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Liban

L’insulte réparatrice de Ziad Doueiri

Analyse
14/09/2017

Au Liban et dans le monde arabe, il y a une tendance – la plus ardue à emprunter – à œuvrer pour la paix, c'est-à-dire à trouver des solutions, et une autre à maintenir indéfiniment l'état de guerre, en entretenant la confusion entre paix et capitulation. Les détracteurs de Ziad Doueiri souscrivent à la seconde.
Voir L'Insulte permet de mieux cerner les motifs politiques de la campagne menée contre lui, et son ridicule.
Le film met en face-à-face, dans le Liban d'aujourd'hui, un chrétien quadragénaire, Tony, propriétaire d'un garage à Fassouh (Achrafieh), fervent sympathisant des Forces libanaises, et un réfugié palestinien, Yasser, chef de chantier chevronné, habitant le camp de réfugiés de Mar Élias.

Violences parallèles
Les deux ont pris respectivement pour épouse une Libanaise chrétienne, les deux ont une même hargne pour les produits fabriqués en Chine, et les deux portent en silence un vécu de guerre.
La trame est déclenchée par une dispute entre les deux hommes, dans la foulée de travaux de restauration supervisés par Yasser dans le quartier de Tony. L'altercation est close par une insulte, adressée par le premier au second. Il exige une excuse, que le second s'abstient de lui donner. L'insulte à caractère palestinien de Yasser se verra opposer un affront, à connotation politique, de Tony. Ce qui semble être un conflit d'ego ordinaire est en réalité le premier signe de violences couvées depuis la fin de la guerre civile. Dans un pays dont la mémoire collective de guerre a été confisquée, a été tue, manipulée, divisée, les violences sont vouées inévitablement à ressurgir. C'est le premier message du film. Et à ressurgir en s'amplifiant jusqu'à la dégénérescence de ceux qui les charrient. Le film avance sur des violences parallèles en escalade : celle qui, née d'un stigmate de guerre non dit, ou non reconnu, finit par miner l'individu, jusque dans ses instants de joie ; celle, très inflammable, de groupes ou communautés, dont les mémoires respectives du passé se sont fixées sur une seule version des faits ; et enfin, la violence mimétique qui opère, aussi bien chez l'individu que le groupe, en réponse à une autre.

Toutes ces violences, que le scénario démontre ou insinue, s'entrechoquent ultimement dans un seul espace : une Cour de justice pénale, ultime recours de Tony pour un dédommagement. Ici, le paroxysme de la haine s'accompagne d'un paroxysme de douleurs : celles résultant des traumatismes individuels et collectifs qu'aucune reconnaissance n'est venue apaiser. La blessure de Tony se confond alors avec celle de sa communauté. Son refoulé personnel se mue en frustration, rage puis victimisation, tandis que ressurgissent des massacres passés de chrétiens, refoulés par la mémoire collective.

Mise au ban du pouvoir dans l'après-guerre, accusée d'être le bourreau par un régime idéologique, dictatorial, habitué à diviser pour mieux régner, la communauté chrétienne est montrée, pour la première fois, comme victime. Le film déconstruit la diabolisation politique des chrétiens. Mais il s'appuie à cette fin sur l'évolution très intime de Tony, qui apprend à s'affranchir de sa violence.

L'œuvre offre en outre, dans les replis du personnage de Yasser, le modèle des personnes à même de contribuer à « l'œuvre collective » de la paix, « celles-là mêmes que l'expérience a mûries et qui sont donc en mesure de porter sur les événements un jugement plus serein », comme l'écrivait Samir Frangié dans un article intitulé « Entre l'oubli et la mémoire », en date du 6 mars 2000.

 

(Lire aussi : Qu’y a-t-il au-delà d’une simple insulte proférée au Liban)

 

Un écho à l'Appel de Beyrouth 2004
L'évolution de Tony est représentative de la première étape de la réconciliation : la purification des mémoires par l'historicisation des faits, aussi violents ou insupportables soient-ils, et la reconnaissance des souffrances, qui sont au final celles de tous les acteurs et témoins de la guerre. La Cour pénale devient, dans L'Insulte, le cadre improvisé d'une justice transitionnelle.

L'attitude de Yasser, elle, renvoie les signes de ce que serait la seconde étape, éminemment éthique, de la réconciliation – même si celle-ci n'est pas aussi manifeste dans le film que la première : partir du traumatisme collectif pour édifier un nouveau pacte social, déterminer une échelle de valeurs collectives positives, c'est-à-dire une éthique de vie en commun, ou mieux, de vivre-ensemble.

