L’Esprit Bachir

Bachir Gemayel. Photo d'archives OLJ

L’édito
24/10/2017

Un peu moins de deux ans après l'assassinat du président Bachir Gemayel, le père Sélim Abou publiait un ouvrage-référence sous le titre L'Esprit d'un peuple dont le but était d'esquisser une analyse, ou une réflexion, sur ce qu'il a qualifié de « phénomène Bachir Gemayel ». Relevant que cet assassinat avait eu pour conséquence que le président-martyr a « envahi la conscience collective » du peuple libanais, ainsi que « le cœur de chacun », le père Abou définit en ces termes, dans son ouvrage, le « phénomène Bachir Gemayel »: un homme révélant une nation à elle-même ; une nation se reconnaissant pleinement dans cet homme. L'auteur indique qu'il s'agit là d'un phénomène politique que « les grandes nations ont connu, de temps en temps, au cours de leur histoire ».

La ferveur et l'enthousiasme des réactions populaires et médiatiques enregistrées le week-end dernier, à la suite du verdict prononcé par la Cour de justice dans cette affaire, illustre à quel point Bachir Gemayel reste omniprésent dans la conscience collective des chrétiens, et d'une bonne partie des Libanais en général, 35 ans après le funeste attentat du 14 septembre 1982. Le slogan « Bachir vit en nous » reflète à cet égard que la flamme de l'Espoir demeure toujours aussi vivace, en dépit des désillusions et des embûches qui ne cessent de s'accumuler sur la scène locale. L'espoir en question est celui de voir émerger, enfin, un Etat fort, souverain, rassembleur, maître de ses décisions, garant des intérêts et soucieux des aspirations de toutes les composantes du tissu social libanais. L'espoir est celui de voir aboutir le projet libaniste d'un Liban ouvert sur le monde, libéré de toute tutelle étrangère, capable de préserver une paix civile durable et permanente.

C'est parce qu'il avait réussi à incarner cet espoir que Bachir Gemayel continue encore, malgré l'usure du temps, « d'envahir la conscience collective » d'une large partie des Libanais. Cela explique sans doute que les partisans d'un alignement aveugle sur les stratégies régionales hégémoniques s'emploient à faire resurgir la période des contacts avec Israël, feignant d'ignorer que d'autres parties libanaises non chrétiennes avaient également établi des liens avec l'État hébreu, ou avec l'occupant syrien, et qu'en tout état de cause, Bachir Gemayel, conséquent avec lui-même, avait clairement exprimé son exigence de souveraineté face aux dirigeants israéliens de l'époque après son élection à la première magistrature de l'État.

Indépendamment des manœuvres stériles des contempteurs de toute orientation souverainiste, il serait erroné aujourd'hui de considérer que l'espoir symbolisé par le président-martyr demeure une simple vue de l'esprit, une pure chimère. Car force est de relever que la révolution du Cèdre et les grands rassemblements du printemps 2005, et des années qui ont suivi, ont représenté un début de concrétisation transcommunautaire du projet de Bachir Gemayel. Dans cette optique, le « phénomène Bachir Gemayel » et le « phénomène Rafic Hariri », apparu à la suite de l'autre funeste attentat du 14 mars 2005, convergent pour donner une tout autre dimension nationale au rêve dynamité le 14 septembre 1982.

Dans une perspective historique, un élément nouveau – de taille – a en effet émergé au printemps 2005 et demeure toujours vivace, contre vents et marées : le projet libaniste, cette volonté de forger une conscience libanaise, dont Bachir Gemayel et Rafic Hariri se sont faits les porte-étendards, chacun à sa manière, n'est plus le fruit d'une simple entente au sommet entre leaders, comme ce fut le cas en 1943 avec Béchara el-Khoury et Riad el-Solh. Depuis 2005, la sensibilité purement nationale se traduit par une adhésion populaire transcommunautaire à l'option libaniste, en ce sens que la ligne de conduite souverainiste –qui était l'apanage des partis chrétiens au début de la guerre, et qui était au cœur du discours de Bachir Gemayel avant, et surtout après son élection à la présidence de la République – trouve un très large écho au niveau de la rue musulmane, contrairement à la situation qui prévalait lorsque Béchara el-Khoury et Riad el-Solh avaient conclu le Pacte de 43.

L'enthousiasme populaire qui s'est exprimé, notamment, par le rassemblement d'Achrafieh après le verdict prononcé par la Cour de justice illustre, certes, le fait que les Libanais sont avides de justice. Mais cette ferveur montre surtout que l'Espoir incarné par Bachir Gemayel n'a pas été assassiné en même temps que lui, comme le soulignait un journal français après l'attentat du 14 septembre 1982. Cet espoir est toujours présent dans les esprits. Il n'est plus exclusivement chrétien. Il est, certes, battu en brèche par la montée des courants fondamentalistes radicaux et, plus particulièrement, par le projet transnational du Hezbollah, aligné sur le nouvel empire perse. Mais l'histoire prouve qu'il est quasiment impossible de briser l'Esprit d'un peuple. La présence persistante de Bachir Gemayel dans la conscience collective des Libanais, 35 ans après son assassinat, en est la preuve la plus éclatante.

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