Culture

Éric-Emmanuel Schmitt, 4 nuances de pardon... et mille et une cordes à son arc

Salon du Livre

Rencontre avec un auteur à la sensibilité brillante dont tout le propos est de faire réfléchir sur l'humain et ses complexités.

13/11/2017

Y a-t-il quelqu'un qui ne soit pas capable de citer au moins un titre de l'abondante bibliographie d'Éric-Emmanuel Schmitt ? Philosophe, essayiste, romancier, nouvelliste (Prix Goncourt de la nouvelle en 2010 pour Concerto à la mémoire d'un ange), auteur de pièces à succès (récompensé de plusieurs Molière) ou encore de livrets d'opéra... Cet écrivain, à la fois populaire et couronné de prix, est un stakhanoviste des lettres qui publie « au moins une œuvre par année ». Et cela, en menant de front d'autres activités de directeur de théâtre, de metteur en scène, de juré du Goncourt et de...comédien, dans l'une de ses propres pièces.

Invité au Salon du livre de Beyrouth pour y présenter son dernier recueil de nouvelles La vengeance du pardon (Albin Michel), Eric-Emmanuel Schmitt annonce aussi, avec enthousiasme, son retour au Liban (à l'initiative de Persona Productions) en juin prochain. En tant qu'acteur cette fois, puisqu'il se produira sur la scène du théâtre al-Bustan dans Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran *.

Entretien avec ce chevalier des Arts et des Lettres qui mérite bien son titre.

C'est votre troisième participation au Salon du livre de Beyrouth, qu'est-ce qui vous fait y revenir à chaque fois ?

Ce sont les Libanais ! Quand on vit en Europe, il est impossible de ne pas connaître des membres de la diaspora libanaise (NDLR : son assistante de longue date, Gisèle Gemayel, en fait partie) et vu leur chaleur humaine, c'est avec un immense préjugé favorable que je suis arrivé au Liban, en 2002, la première fois. Le pays que j'ai rencontré, alors, correspondait à l'attente que j'avais. Il dégageait une telle énergie, un chaos qui n'en est pas un et qui me fait penser que les hommes y sont plus habiles qu'on ne le croit. Cette dynamique créatrice me séduit, ainsi que le rapport sensuel des Libanais au tragique quotidien. Ils dansent sur un volcan et bouffent la vie à pleine dents, sachant que rien ne dure, que tout est éphémère. Et pour moi, venant de vieux pays, c'est une leçon de vie...

Dans votre dernier recueil, « La vengeance du pardon » (Albin Michel) vous explorez, à travers quatre nouvelles, les différentes facettes du pardon, ou est-ce de la vengeance dont vous parlez ? Pourquoi ce titre si ambigu ? Et qu'est-ce qui vous a inspiré ce thème ?

Le titre est un oxymore. Je voulais réfléchir sur le choix que nous avons dans la vie à chaque fois que l'on nous fait du mal : se venger ou pardonner. A travers ces histoires, j'avais envie d'explorer les complexités de cet acte absolument magnifique – et auquel je crois – mais qui n'est pas toujours pur. Il y a différents degrés de pardons. Il y en a qui sont intéressés : pour avoir la paix soi-même, pour jouer le beau rôle... Il y a des pardons inconséquents (dans la première histoire du recueil, celle des Sœurs Barbarin, le pardon à répétition de l'aînée ne donne pas de repères à sa cadette et rend son amour inefficace), et des pardons qu'on se refuse à soi-même. Et puis, le pardon peut aussi être parfois la forme la plus raffinée de la vengeance...

Pensez-vous qu'on peut tout pardonner ?

Pardonner, c'est dire à l'autre : « Je ne te réduis pas au mal que tu m'as fais. » Ce qui veut dire aussi : « Je ne te réduis pas à un seul de tes actes parmi les millions que tu accomplis dans ta vie. » Au fond, pardonner, c'est restituer à l'autre son humanité. Et à ce titre, je suis convaincu qu'on ne peut pas tout absoudre. C'est la question que j'aborde dans la nouvelle qui donne son nom au recueil. Celle d'une femme qui va visiter en prison le violeur et meurtrier de sa fille. (...) Non, on ne peut pas tout pardonner. Et je pense que chacun est en droit de dire ce qui, pour lui, est impardonnable.

