifice d’un moi aussi qui m’offrira le monde et m’intronisera roi de l’univers. Qu’importe s’il est chuchoté, mou ou mièvre, ce moi aussi, tant qu’il y a cet aussi qui complète et rend plein. Tantôt, mes trois mots n’ont reçu que leur écho sourd. Silence, ou sinon un « Je t’aime bien. Je ne suis pas prêt. Je ne suis pas fait pour ça. C’est moi le problème, pas toi. Mais je voudrais que rien ne change. » Ces mots qui nous laissent, comme Mireille Darc dans la saga de l’été 92, avec le cœur cramé.

Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...



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Irene Said

Merci, Monsieur Gilles Khoury...
c'est toujours un plaisir de vous lire...vous ravivez si joliment, à chaque fois, tant de souvenirs dans nos coeurs...et aussi notre mémoire !
Irène Saïd

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