C'est là toute la vocation de l'Appel de Beyrouth de 2004, document transcommunautaire, jetant les bases d'un contrat social pour une démocratie pacifiée, citoyenne, souveraine, dont la discussion avait été interdite à l'époque par une autorité de tutelle syrienne hostile à toute retrouvaille sur la mémoire de la guerre entre chrétiens et musulmans. Cette charte a « voulu ramener le dialogue interlibanais à sa source : le dialogue sur la guerre », par opposition à la logique de la guerre omniprésente dans les cercles de ceux qui « distinguent entre la ligne nationale et la ligne non nationale » (dixit Samir Frangié, lors d'une table ronde à l'USJ autour de l'Appel de Beyrouth en 2004).

En contribuant à ce dialogue, l'œuvre de Ziad Doueiri débloque l'interdit politique d'évoquer le passé de guerre dans son intégralité. Un interdit imposé par ceux qui ont tout intérêt à laisser couver les violences, ceux-là mêmes dont la raison d'être passe par le maintien de l'état de guerre. Et qui voient dans la pacification une traîtrise, un écartement de « la ligne nationale », en l'occurrence la moumanaa, en faveur de l'ennemi réel ou fantasmé.

 

(Lire aussi : L’affaire Doueiri, une tentative d’intimidation perdante... et perdue)

 

Réconciliations complémentaires
C'est omettre que l'éthique de la réconciliation trouve aussi une formulation dans la déclaration de Palestine au Liban, issue en 2008 d'un dialogue entre les ennemis d'hier, Palestiniens et Kataëb, dont l'alinéa 2 sonne comme un écho au film L'Insulte. « (...) Afin de paver la voie à la rétrospection (...) nous (Palestiniens, NDLR) prenons l'initiative, de notre côté, de nous excuser de tout dommage que nous avons pu faire subir au cher Liban, consciemment ou inconsciemment. Et cette excuse n'attend pas d'excuse en contrepartie. »

L'excuse de Yasser aura un effet cathartique auprès de Tony. L'excuse des Palestiniens aux Libanais, elle, n'a toujours pas produit tous ses effets. Parce que, comme le constate le chercheur palestinien Hicham Debsi à L'Orient-Le Jour, « si la réconciliation libano-palestinienne n'a toujours pas entièrement abouti, c'est parce que la réconciliation interlibanaise, elle, n'est pas achevée ». L'Insulte transmet subtilement, presque inconsciemment, cette complémentarité entre les deux réconciliations. Il y parvient notamment en plaçant l'individu au cœur de la démarche, plutôt que le pouvoir politique. Le slogan de « préserver la paix civile » utilisé, dans le film, par le président de la République pour tenter de contenir l'affaire s'avère inutile. Et si les scénaristes ont voulu que le chef des FL appelle Tony à dépasser son vécu de guerre, ce choix paraît surtout comme un rappel réaliste de l'emprise que continuent d'exercer, sur la mémoire collective et individuelle, les leaders communautaires.

Un seul regret, cependant : que le personnage de Tony n'ait pas évolué vers une autonomisation plus marquée à ce niveau. Dommage. Dommage surtout qu'il n'ait pas franchi l'étape du discours de victimisation vers l'étape de l'engagement citoyen qui transcende l'identité communautaire. Bien que regrettables, ces failles servent au moins à désavouer ceux qui critiquent le film pour trop de complaisance à l'égard des chrétiens. Ceux-là mêmes qui avaient trouvé des prétextes tout aussi fallacieux, en leur temps, pour désavouer/combattre/tenter d'interdire, les initiatives unificatrices, telles que l'Appel de Beyrouth et la déclaration de Palestine.

 

 

Lire aussi

Ziad Doueiri à « L’OLJ » : Le Liban vous donne beaucoup de déceptions, mais en même temps beaucoup d’espoir

L’insulte (faite aux Libanais), l'édito de Ziyad Makhoul

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Georges MELKI

"La trame est déclenchée par une dispute entre les deux hommes, dans la foulée de travaux de restauration supervisés par Yasser dans le quartier de Tony. L'altercation est close par une insulte, adressée par le premier au second. Il exige une excuse, que le second s'abstient de lui donner. "
Alors si je comprends bien, le premier(Yasser) adresse une insulte au second(Tony). Donc celui qui exige une excuse devrait être l'insulté, Tony, n'est-ce-pas? Et c'est le second qui s'abstient de donner une excuse au...second?
Expliquez-moi svp!

Georges MELKI

Pourquoi a-t-on traduit "L'Insulte" par "Le cas no 23" en arabe???

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