Vous semblez d'ailleurs suggérer que le pardon n'est souvent pas un acte d'amour mais de domination ?

Parfois, il est le sommet de l'amour (comme je le dépeins dans Mademoiselle Butterfly), mais c'est vrai que souvent il y a des pardons qui sont des mainmises et des dominations. C'est très dur d'être pardonné, encore plus que de pardonner, parce qu'on est doublement humilié. On l'est par soi, pour le mal qu'on a fait, et par le regard de l'autre qui nous juge tout en nous pardonnant.

Vous avez confié un jour que la nouvelle, que vous pratiquez assidûment en écriture, est votre genre préféré. Pourquoi ?

Parce que la nouvelle, pour moi, n'est pas loin de la fable et que j'aime que mes histoires aient un sens. Et puis, elle est la synthèse de mon travail d'écrivain et de dramaturge. J'y fais se rejoindre à la fois la concision du théâtre et l'épaisseur du temps romanesque.

Vous allez vous produire en juin prochain sur scène au Liban dans « Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran », une pièce de votre propre répertoire. Parlez-moi de votre expérience de comédien. Qu'est-ce qui vous a poussé à monter sur les planches ?

Je suis monté sur les planches, en 2012, par accident, pour remplacer l'acteur qui n'est autre que le chanteur Françis Lalane. Il jouait ce monologue – interprété aussi au cinéma par le sublime Omar Chérif – avec un immense succès. Mais comme il s'était engagé pour quelques dates de concerts, les producteurs m'ont proposé de prendre sa place ces soirs-là. J'ai accepté, sans avoir mesuré le risque que je prenais. J'ai eu trois jours pour apprendre le texte et seulement quatre pour répéter. Et je dois avouer que j'ai vomi en coulisses le soir de la première représentation, tellement j'avais le trac. Mais le public m'a merveilleusement soutenu. Depuis, j'ai beaucoup travaillé (ma voix, mes expressions, en prenant des cours de mime) pour essayer de mériter leurs applaudissements.
En réalité, j'adore le chemin que me fait faire cette pièce. Monsieur Ibrahim m'emmène dans une sorte de sagesse soufiste mais universelle qui me fait passer de la violence à la sérénité, y compris à l'acceptation de la mort. À chaque représentation, je sens que j'en ressors (humainement) meilleur.

C'est comme si ce n'était pas vous qui l'aviez écrite ?

Clairement ! Moi, j'écris comme un scribe, comme un médium. J'entends les personnages qui me parlent. Il suffit que je m'installe à ma table de travail pour que j'ouvre mon théâtre intérieur et que les histoires sortent.

Est-ce que vous pourriez jouer dans d'autres pièces que les vôtres ?

Je ne suis pas sûr. Je ne me sens légitime que pour jouer du Schmitt. Un peu comme Sacha Guitry qui ne jouait que ses pièces à lui (rires). Je suis un auteur-acteur, donc je peux emmener les gens dans mon monde, mais pas le contraire.

Vous avez été élu en 2016 à l'Académie Goncourt. Comment abordez-vous cette nouvelle fonction de membre du jury ?

J'étais devenu un lecteur très sclérosé. Je passais mon temps à relire les classiques. Et tout d'un coup, le devoir de lire mes contemporains, pour le Goncourt, m'a permis de découvrir, avec bonheur, qu'il y a beaucoup plus de talents que je ne m'imaginais.
L'année dernière, j'avais été de ceux qui ont contribué à ce que Leila Slimani reçoive le prix. Cette année, ma préférence allait à Bakhita de Véronique Olmi (NDLR : qui a reçu le Choix Goncourt de l'Orient 2017) parce que j'aime qu'un texte m'émeuve. Pour moi, c'est une qualité supplémentaire. Mais mon deuxième choix revenait, cependant, à L'ordre du jour d'Éric Vuillard qui m'a passionné, m'a captivé, mais ne m'a pas ému un seul instant. Mais ce n'était pas son propos...

Un dernier mot pour la fin ?

J'ai hâte de revenir en juin à Beyrouth pour découvrir le public de théâtre libanais. C'est la grande inconnue pour moi. D'autant que j'aurais auparavant porté cette histoire à Los Angeles, San Francisco et New York...

*Du 6 au 10 juin 2018. Billets chez Antoine ou antoineticketing.com

 

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