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Idées

Les vérités qui dérangent sur les migrations

Commentaire
28/11/2017

La sociologie, l'anthropologie et l'histoire ont apporté d'importantes avancées au débat sur l'immigration. Il semble que l'homo economicus, qui vit seulement de pain, a cédé la place à un individu pour qui le sentiment d'appartenance est au moins aussi important que celui de se nourrir.
On peut dès lors douter que l'hostilité à l'égard de l'immigration de masse soit simplement une protestation contre les pertes d'emploi, la baisse des salaires et les inégalités croissantes. L'économie a certainement joué un rôle dans la montée de la politique d'identité, mais la crise d'identité ne sera pas simplement effacée par des réformes économiques. Le bien-être économique n'est pas la même chose que le bien-être social.
Commençons malgré tout par l'économie, en utilisant le Royaume-Uni, qui s'apprête à sortir de l'UE, comme un cas d'espèce. Entre 1991 et 2013, il y a eu un afflux net de 4,9 millions de migrants nés à l'étranger en Grande-Bretagne.
La théorie économique nous dit que l'immigration nette, comme le libre-échange, ne profitent à la population autochtone qu'avec un certain retard. L'argument ici est que si l'on augmente la quantité de main-d'œuvre, son prix (les salaires) baisse. Cela permet d'augmenter les bénéfices. L'augmentation des bénéfices conduit à davantage d'investissements, qui vont augmenter la demande de main-d'œuvre, ce qui va renverser la première tendance à la baisse des salaires. L'immigration permet ainsi à une population plus nombreuse de jouir du même niveau de vie que la population moins nombreuse dans la situation précédente, d'où une nette amélioration du bien-être total.

« Tapis roulant sans fin »
Une étude récente de l'économiste de l'Université de Cambridge Robert Rowthorn a toutefois montré que cet argument comporte de nombreuses lacunes. Les soi-disant effets temporaires en termes de travailleurs autochtones déplacés et de salaires plus bas peuvent durer cinq ou dix ans, alors que les effets bénéfiques supposent une absence de récession. Et même sans récession, s'il y a un afflux de migrants, plutôt qu'une augmentation exceptionnelle de la taille de la main-d'œuvre, la demande de main-d'œuvre peut constamment être en retard sur la croissance de l'offre. La « thèse selon laquelle les migrants occupent les emplois de travailleurs locaux et poussent leurs salaires vers le bas est peut-être exagérée, dit Rowthorn, mais elle n'est pas toujours fausse. »
Un deuxième argument économique est que l'immigration va rajeunir la main-d'œuvre et va stabiliser les finances publiques, parce que les jeunes travailleurs importés vont générer les impôts nécessaires pour financer un nombre croissant de retraités. La population britannique devrait dépasser les 70 millions d'habitants avant la fin de la prochaine décennie, soit une augmentation de 3,6 millions, ou 5,5 %, en raison de l'immigration nette et de l'excédent des naissances sur les décès parmi les nouveaux venus.
Rowthorn rejette cet argument. « Le rajeunissement grâce à l'immigration est un tapis roulant sans fin », dit-il. « Pour maintenir une fois pour toutes une réduction du taux de dépendance, il faut un flux incessant de migrants. Une fois que l'afflux s'arrête, la structure des âges revient à sa trajectoire d'origine. » Un afflux inférieur et un âge de départ à la retraite plus élevé serait une bien meilleure solution au problème du vieillissement de la population.
Ainsi même avec des résultats optimaux comme l'évitement de la récession, les arguments économiques en faveur de l'immigration à grande échelle ne sont guère concluants. Ainsi le nœud de la question est vraiment son impact social. Ici l'avantage de la diversité fait face au risque d'une perte de cohésion sociale.
David Goodhart, ancien rédacteur en chef de la revue Perspective, a plaidé en faveur de la restriction d'un point de vue social-démocrate. Goodhart ne prend pas position sur la question de savoir si la diversité culturelle est intrinsèquement ou moralement bonne ou mauvaise. Il tient simplement pour acquis que la plupart des gens préfèrent vivre avec leurs semblables et que les décideurs doivent prêter attention à cette préférence. Une attitude de « laissez-faire » quant à la composition de la population d'un pays est aussi intenable que l'indifférence quant à sa taille.
Pour Goodhart, l'origine de l'hostilité des libéraux à propos des contrôles migratoires est leur conception individualiste de la société. À défaut de comprendre l'attachement du peuple à des communautés sédentaires, ils taxent l'hostilité à l'égard de l'immigration de réaction irrationnelle ou raciste.
L'excès d'optimisme libéral quant à la facilité d'intégration des migrants découle de la même source : si la société n'est rien d'autre qu'une collection d'individus, l'intégration est un faux problème. Bien sûr, dit Goodhart, les migrants n'ont pas à abandonner leurs traditions complètement, mais « il y a une chose telle que la société » et s'ils ne font aucun effort pour la rejoindre, les citoyens auront du mal à les considérer comme une partie de la « communauté imaginée ».
Un afflux trop rapide de migrants affaiblit les liens de solidarité et érode à long terme les liens affectifs nécessaires pour maintenir l'État-providence. « Les gens préféreront toujours leur propre famille et leur propre communauté », affirme Goodhart « c'est la tâche d'un libéralisme réaliste de s'efforcer d'obtenir une définition de la communauté suffisamment large pour inclure les personnes de différentes origines, sans être trop large au point de perdre toute signification. »

Sentiment d'appartenance
Les libéraux économiques et politiques sont associés dans la défense d'une immigration sans restriction. Les libéraux économiques considèrent les frontières nationales comme des obstacles irrationnels à l'intégration mondiale des marchés. De nombreux partis politiques libéraux considèrent les États-nations et les loyautés qu'ils inspirent comme des obstacles à l'intégration politique plus large de l'humanité. Ils appellent ensemble à des obligations morales qui s'étendent bien au-delà de ces cultures et des frontières physiques.
Sur ce point se joue le plus vieux débat des sciences sociales. Les collectivités peuvent-elles être créées par la politique et les marchés, ou bien est-ce qu'elles présupposent un sentiment d'appartenance ?
Il me semble que quiconque réfléchit à ces questions est forcé d'accepter avec Goodhart que la citoyenneté, pour la plupart des gens, est une chose dans laquelle ils sont nés. Les valeurs sont issues d'une histoire et d'une géographie spécifiques. Si la composition d'une communauté se modifie trop rapidement, cela arrache les gens à leur propre histoire, en en faisant des déracinés. L'anxiété des libéraux de ne pas passer pour des racistes leur cache ces vérités. Une explosion de ce que l'on appelle actuellement le populisme est une conséquence inévitable.
La conclusion politique à tirer est banale, mais il est bon de la rappeler. La tolérance d'un peuple au changement et à l'adaptation ne doit pas être étendue au-delà de ses limites, bien que ces différences soient variables dans différents pays. Plus précisément, l'immigration ne doit pas être poussée trop loin, parce qu'elle déclenchera à coup sûr l'hostilité. Les hommes politiques qui ne parviennent pas à « contrôler les frontières » ne méritent pas la confiance des citoyens.

© Project Syndicate, 2017.

Robert Skidelsky est membre de la Chambre des Lords et professeur émérite d'économie politique à l'Université de Warwick.

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